La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 24 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

8 - à la Place de L’homme

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À LA PLACE DE L’HOMME

 

La science cybernétique qui pose les fondements de la robotique et de l’intelligence artificielle est fille de la guerre. Procédant du constat de la faillite de l’homme capable de s’exterminer lui-même, la cybernétique apparaît comme la technoscience en mesure de suppléer les défaillances humaines. Elle est la science ouvrant la voie à un savoir qui, de manière plus globale, s’érige sur le procès de l’humanité, le constat de son obsolescence et sa désuétude. Ce n’est pas là une interprétation : bien des décennies plus tard, Jean-Michel Truong, philosophe et spécialiste en intelligence artificielle, remarque ouvertement, violemment : « Après Auschwitz, il n’est plus possible de trouver désirable un futur à visage humain. Qu’après l’homme, ce soit encore l’homme, voilà en vérité

le comble du désespoir 108. »

 

Éléments de cybernétique

La cybernétique est la science qui s’édifie sur un vaste champ de décombres, celui de l’humanité réduite en cendres par les fours crématoires nazis et les deux bombes atomiques américaines. Si la brutalisation est le concept qui permet de résumer l’atteinte portée au statut symbolique de l’humanité lors de la Première Guerre mondiale, l’extermination est celui qui résume le coup décisif porté à l’humanité, lors de la Seconde Guerre mondiale. La cybernétique se veut un programme englobant, une scienza nuova qui unifie tous les savoirs en transformant radicalement la figure du sujet humain par la modification de son rapport à la machine. Elle a pour ancrage la recherche militaire à laquelle participe Norbert Wiener pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1943 est publié l’article fondateur de la cybernétique « Behavior, Purpose and Teleology » d’Arturo Rosenblueth, Norbert Wiener et Julian Bigelow, dans le n° 1 du volume 10 de la revue Philosophy of Science. Issu d’un travail de recherche sur le guidage des missiles de la Navy mené au MIT, probablement dans le cadre du Servomechanisms Laboratory, par Norbert Wiener et un jeune ingénieur, Julian Bigelow, l’article, qui associe le physiologiste Rosenblueth, jette les fondements de la cybernétique qui repose sur l’analogie entre organismes vivants et machines.

Le terme « cybernétique » auquel recourt Wiener vient du grec kubernesis et renvoie à l’action de gouverner un navire. Il désigne une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de commande à partir de laquelle s’élaboreront les fondements de l’informatique et de l’intelligence artificielle. « Nous avons décidé de désigner le champ entier de la théorie du contrôle et de la communication, aussi bien dans les machines que chez les êtres vivants sous le nom de

Cybernétique109. » De fait, comme l’écrit Aurel David, « le véritable instant cybernétique a été celui où les démarches mentales du pilote ont été si bien connues que l’on a pu les confier à une fusée à tête pensante lancée par un canon à

radar110 ». Si elle n’est pas à proprement parler emblématique de la Big Science, la cybernétique réunit néanmoins de nombreux chercheurs venus d’horizons différents. Science née de la guerre, elle est le produit d’une interdisciplinarité : les recherches militaires favorisent en effet les rassemblements de scientifiques venus de disciplines différentes et mobilisés autour d’un projet commun. Les conférences Macy, véritable matrice de la cybernétique, qui débutent en mars 1946, réunissent ingénieurs, mathématiciens, physiciens, biologistes, neurologues, psychologues ou anthropologues qui s’intéressent au fonctionnement du cerveau et aux applications des notions de rétroaction (feedback) et de causalité circulaire (« Le feed-back est la commande d’un système au moyen de la réintroduction, dans ce système,

des résultats de son action111 »).

La première conférence Macy s’intitule d’ailleurs : « Feedback Mechanisms and Circular Causal in Biological and Social Systems » (« Mécanismes de rétroaction et de circularité causale dans les systèmes biologiques et sociaux »). Comme l’a montré l’historien Steve Joshua Heims, la cybernétique est guidée par un dessein d’unifi -cation des connaissances qui cherche à « franchir le golfe séparant les sciences naturelles et les sciences

sociales 112 ». C’est là un projet qui préoccupe la science à

partir de la seconde moitié du XXe siècle, corollaire de sa révolution, de sa fonction nouvelle de fabrication du réel. Cet objectif d’unification, s’il guidera les projets scientifiques interdisciplinaires, va, à partir des années 2000, orienter les tentatives de « convergence » des sciences.

Il est explicité comme tel par Heinz von Foerster, Margaret Mead et Hans-Lukas Teuber dans le texte d’introduction de la neuvième conférence (20-21 mars 1952). Mais, dès la première, sur proposition de Gregory Bateson, le lien est fait entre sciences sociales et sciences « dures », car la problématique de la cybernétique vise aussi à inclure les systèmes sociaux. De fait, plusieurs représentants des sciences sociales assistent à cette première conférence tels les psychologues Molly Harrower, Kurt Lewin, Heinrich Klüver, Lawrence Kubie, l’anthropologue Margaret Mead ou encore le sociologue des médias Paul Lazarsfeld.

La cybernétique a en effet des implications sociales : elle étudie la façon dont l’information circule et s’organise, commune aux machines et aux êtres vivants, ce qui permet de contrôler et gouverner. Gouverner, c’est maîtriser la circulation et l’organisation de l’information, penser la manière dont l’information fait système, avec effet de rétroaction. Ainsi, « la société peut être comprise seulement à travers une étude des messages et des facilités de communication dont elle dispose ; dans le développement futur de ces messages et de ces facilités de communication, les messages entre l’homme et les machines, entre les machines et l’homme, et entre la machine et la machine sont appelés à jouer un rôle sans cesse croissant. […]. Le but de la cybernétique est de développer un langage et des techniques qui nous permettent effectivement de nous attaquer au problème de

la régulation des communications en général113 ».

La cybernétique, héritière de la recherche militaire, vise à concevoir des techniques capables de prévoir, gouverner, c’est-à-dire d’enrayer le désordre humain, les meurtres et le génocide dont la Seconde Guerre mondiale a offert l’exemple. Tel est bien l’enjeu de la cybernétique qui prend sens dans la rupture anthropologique provoquée par le

XIXe siècle industriel : faire de la machine le substitut d’un être humain qui a failli en consentant à s’exterminer. Table rase de l’humanité a été faite par l’humanité elle-même.

« Davantage que ses collègues Wiener semble avoir très fortement ressenti l’horreur de l’Holocauste et de la guerre, lui qui se considérait comme le descendant direct du mythique rabbin Loew. Le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki en août 1945 a représenté pour le scientifique qu’il était un dur choc, un véritable traumatisme. […] Malgré son pessimisme, il va ainsi défendre l’implication sociale des scientifiques, en mettant notamment l’accent sur le contrôle et la communication. Fournir à la société un moyen de se protéger contre les dérives sanguinaires de ses dirigeants, de lutter contre l’entropie, voilà donc un des buts avoués de