La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 34 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Quatrième partie - L’ÉTRANGETÉ TECHNOLOGIQUE

Quatrième partie

 

 

L’ÉTRANGETÉ

TECHNOLOGIQUE

 

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LA SINGULARITÉ TECHNOLOGIQUE

 

L’ambition de la science contemporaine ne se limite pas à fabriquer une vie biologique grâce à une biologie de synthèse, mais à produire une vie numérique. Les nanotechnologies jouent le rôle d’interaction entre le biologique et le numérique.

 

Nanotechnologies et singularité technologique

 

On sait que les nanotechnologies englobent l’ensemble des théories et des techniques qui permettent de produire et de manipuler des objets minuscules à l’échelle du millionième de millimètre, c’est-à-dire dans l’infiniment petit. C’est précisément ce champ de recherche de l’infiniment petit dont, le 29 décembre 1959, le physicien Richard Feynman prédit l’avènement lors d’une célèbre conférence, « There’s plenty of room at the bottom », donnée au California Institute of technology. Dans un ouvrage intitulé Engines of Creation paru en 1986, Eric Drexler, qui apparaît comme le vrai père des nanotechnologies, avance l’hypothèse que celles-ci pourraient permettre de fabriquer de nouveaux types de matériaux, de construire des objets à l’échelle de la molécule.

« L’ancien style de technologie, qui nous a menés de la hache de pierre aux puces en silicium, manipule les atomes en gros. Appelons-le technologie grossière. La nouvelle technologie manipulera les atomes et les molécules individuellement en les contrôlant avec précision ; appelons-la technologie moléculaire. Elle va changer le

monde bien plus que nous ne pouvons l’imaginer 170. »

Les nanotechnologies permettent de bâtir des assemblages d’atomes qui, eux-mêmes, construisent de nouvelles molécules, sources de macromolécules et à la base de matériaux artificiels, qui n’ont jamais existé. Selon Drexler, si l’ADN permet de donner naissance à des structures aussi grandes qu’un séquoia, il est possible grâce aux « assembleurs moléculaires répliquants », caractérisant les nanotechnologies, de construire des structures aussi grandes dans l’infiniment petit. Les nanotechnologies se situent dans une logique d’édification, de construction, de « renouvellement du monde », qui est celle d’une science devenue ingénierie du réel. Joël de Rosnay remarque avec justesse : « Les nanotechnologies assemblent donc des pièces du bas vers le haut, comme un Meccano, alors que la logique prévalant jusqu’alors favorisait la miniaturisation, un procédé allant du haut vers le bas. C’est la remise en question d’une tendance historique et même millénaire : les hommes préhistoriques taillaient des pointes à partir de silex bruts. Ces éclats de silex s’appellent chips en anglais. La même logique aboutit aux puces électroniques, les chips. En électronique, en

effet, les physiciens retirent de la matière171. »

Les nanotechnologies aideront à fabriquer une intelligence artificielle, permettant ainsi de donner une nouvelle et radicale impulsion aux travaux inaugurés dans les années 1950. « Après avoir appris comment les neurones fonctionnent, les ingénieurs seront à même de désigner et de construire des dispositifs analogues au cerveau mais utilisant des nanomachines et une nanoélectronique avancées. Ces unités travailleront comme des neurones mais plus rapidement. Les neurones, bien que complexes, semblent suffisamment simples pour qu’un esprit les comprenne et qu’un ingénieur les imite. […] Avec ces connaissances, les ingénieurs seront capables de

construire des systèmes d’IA rapides et polyvalents 172 […]. » Ce rêve de fabrication d’une intelligence artificielle grâce au développement des nanotechnologies que nourrit Drexler en 1986 trahit une fois de plus la tentation contemporaine, inavouable, d’une fuite hors de notre espèce. Étrangers à nous-mêmes, las de notre humanité, nous nourrissons le fantasme d’une « singularité » qui figurerait, à partir d’un point crucial de l’évolution de la civilisation technologique, l’apparition d’une intelligence artificielle qui vient se substituer à l’intelligence humaine et détermine un bouleversement radical, de pure étrangeté, échappant à la pensée humaine. D’où le recours au terme « singularité », en référence à la physique de la relativité impuissante à penser la singularité gravitationnelle d’un trou noir. Le mathématicien Vernor Vinge, dans un article paru en 1993, « Technological Singularity », émet l’hypothèse que d’ici à une trentaine d’années l’humanité aura créé une intelligence artificielle qui mettra fin au règne de l’intelligence humaine. S’enclenchera alors un processus d’auto-engendrement et d’accélération de cette intelligence artificielle qui provoquera des progrès technologiques toujours plus grands dans des délais technologiques toujours plus brefs.

Nous sommes loin du rêve, encore tâtonnant, que les chercheurs avaient, dans les années 1950, de fabriquer une intelligence qui arriverait à dupliquer l’intelligence humaine. Les recherches font cependant des progrès à pas de géant. En août 2011, IBM annonce que ses chercheurs, combinant nanotechnologies, neurosciences et informatique, ont mis en place SyNAPSE, une puce qui pourrait permettre aux ordinateurs d’apprendre, de faire des corrélations, de formuler des hypothèses, d’étudier et de prendre des décisions, mimant ainsi les processus synaptiques de l’intelligence humaine.

L’artificiel est devenu désormais, pour certains scientifiques, l’avenir de l’homme. C’est d’autant plus vrai que l’intelligence artificielle proprement dite cède la place à la fabrication d’une vie artificielle, une « néobiologie » qui est le domaine d’étude et de fabrication des organismes numériques, systèmes biominétiques dont la vie est simulée sur ordinateur. Alors, c’est l’artificiel qui devient une forme du vivant.

Cette idée était présente chez Eric Drexler qui, en 1986, dans son ouvrage d’anticipation scientifique sur les possibilités offertes par les nanotechnologies, Engins de création, associait développement des nanotechnologies et fabrication d’une vie artificielle. Ce qui caractérise les nanotechnologies, c’est d’abord, selon lui, leur capacité à fabriquer des matériaux dotés de telle ou telle propriété dans un mouvement d’« abondance » et d’auto-engendrement :

« En résumé, les assembleurs répliquants se recopieront à la tonne, puis fabriqueront d’autres produits comme des ordinateurs, des réacteurs de fusée, des chaises et tout ce que l’on veut. Ils feront des désassembleurs capables de casser la pierre pour fournir des matériaux de construction. Ils feront des cellules solaires pour donner de l’énergie. Bien que petits, ils construiront de grandes choses. Des équipes de nanomachines construisent des baleines dans la nature et les graines répliquent des machineries et organisent les atomes en de vastes structures de cellulose, comme pour bâtir des séquoias. Il n’y a rien de bien surprenant à faire pousser un réacteur de fusée dans une cuve préparée spécialement. En fait, les forestiers, en plantant des “graines” d’assembleurs appropriées, pourraient cultiver des vaisseaux spatiaux en leur fournissant de la terre, de l’air et du soleil. Les assembleurs seraient capables de faire pratiquement n’importe quoi à partir de matériaux courants et sans travail humain, remplaçant les usines polluantes par des systèmes aussi propres que les forêts. Ils transformeront la technologie et l’économie dans leurs racines ouvrant un nouveau monde de possibilités. Ces assembleurs seront