La tentation de Faust ou la science dévoyée
La nouvelle fabrique de l’homme occidental
Cette nouvelle langue qui se diffuse insidieusement, sans ministère de la propagande mais au prix de l’illusion d’une évidence partagée, celle du système libéral comme meilleur des systèmes possibles, sans autre alternative, impose la représentation d’un individu soumis à l’ordre économico-technique. Elle est aussi une langue de la désagrégation de la pensée et de la science dès lors que celle-ci est réduite à une activité de production, relevant d’une évaluation purement quantitative et non pas d’abord de connaissance, libre et désintéressée.
La nouvelle fabrique de l’homme occidental
Tel se révèle le projet qui conditionne le développement de la science moderne, par-delà l’avènement de la société industrielle : rendre le monde abstrait pour l’expliquer, le comprendre, articuler science et technique au point de mettre en route un processus d’ingénierie du réel qui n’est rendu possible que par le déblaiement du monde et l’ébranlement du statut symbolique, ontologique de l’être humain, facilité, en outre, par un dressage nouveau des esprits. Cette éducation, ce formatage anthropotechnique des esprits sont poussés encore plus loin au fur et à mesure que le processus d’artificialisation du réel s’approfondit. L’image numérique, la réalité virtuelle décrochent radicalement l’image de toute référence à la réalité. Elles sont créatrices de leur propre réalité dans laquelle l’être humain devient un avatar jusqu’à se confondre avec lui. En ce sens aussi, les jeux vidéo, dont on sait le succès, peuvent avoir une fonction de formatage : ils apprennent à l’être humain à se maintenir dans un état d’interactivité, de disponibilité extérieure constant qui est la marque de cette nouvelle humanité artificialisée. Les jeux vidéo sont l’un des dispositifs techniques qui participent à l’avènement d’un ordre de l’artifice.
Plus fondamentalement encore, images numériques et jeux vidéo ne sont eux-mêmes que les éléments d’un dispositif plus vaste, Internet, qui a pour effet d’avaler l’être humain et de l’engager dans un processus de virtualisation. Internet, sans que nous nous en rendions vraiment compte, est une machine à faire des machines. Internet n’est pas un dispositif technique et social qui procède à une « fabrique de l’homme occidental », selon l’expression de Pierre Legendre, il procède à une métamorphose numérique de celui-ci, transformé en avatar, en produit, en rêve de machine. Être en voie de virtualisation, l’homme se socialise à travers des réseaux sociaux virtuels tels que Facebook qui font de chaque individu une pure surface exposée au regard d’autrui. À l’intérieur d’un tel réseau, l’individu se réduit à une pure image. On sait, en effet, que le nom du site Facebook s’inspire des albums photo (« trombinoscopes », c’est-à-dire facebooks en anglais) qui regroupent les photos prises de tous les élèves au cours de l’année scolaire. L’image informatique ne se substitue plus au réel, elle est « lui », l’être humain est devenu image, espace en surface d’interactions privé de toute intériorité.
Ne nous trompons pas sur l’ampleur de cette rupture anthropologique à laquelle nous ne cessons de faire référence dans cet ouvrage : l’homme s’est toujours voulu une image, une image de Dieu comme l’enseigne la Genèse, une image de lui-même à travers la représentation de son corps physique à laquelle procède l’humanisme. Léonard de Vinci ou Michel-Ange peignent ainsi ce passage de relais entre l’homme et Dieu, lorsque l’homme devient, à travers la perfection de son corps, la figure même d’un mystère et d’une profondeur de l’âme, la forme même d’un être doté en lui d’une transcendance, à même de prendre en charge le destin du monde. Facebook n’est que le révélateur d’un processus plus large qui réduit l’être humain à n’être plus qu’une image technique, un simulacre, un avatar qui se généralise dans la vidéosurveillance. « Facebook parachève la fin d’un cycle : celui de l’être humain vu comme être privé. Il fait ainsi corps avec un fait politique : la prolifération de la vidéosurveillance qui étend sa toile d’araignée tentaculaire sur des lieux de plus en plus nombreux. L’humain contemporain est de plus en plus filmé, “vidéosurveillé” : aussi bien pour les autorités promouvant la surveillance que pour les facebookiens, il est réduit à l’image de son corps, sans épaisseur, sans
profondeur, sans recoins cachés146 . »
Utilisateurs de machines et d’automates, nous obéissons aux prescriptions logiques des machines. Celles-ci impriment en nous leur système de pensée au point de nous incorporer dans leur dispositif qui est devenu celui du monde. Plus radicalement encore, comme le montre Robert Redeker, dans l’univers qui est le nôtre, la vérité est devenue elle-même une machine. Ce n’est plus le ciel des idées qui est en nous, dans notre esprit, mais une usine à idéologie qui nous tient lieu de pensée, qui produit ce nouvel artifice qui nous habite : l’illusion de la pensée. « Dans un monde marqué par le fordisme, le travail à la chaîne, l’accélération de la production, le devenir industriel de la guerre et du soldat (comme cela a été justement perçu par Ernst Jünger, il était inévitable que la vérité elle-même devînt une machine ou que le système de vérités devint une usine) […]. Là gît le secret du conformisme
intellectuel au XXe siècle : le système des idées était
devenu, à l’insu de tous, une usine à vérités147. »
Formaté par la logique économico-technique, réduit à devoir être la pièce d’un dispositif, l’être humain devient facilement superflu, aussi aisément jetable que les objets techniques produits par la société de consommation, assujettis eux-mêmes à une durée de fonctionnement brève et limitée. Il est, comme le suggère Peter Sloterdijk dans la définition qu’il donne de l’anthropotechnique, un « produit » qui, au terme du processus anthropotechnique contemporain, est rapidement périssable. On voit bien ce qui sépare ce processus de la « fabrique de l’homme occidental » qui se faisait par la culture. Si celle-ci avait pour fonction de dresser l’être humain pour l’élever au-dessus de ses instincts, le processus anthropotechnique contemporain est un processus de marchandisation de l’individu qui, utilisé, instrumenta-lisé, consommé par le système technique socio-économique contemporain, n’est plus lui-même qu’un produit éphémère, jeté dès qu’il n’est plus opératoire et performant. Le dispositif économico-technique contemporain met à bas la figure même de notre humanité.
La question kantienne « Qu’est-ce que l’homme ? » n’a désormais plus de sens car l’être humain, comme le lui enseignait toute la culture occidentale, n’est plus un être problématique, capable du bien et du mal, de transgressions qui le portent à se nier dans des actes d’inhumanité. Dans le monde qui est le nôtre, tout comme dans le camp d’extermination (c’est l’une de leurs troublantes « ressemblances »), « il n’y a plus de pourquoi ». Le sens s’est enfui avec l’homme ancien. Comme l’écrit Pierre Legendre : « Il n’est au pouvoir d’aucune société de congédier le “pourquoi ?”, d’abolir cette marque de l’humain. Et pourtant… L’effondrement du questionnement, en cet Occident trop sûr de lui-même, est aussi impressionnant que ses victoires scientifiques et
techniques148. »
Ce qui précisément doit être mis en évidence, c’est que l’effondrement du sens n’accompagne pas seulement le développement des sciences et des techniques, il est la conséquence de la voie prise par la science dès lors que le projet de celle-ci est la reconstruction incontrôlée de la réalité, dès lors qu’elle prend la voie d’une technoscience. C’est faute de ne pas penser l’anthropotechnie nouvelle qui nous constitue que nous ne saisissons pas le bouleversement métaphysique de notre statut d’être humain qui se joue devant nous. Le projet incontrôlé de la technoscience va cependant encore plus loin. Il ne vise à pas seulement formater un homme nouveau pour l’adapter à une époque posthumaniste. Il vise à construire un être nouveau à partir de fragments de l’homme biologique ancien, cédant à la tentation du Golem qui s’articule ainsi à celle de Faust.
OceanofPDF.com