La tentation de Faust ou la science dévoyée
Les expérimentations médicales dans les camps de concentration
C’est à l’intérieur de cette logique qu’il faut replacer les expérimentations médicales auxquelles se livrent les médecins nazis. Trois cent cinquante médecins, tous appartenant à l’institution médicale allemande, participent aux expériences faites dans les camps de concentration. Celles-ci peuvent être classées en trois catégories. Un premier type d’expériences vise à développer les conditions de survie des soldats allemands. Est testée, par exemple, la survie en altitude. À Dachau, sous la direction du docteur Sigmund Rascher, capitaine du service médical de la Luftwaffe et officier SS, il est procédé au printemps et à l’été 1942 à des simulations de chute à de très hautes altitudes sans parachute ni oxygène dans une chambre à pression mobile. Puis des expériences sur les effets du gel sont aussi menées à Dachau jusqu’au printemps 1943. Des détenus sont exposés au froid et au gel pendant des durées qui oscillent entre neuf et quatorze heures. D’autres sont plongés dans de l’eau glacée pour mesurer leur durée de survie. Les organes des victimes sont ensuite prélevés et envoyés à l’Institut de pathologie de Munich.
Ces expériences, faites au mépris de toute vie humaine, finissent par relever d’une banalité que tout le monde, et pas seulement les SS, admet. Lors d’une conférence sur les
conditions de survie des pilotes84 qui rassemble 95 participants, dont beaucoup d’officiers supérieurs de la Luftwaffe, personne ne s’indigne de ces expériences qui nient des vies humaines. À Dachau, des détenus doivent boire de l’eau de mer de façon à estimer leur capacité d’absorption. Ils servent de cobayes pour des expériences décidées par des représentants de la Luftwaffe, de la marine et d’IG Farben. De même, sans se poser plus de questions, le professeur Heinrich Berning affame des prisonniers de guerre soviétiques afin d’observer les symptômes qu’ils développent en mourant de faim.
D’autres expériences ont pour but de tester des médicaments et des méthodes de traitement des blessures et des maladies que les soldats allemands subissent au combat. Dans les camps de concentration de Sachsenhausen, Dachau, Natzweiler-Struthof, Buchenwald et Neuengamme, des médecins expérimentent des sérums pour traiter des maladies telles que le paludisme, le typhus, la tuberculose, la fièvre typhoïde, la fièvre jaune et l’hépatite. Le médecin personnel d’Hitler, le professeur Karl Brandt, organise en 1943 une série d’essais sur la jaunisse dans les camps de Sachsenhausen et de Natzweiler. La fièvre jaune, le typhus, la variole, le choléra, la diphtérie sont inoculés à des détenus du camp de Natzweiler, provoquant des centaines de morts. À Ravensbrück, des transplantations d’organes sont pratiquées sur des femmes, mais aussi des greffes d’os qui permettent de tester l’efficacité de médicaments à base de sulfanilamides. Des blessures sont provoquées pour déclencher infections et gangrènes. Au Struthof et à Sachsenhausen, des prisonniers sont soumis aux effets du phosgène et du gaz moutarde pour tester des antidotes possibles. Kurt Gutzeit, professeur de gastro-entérologie, mène, quant à lui, des expériences sur l’hépatite en utilisant, comme cobayes, des enfants d’Auschwitz.
Des expériences médicales visent, plus particulièrement, à fonder scientifiquement l’idéologie raciste nazie. Les plus connues et les plus cruelles sont celles du docteur Josef Mengele. Celui-ci, après avoir servi sur le front de l’Est, devient le médecin-chef d’Auschwitz. Le rituel qu’il met en place est immuable. Quand arrive un nouveau train de déportés, il se tient debout sur la rampe d’accès tout en sifflant un air de La Tosca. D’un mouvement impassible de la main qu’il balance imperturbablement de droite à gauche, il sélectionne les nouveaux arrivants. À droite, ceux qui iront directement à la chambre à gaz : les mères, les enfants, les personnes âgées. À gauche, ceux qui iront travailler dans les usines d’IG Farben.
Mais Mengele poursuit un grand œuvre médical et idéologique : percer le secret de la gémellité car c’est en ayant des jumeaux que les mères nazies pourront répondre au mot d’ordre idéologique qui réclame une augmentation du nombre des naissances capable de faire croître les représentants de la race aryenne.
Les jumeaux sont donc sélectionnés à leur arrivée au camp et dirigés vers la baraque 14 du camp F où ils sont bien nourris et bien traités. Ils sont ensuite transférés dans une baraque d’expérimentation située dans le camp des Tsiganes où ils sont examinés, mesurés, disséqués. Leurs organes sont comparés et envoyés à l’Institut de biologie génétique de Berlin-Dahlem.
Mengele fait des injections dans les yeux d’enfants pour essayer d’en changer la couleur. Ainsi, la petite Dagmar, née à Auschwitz en 1944 de mère autrichienne, meurt après que Mengele a tenté de lui donner des yeux bleus. Mengele s’intéresse aussi aux causes du nanisme et du gigantisme car il pense pouvoir ainsi mettre au jour la prédisposition héréditaire des « races inférieures ». Tout comme Werner Fischer à Sachsenhausen, il fait, enfin, des expériences sérologiques sur des Tsiganes, en vue de déterminer comment les différentes « races » résistent aux maladies contagieuses. Ainsi, des jumeaux, des nains, des individus malformés seront, sans pitié, torturés, tués pour satisfaire la curiosité de celui qui a reçu le surnom d’« Ange de la mort ».