La tentation de Faust ou la science dévoyée
Anthropotechnique : le dressage humain
les machines129. »
Anthropotechnique : le dressage humain
L’intégration de l’être humain dans un vaste dispositif technique se fait au prix d’un dressage qui impose la supériorité de la technique. Comme le remarque Jean-Michel Besnier : « Déjà, au quotidien, la frustration est grande pour l’usager des transports en commun auquel l’automate refuse inexplicablement de délivrer un billet, pour le client auquel un message téléphonique ordonne d’obéir à sa logique imbécile. La technique qui doit servir les besoins humains et nous délivrer de la servitude suscite une colère désespérée, en objectant son indiscutable
supériorité130. »
Nous assistons finalement à l’approfondissement d’un processus anthropotechnique tel que le philosophe Peter Sloterdijk le définit : « En vérité, l’expression “anthropotechnique” désigne un théorème philosophique et anthropologique de base selon lequel l’homme lui-même est fondamentalement un produit et ne peut donc être compris que si l’on se penche, dans un esprit analytique, sur son
mode de production 131. » Certes, si l’on se fie aux analyses de celui-ci, ce processus n’est pas nouveau dès lors que la condition de l’homme relève d’une domestication.
L’humanité s’accomplit en effet au travers d’une entreprise de domestication technique, dont relève la politique qui édifie des parcs humains, qu’il s’agisse de civilisations, de sociétés ou de villes. « Depuis le Politikos (de Platon) et depuis la Politeia, il existe au monde des discours qui parlent de la communauté des hommes comme d’un parc zoologique qui est aussi un parc à thèmes ; le fait de tenir des hommes dans des parcs ou dans des villes apparaît désormais comme une mission relevant de la politique. Ce qui se présente comme une réflexion sur la politique est en vérité une réflexion fondamentale sur les
règles permettant la gestion du parc humain 132. » L’homme échappe à la sauvagerie, maîtrise ses instincts au moyen d’outils tels que l’art, la littérature, la philosophie, les humanités. Il s’autodomestique, l’humanité obéissant à une logique anthropotechnique. En cela, « la domestication de l’être humain constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’Antiquité jusqu’à
nos jours 133 ».
Mais tel n’est pas le processus qui s’est amorcé aux XIXe
et XXe siècles. L’homme ne se domestique plus lui-même pour être plus humain grâce, par exemple, à la technique du livre ou les œuvres d’art, il est domestiqué par la primauté de l’artifice, de la cybernétique et de l’informatique, devenant tout entier élément d’un dispositif technique à quoi se réduit le monde. Le parc devient dispositif dans lequel se trouve pris, enclos, l’être humain. S’est mis en place, à notre insu, un processus anthropotechnique qui nous invite à nous plier au règne de la chose en substituant l’artifice à la nature comme référent ultime de la réalité. Cette domestication est d’abord celle du corps par la technique, dont le sportif dopé par un mélange savant de produits échappant aux dépistages est devenu l’emblème. Le corps a effectivement été l’élément même qui représentait l’avènement d’un
homme nouveau voulu par les totalitarismes du XXe siècle. Il était celui de l’athlète, figuré par Le Travailleur d’Ernst Jünger, filmé par Leni Riefenstahl lors des jeux Olympiques
de 1936. Il était cet « homme de marbre134 » stalinien au corps sculpté, exalté par la politique, qui offrait le spectacle triomphant, vivant, d’une idéologie. Tel n’est pas le corps fabriqué par l’anthropotechnique. Le corps nouveau est d’abord un produit dont le sens est économique, à la durée de vie allongée par la technique médicale. Ne nous y trompons pas : nous nous échappons à nous-mêmes et pour comprendre ce processus l’anthropologie doit céder le pas à une anthropotechnique. Ce pur produit corporel que nous sommes devenus ne possède d’ailleurs plus une âme ou une conscience, comme le postulait l’anthropologie classique, il possède un mental, cette caractéristique même d’un être devenu robotisé, tout entier orienté vers l’accomplissement d’une tâche.
Comme le suggère Robert Redeker, « le mental n’a rien d’un univers, il ne possède pas de sous-couches que les archéologues pourraient explorer, risquant de déclasser la psychanalyse. Il est une force au sens mécanique du terme, il est du psychique matérialisé, solidifié dans du physique. Il n’enveloppe aucun infini. […] Tout nous autorise à identifier le mental – cette volonté au front de taureau, sœur de la bêtise – avec la mécanisation du vouloir. […] Une volonté mécanisée (celle dont le sport et l’entreprise nous fournissent le modèle) se retourne contre elle-même, s’annule : elle devient une contrefaçon, un simulacre, elle est devenue prisonnière du mental, cet artefact
contemporain 135 ».
Objet d’une anthropotechnique, élevé, dressé, l’être humain se réduit à un corps fabriqué par l’idéologie de la consommation. Le soin de l’âme, la culture, l’éducation qui visait à une élévation de l’esprit sont remplacés par le souci du développement personnel, l’entretien physique par le sport, car il faut que ce nouvel être, s’il ne s’élève pas par la pensée, soit en forme pour être efficace, performant, l’outil du développement d’un univers économique permis et, lui-même, fabriqué par la technique. Si la conscience s’est effacée derrière le mental, c’est précisément parce que ce nouvel être doit avoir pour seule caractéristique la performance. Il doit combattre pour le développement d’un monde économique avec pour seul objectif la croissance, l’accumulation de biens au prix d’un paradoxe qui est celui du monde contemporain. Si la marchandise doit être éphémère pour être remplacée le plus rapidement possible, l’être humain (occidental) voit sa durée de vie s’allonger grâce aux progrès de la médecine pour demeurer plus longtemps au travail, pour devenir lui-même un produit rentable, réduit à la seule valeur économique du travail.