La tentation de Faust ou la science dévoyée
9 - Éléments D’anthropotechnique
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ÉLÉMENTS
D’ANTHROPOTECHNIQUE
Nous avons mis en place un univers robotisé qui marginalise la place de l’homme, détruit des emplois, réinvente le travail gratuit, bref, détruit l’ordre social construit depuis deux siècles plus tôt au nom d’une émancipation de l’être humain. Celui-ci n’est plus que l’élément d’un vaste dispositif technique.
L’être et le dispositif
La robotisation du quotidien n’est pas une émancipation, comme on nous le fait croire, elle détermine le plus souvent une position de servage de l’être humain poussé à accomplir un travail gratuit alors même qu’il se trouve en position de client et d’acheteur, pour le plus grand bénéfice de la société de consommation capitaliste. Comme le remarque Marie-Anne Dujarier : « Les robots sont devenus des outils quotidiens. Leur aspect n’est pas toujours anthropomorphe, mais leur fonctionnement reproduit ce que l’homme sait faire. Et ce qu’il a pu réduire à l’état de tâche automatisable. Nous vivons avec des “corps augmentés” dans des appartements et espaces publics “intelligents”. L’informatique est devenue diffuse, tant du côté de l’entreprise que de celui du consommateur, créant un système de production et de consommation hybride, homme-machine. L’automatisation des tâches ne s’arrête pas à la mécanisation des gestes et à la traçabilité : elle concerne également les processus cognitifs tels que le calcul, la mesure, la vérification, le contrôle et l’aide à la décision. Elle peut déclencher des “décisions” (allumer/ éteindre, autoriser/interdire, etc.). L’intelligence artificielle peut anticiper la valeur d’une action dans un contexte donné et jouer un rôle prédictif. GPS, moteurs de recherche, algorithmes permettent d’assister les décisionnaires, qu’ils soient du côté de l’entreprise ou du
consommateur 126. »
L’être humain forme un dispositif étroit avec la machine qu’il ne cesse de servir alors même qu’il paie des services : il achète des billets de train, d’avion, gère ses comptes sur Internet, règle le péage à des bornes d’autoroute, etc. Le quotidien s’automatise dans sa totalité et l’être humain, pour réaliser ses tâches quotidiennes, ne cesse de devoir manipuler des automates qui lui imposent leur ordre et leur logique, qu’il se rende dans des agences de voyages, des bureaux de poste, des gares ou des aéroports, des cinémas, des loueurs de voitures, de DVD, etc.
Bref, l’être humain fait désormais partie intégrante d’un dispositif technique à quoi se réduit sa vie quotidienne. Au sein de ce dispositif, la machine impose son mode de fonctionnement et de pensée à l’homme, obligé de s’y résoudre. Edgar Morin note : « Ainsi, la technique est ce qui permet aux humains d’asservir les énergies naturelles. Mais c’est aussi ce qui permet d’asservir les humains à la logique déterministe, mécaniste, spécialisée, chronométrée de la machine artificielle. Elle impose cette logique dans des secteurs de plus en plus étendus de la vie humaine et substitue l’organisation anonyme aux communications de personne à personne dans les entreprises, les bureaux, la vie urbaine, les loisirs ; elle fixe des critères standardisés et impersonnels auxquels résistent les humains par des distributeurs dans les gares, les trains, le métro, les péages d’autoroute, les parkings, tend à faire de la vie sociale une
gigantesque machinerie automatique 127. »
Plus généralement, ce sont les métiers eux-mêmes qui se trouvent automatisés. « Ainsi, les concepteurs des systèmes experts ont pu automatiser un certain nombre de procédés professionnels routiniers des métiers de services. Rationalisation, standardisation et automatisation du service transforment alors l’activité des professionnels. Ce processus est alors vécu de manière ambivalente : à la fois disqualifiante […] et requalifiante […]. Le médecin comme l’agent de voyage ou le banquier dont les tâches courantes sont intégrées à un automate manipulé par le consommateur éprouve un soulagement à voir ses tâches routinières les moins gratifiantes ainsi prises en charge. Mais il est également saisi par un sentiment d’inquiétude à
voir les contours de son métier se rétrécir 128. »
Ce sentiment d’inquiétude est plus que justifié : l’acte est devenu travail et le travail lui-même a changé de sens, il n’est plus un mode d’accomplissement de l’être humain et de reconnaissance sociale, une façon de donner sens à sa vie, il est un moyen d’intégrer chacun dans le vaste dispositif technique qu’est devenue la société. Il est une liquidation de l’humanité en nous. C’est d’autant plus vrai que les formes automatisées de travail visent à réduire la part proprement dite du travail humain, à s’y substituer. Déjà, dans les années 1960, Aurel David signalait l’amorce de ce processus d’automatisation rendant l’homme superflu et qui, depuis, n’a fait que s’accélérer : « L’organisation du travail a introduit une sorte de chasse à l’homme dans l’usine. Le corps humain est le seul point faible d’un ensemble mécanique. Ce n’est qu’au moment où le dernier homme aura été chassé de l’usine que l’on pourra envisager le perfectionnement harmonieux et sans limites de l’ensemble des machines. Considéré en tant que machine, l’homme n’est même pas bon à servir