La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 22 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Troisième partie - OÙ VA LA TECHNOSCIENCE ?

Troisième partie

 

OÙ VA LA TECHNOSCIENCE ?

 

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7

 

BIG SCIENCE

 

L’histoire de la constitution de la technoscience est complexe et non linéaire. L’historienne des sciences Bernadette Bensaude-Vincent l’a bien montré : si, à la fin

du XIXe siècle, la science orientée vers des applications techniques est célébrée comme facteur de progrès, durant

la première moitié du XXe siècle, des savants, tel le Français Jean Perrin, élaborent le concept d’une « science pure », désintéressée et autonome vis-à-vis de la

technique 102. C’est là un rêve que va pulvériser la révolution de la science pendant la Seconde Guerre mondiale, dont le projet Manhattan est emblématique.

 

L’organisation de la science moderne

 

Une nouvelle science, forgée par le projet Manhattan mais aussi par la production nazie de la science, façonnée de manière plus large par la logique et l’effort de guerre, se met en place. La science moderne, et ce n’est pas neutre, dans la manière même de se concevoir et s’engendrer, est fille de la guerre. La science est puissance, on l’a dit, on sait désormais qu’elle conditionne la puissance (géo-)politique des nations car elle s’est mise au service du militaire. Elle devient elle-même l’objet d’une stratégie, institutionnalisée aux États-Unis dans des think tanks et des centres de recherches tels que la Rand Corporation, la John F. Kennedy School of Government de Harvard.

La science se métamorphose en ce que l’on va nommer une « Big Science » qui requiert des budgets importants, des équipes et des laboratoires où travaillent ensemble de nombreux chercheurs, des équipements technologiques coûteux et complexes. Tout devient plus gros et plus grand. La science se fait au moyen de gros instruments coûteux qui déterminent son mode même de fonctionnement. « Dès lors, les instruments ne sont plus simplement des médiations, ils deviennent de véritables moteurs de recherche, au sens où ils orientent leur cours, attirent des crédits et donc des chercheurs, des publications. Une logique instrumentale tend à supplanter la logique des problèmes ou énigmes à résoudre. Et les performances de l’instrument déterminant les performances des chercheurs,

il faut être toujours plus puissant, plus gros103… » Le savant isolé qui, par son seul génie, tels Galilée, Newton ou Einstein, fait une découverte scientifique fondamentale, appartient au passé. Nous assistons désormais à une collectivisation de la science. Les chercheurs s’associent pour signer des articles de recherche. Ce qui caractérise aujourd’hui la Big Science, c’est une division taylorienne du travail, enfermant chaque chercheur dans une spécialisation de plus en plus grande. C’est aussi la place reconnue à la technique, à l’instrument, qui devient objet de recherche. La science se métamorphose en research technology. La mise au point de dispositifs de haute précision, utilisables dans les laboratoires comme dans l’industrie, conjugue en effet le théorique et le pratique. Surtout, elle fait de l’instrument et du dispositif non pas simplement le moyen d’une recherche, mais le but de celle-ci. L’artefact émerge ainsi, par ce biais, à l’horizon de la science. Quelles conséquences déduire de cette révolution de la science devenue Big Science ?

Le fait, peut-être, que nous ne sommes pas sortis de la Krisis diagnostiquée par Husserl qui n’a cessé de s’approfondir depuis les années 1930. Ce qui caractérise la science contemporaine, c’est effectivement l’évacuation du sens global, de même que la perte de vue du monde concret de la vie. La division de la science, son hyperspécialisation, la perte d’un regard de surplomb qui donne sens à l’activité scientifique, tout cela offre des possibilités de dévoiement. Toute éthique de surface sera inutile si l’on ne prend pas en compte les caractéristiques du savoir scientifique actuel qui poussent celui-ci à oublier la réalité concrète, humaine, du monde. De fait, c’est toute la science contemporaine qui se trouve dévoyée par cette révolution de l’organisation et la pratique de la science. La science n’est plus en quête d’un idéal désintéressé de savoir, elle poursuit des fins militaires, elle s’adosse à ce que le président Eisenhower nommera le « complexe militaro-industriel ». Elle vise, plus généralement, des applications. Ainsi, l’historien des sciences Paul Forman a montré que, pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide, le financement largement militaire de la recherche scientifique a imprimé un virage à la physique, devenue tout entière applicative.

C’est Alvin M. Weinberg, directeur du laboratoire national d’Oak Ridge, qui, dans la revue Science en 1961, recourt à l’expression « Big Science » pour désigner cette révolution qui n’est plus faite de manière artisanale par des individus isolés. L’article se voulait une réponse au discours du président Eisenhower qui, lors de son départ, met en garde contre les dangers du complexe militaro-industriel et les pouvoirs de l’argent. Pour Weinberg, au contraire, le

changement d’échelle de la science au XXe siècle n’a d’égal que les merveilles architecturales construites aux siècles précédents : les pyramides d’Égypte, le château de

Versailles… « Lorsque l’histoire regardera le XXe siècle, elle verra dans la science et la technologie sa création majeure. Elle verra dans les monuments de la Big Science, les grandes fusées, les accélérateurs de hautes énergies, les réacteurs de recherche de hauts flux, des symboles de notre époque tout comme elle considère Notre-Dame comme le symbole du Moyen Âge. Nous édifions nos monuments au nom de la vérité scientifique, nos ancêtres édifiaient les leurs au nom de la vérité religieuse. Nous recourons à la Big Science pour renforcer le prestige de notre nation, ils construisaient leurs cathédrales pour accroître le prestige de leurs villes ; nous construisons pour satisfaire cette caste qui pourrait devenir dominante comme le suggère l’ancien président Eisenhower, ils construisaient pour plaire aux prêtres d’Isis et

d’Osiris 104. »

Cette organisation et cette pratique de la science en temps de guerre seront suffisamment efficaces pour que, dès 1944, le président Roosevelt demande à son conseiller, l’ingénieur Vannevar Bush, de réfléchir à la manière de pérenniser celles-ci en temps de paix. Ce dernier, dans le rapport qu’il remet en 1945, « Science, the endless frontier », suggère de financer généreusement la recherche universitaire. Comme le montre Bernadette Bensaude-Vincent, cette Big Science possède des caractéristiques propres ; elle ne se pense plus comme étant au service d’une universalité de la connaissance, elle est d’abord au service de la prospérité et de la sécurité d’une nation. Ensuite, elle développe une logique de la mobilisation qui vise à placer les chercheurs dans une situation d’urgence. Le chercheur est un travailleur comme un autre engagé dans cette logique de mobilisation totale mise en place par la Première Guerre mondiale, ainsi que l’a désigné Ernst Jünger. La science, enfin, devient l’un des éléments déterminants dans la compétition scientifique, économique et militaire des nations, déterminant leur avance ou leur retard. C’est ce que suggère le rapport du sociologue des sciences Joseph Ben-David, rédigé pour l’OCDE en 1968, qui pointe le retard scientifique européen :