La tentation de Faust ou la science dévoyée
Le mythe contemporain du Golem
Le mythe du Golem annonce le règne d’une créature artificielle, d’une machine cybernétique qui échappe à son créateur. Celle-ci permet moins de contrôler le désordre du monde comme l’imagine Wiener qu’elle n’annonce la fin de l’humanité. Il faut prendre les mythes au sérieux, surtout lorsqu’ils sont utilisés par les scientifiques pour qualifier leurs inventions. Le mythe du Golem pousse jusqu’à son terme la tentation faustienne de la connaissance. Il raconte l’obsolescence d’un être humain qui n’est plus maître de la technique mais modifié et, encore plus, fabriqué par elle. Le Golem, figure technique, devient ainsi, au tournant du
XXe siècle, figure monstrueuse157 certes mais figure de mort, être de glaise qui sent la mort, qui exhale le pourrissement de la glèbe dont il est fait, comme le suggère le poème Svetlem odená de Jaroslav Seifert : « L’ombre passe dans l’obscurité et l’homme dans
l’argile158. »
La figure du Golem renvoie l’homme à sa propre décomposition. Devenu cadavre et déchet, exterminé par le mécanisme totalitaire, l’homme est un goyleme : « Partout ça pue le golem, […] la servitude, la sueur de bouc. […] Les hommes eux-mêmes, les plus inoffensifs, les plus dignes de foi, pour avoir pactisé avec le diable se transforment peu à
peu en horribles goylemes159. » À l’ère de la modernité technique, l’odeur de décomposition du Golem trahit l’obsolescence de l’homme et se mêle à l’odeur âcre des crématoires d’Auschwitz. Le mythe du Golem désormais se lit comme le récit de notre obsolescence. Plus que jamais, la technique nous échappe tout comme le Golem échappe au rabbin Loew.
Ce qui est fabriqué, à l’image du Golem privé de parole, c’est-à-dire d’âme, c’est un être producteur d’information, traversé par elle, privé d’une intériorité dont les méandres et la profondeur ne pourraient que troubler la surface lisse, transparente de l’information, rêvant soit à un corps virtuel étranger à toutes les altérations, soit à un corps physique rendu immortel par la science.
L’être humain apparaît comme un être dont on peut modifier la substance, pouvant être remodelé comme le suggère Vance Packard dans un livre paru en 1977, L’Homme remodelé. Les biotechnologies jouent un rôle déterminant dans ce remodelage.
Le neurophysiologiste José Delgado, en rupture avec la fonction assignée par Kant à la philosophie, définit précisément ce nouveau programme de la science : « Il ne s’agit plus d’ériger la question : “qu’est-ce que l’Homme ?” en question fondamentale mais de lui substituer cette
autre : “quel type d’homme allons-nous construire ?” 160. » La science contemporaine est obsédée par la tentation du Golem. L’être humain apparaît, en effet, comme un être imparfait, obsolète, qui doit céder la place.
Dès lors qu’il apparaît comme imparfait, la tentation de nouvelles formes d’eugénisme ne peut que voir le jour. « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley hante toujours notre présent et notre futur. La possibilité de se livrer à un dépistage génétique de préimplantation qui permette de mettre au jour chez l’embryon un spectre possible de maladies conduit à la tentation d’implanter chez la mère l’embryon doté des « bons » gènes. « Le généticien Lee Silver a imaginé pour l’avenir le scénario suivant : une femme produit une centaine d’embryons et passe systématiquement en revue sur un ordinateur leur “profil génétique” ; quelques clics sur la souris lui permettent alors de sélectionner celui qui est dépourvu d’allèles engendrant des maladies comme la mucoviscidose et qui possède en revanche des caractéristiques pouvant être renforcées comme la taille, la couleur des cheveux et
l’intelligence 161. »
La tentation eugéniste débouche aussi sur le risque de fabriquer des bébés de synthèse. À partir de la connaissance de gènes spécifiques de caractéristiques telles que l’intelligence, la taille, la couleur des cheveux, pourrait être mise en œuvre une version améliorée de l’enfant à naître. Cette tentation est suffisamment réalisable, dès lors qu’elle est transférée d’une politique étatiste (comme cela est le cas dans la politique eugéniste nazie) à une affaire de choix individuel, pour que Francis Fukuyama exprime ainsi ses craintes :
« Nous allons être capables, à l’avenir, de “sélectionner” des êtres humains, comme nous le faisons pour les animaux, simplement de façon beaucoup plus scientifique et efficace, en choisissant les gènes que nous transmettrons à nos enfants. Cette “sélection” n’a pas nécessairement la connotation d’une prise en charge par l’État, mais elle suggère assez bien, toutefois, le potentiel
déshumanisant de l’ingénierie génétique 162. » Le Golem n’est alors que la forme améliorée de nous-mêmes et le mythe est là pour nous raconter notre abandon au statut d’artefact.
Mais ne sommes-nous pas déjà passés à l’action ? Dès 1998, des chercheurs du Genetics & IVF Institute (GIVF) de Fairfax en Virginie annoncent dans la revue Human Reproduction qu’ils ont mis au point une méthode fiable pour choisir le sexe de son enfant avant la conception, en adaptant la technique de tri des spermatozoïdes jusqu’alors utilisée uniquement sur les animaux. Celle-ci avait été testée auprès de 119 femmes souhaitant un bébé féminin : 29 étaient tombées enceintes et, seule, l’une d’elles avait donné naissance à un garçon. Le procédé baptisé « MicroSort » permet de trier les gamètes mâles et femelles du sperme avant une insémination artificielle. L’avantage de ce procédé est d’être moins coûteux et moins pénible pour la femme que celui dit du diagnostic génétique préimplantatoire, qui permet d’analyser les embryons et donc de les sélectionner avant de les introduire dans le ventre maternel. Quelques années plus tard, le GIVF fait paraître une publicité dans le New York Times : « Voulez-vous choisir le sexe de votre prochain bébé ? », qui offre à chacun le recours à la technique du MicroSort. Les clients affluent, de partout dans le monde, en quête d’un « équilibre familial » qu’offrirait ce nouveau choix offert aux parents. Désormais, dans de nombreux pays, des « cliniques du genre » offrent la possibilité de choisir le sexe de son enfant. En outre, en Californie, certains médecins prétendent aujourd’hui être bientôt capables de proposer de choisir la couleur des yeux de l’enfant. Le bébé est ainsi devenu le résultat d’un processus artificialisé qui change du tout au tout le statut de l’être humain. Celui-ci est en train de devenir, sous nos yeux, sans que nous y prenions garde, un artefact, produit par une sélection. Loin d’avoir répudié une pratique eugéniste de la science condamnée par l’histoire, nous nous y abandonnons, par souci d’un confort personnel mais sans prendre garde du tort que nous causons ainsi à toute l’espèce humaine.
Mais la tentation du Golem passe aussi, de manière encore plus subtile et plus radicale, par la fabrication d’une nouvelle espèce grâce à une biologie de synthèse qui relègue l’humanité aux oubliettes. Le 6 octobre 2007, le biologiste John Craig Venter annonce au Guardian qu’« un pas philosophique important dans l’histoire de notre espèce » a été franchi. « I am creating artificial life », « J’ai créé une vie artificielle », affirme-t-il. Il révèle, en effet, avoir réalisé en laboratoire la création d’un chromosome artificiel de synthèse, ce qui est le premier pas vers la fabrication d’une vie artificielle. Ce chromosome qui copie des éléments de l’ADN de la bactérie Mycoplasma genitalium est baptisé par ses créateurs Mycoplasma laboratorium.
Ayant rassemblé autour de lui une vingtaine de scientifiques de renommée internationale dont le Prix Nobel Hamilton Smith, il procède à ce qui est, en effet, une révolution scientifique qui résume le changement de trajectoire de la science : « Nous sommes en train de passer de la lecture du code génétique à la capacité de l’écrire. Cela nous donne la capacité hypothétique de faire
des choses jamais envisagées auparavant 163. » Autrement dit, la science ne vise plus explicitement à déchiffrer le réel, elle vise à le réinventer.
John Craig Venter n’hésite pas à défier le consortium public chargé de procéder au séquençage complet du génome humain et à annoncer qu’il livrera plus vite que ses centaines de collègues du projet Hugo (Human genome project) la totalité du génome humain. Le défi obéit à une stratégie purement commerciale : il s’agit, pour lui, d’être le premier à vendre aux laboratoires pharmaceutiques les séquences décryptées. Le match sera finalement nul, même si on apprendra ensuite que, pour parvenir à ses fins, John Craig Venter n’a pas hésité à piller les publications du consortium public pour compléter ses propres séquences. En 2010, il publie dans Science la description de la création d’une cellule à génome synthétique. Il annonce avoir créé une bactérie baptisée Mycoplasma mycoides JCVI-syn1.0 en introduisant le chromosome JCVI-syn1.0 dans une bactérie Mycoplasma capricolum auparavant privée de son ADN. C’est là une étape non négligeable dans la mise en place d’une biologie synthétique illustrant une stratégie du « top down » qui vise à partir d’un organisme vivant pour le déconstruire progressivement.
Une approche inverse (« bottom up ») consiste à reconstruire le vivant à partir de l’inerte. Telle est la démarche suivie par Pier Luigi Luisi de l’université de Rome et Steen Rasmussen du laboratoire international de Los Alamos. En 2007, ceux-ci sont parvenus à reconstituer une cellule entièrement artifi - cielle. En 2008, Steen Rasmussen a synthétisé des protocellules capables de se reproduire.
Ces recherches sont héritières des premiers travaux sur le génie génétique des années 1970. C’est en 1969 que Jon Beckwith isole un gène à partir de la bactérie Escherichia coli. Dès 1972, le génie génétique, fondé sur l’isolement, l’identification et le transfert de fragments d’ADN, explose. Dans la mesure où les gènes sont constitués de fragments d’ADN, la voie est ouverte à une identification du patrimoine génétique humain. Celle-ci est riche d’applications médicales : le génie génétique offre la possibilité d’identifier les gènes à l’origine des maladies génétiques et d’inventer des traitements médicaux adéquats. Il est aussi rempli de risques, offrant la possibilité de manipulations génétiques dangereuses.
Dès 1969, Jon Beckwith organise une conférence de presse pour prévenir l’opinion publique de ce type de dangers. S’ensuivent de nombreux débats parmi les scientifiques eux-mêmes qui envisagent, lors de la conférence d’Asilomar tenue en Californie en 1975, la possibilité d’organiser un moratoire sur l’utilisation du génie génétique. Ils suivent ainsi l’attitude de Paul Berg, futur Prix Nobel de chimie, qui a décidé d’interrompre, pour des raisons éthiques, une expérience de fabrication, grâce à un transfert de gène, d’une bactérie cancérigène capable de se diffuser chez les êtres vivants. Il faut dire que figurent dans l’entourage de Paul Berg des physiciens qui ont participé au projet Manhattan et refusent de toutes leurs forces de se laisser entraîner dans une science aux conséquences destructrices.
Le projet de moratoire est finalement abandonné pour ne pas hypothéquer des avancées médicales positives, pourvu que l’on s’entoure de barrières éthiques contraignantes. Comme le souligne Joël de Rosnay : « La conférence d’Asilomar avait souligné les risques potentiels des manipulations génétiques : le principe même d’intervenir au cœur du programme du vivant pour le modifier représente un danger qu’il semble impossible de maîtriser
totalement164. »
On voit les limites de l’interrogation éthique qui ignore le projet de rupture anthropologique de la technoscience. L’interrogation, si elle porte sur certaines pratiques déviantes ou dangereuses de la science, ne porte pas sur le changement de voie de celle-ci devenue fabrication de la
réalité tout au long du XXe siècle ni sur les implications métaphysiques de ce dévoiement : la résignation à abandonner le modèle et l’identité humains. Les productions scientifiques pointent seulement les risques, certes non négligeables, que fait courir le génie génétique, à commencer par les OGM (organismes génétiquement modifiés), en particulier lorsqu’ils sont utilisés dans les produits alimentaires. On sait que le premier OGM fut un plant de tabac modifié pour résister à un antibiotique. Monsanto et Novartis ont monopolisé ce marché des OGM qui connaissent une progression incontestable : en 2007, 7 % de l’ensemble des terres sont occupées par la culture d’OGM. Le débat a été décuplé lorsque les États-Unis ont mis au point la méthode de « protection technologique », baptisée « Terminator » par ses détracteurs : celle-ci vise à rendre les semences OGM stériles de façon que la germination des graines soit génétiquement bloquée, rendant impossible le recours à des semences pour une deuxième génération de plantes. Alors, la manipulation du vivant se confond avec sa marchandisation.
La tentation du Golem peut être davantage spectaculaire lorsque la science se livre au clonage d’êtres vivants. On sait qu’en 1997 est née d’un clonage la désormais célèbre brebis Dolly. Si toute entreprise qui conduirait au clonage de l’homme a été condamnée, pour autant demeure la peur d’un clonage incontrôlé, d’une technique qui finirait par renverser toutes les barrières éthiques.
De fait, quinze ans après Dolly, le clonage est devenu, chez l’animal, une technique de reproduction utilisée aux États-Unis pour dupliquer certains animaux. Quant à la réalisation du clonage humain, la transgression a failli se produire. En 2004, le professeur Hwang Woosuk annonce que son équipe a réussi le premier clonage d’un embryon humain. En mai 2005, il annonce avoir réalisé onze lignées de cellules souches, par fécondation in vitro, chez des mères porteuses, ce qui permettra de donner naissance aux premiers clones humains.
Un comité d’experts établit, à la fin de l’année 2005, que tout cela ne repose que sur un trucage biologique. S’il faut différencier clonage reproductif et clonage thérapeutique qui, par exemple, permet de fabriquer des médicaments à partir de cellules clonées, on voit bien que l’éthique n’offre qu’une frêle ligne de défense à la déferlante de la technique.
Les cellules souches sont aussi un des enjeux de la biologie de synthèse car elles permettraient de fonder ce que certains considèrent comme pouvant être la médecine de demain : la médecine régénératrice. Elles ont la propriété, à la différence des autres cellules, d’être indifférenciées et sources d’autres cellules. Elles offrent la possibilité de régénérer des organes malades et de compenser la perte définitive de cellules adultes.
Quoi qu’il en soit, l’évolution de la médecine est limpide. Elle est, clairement, une ingénierie du vivant. Soigner, ce n’est pas réparer, c’est aussi (re-) construire, c’est, par exemple, ne pas hésiter à transformer les embryons humains en usines cellulaires destinées à reconstituer les tissus malades d’autres êtres humains. Des chercheurs travaillent à utiliser des cellules souches embryonnaires sans recourir à des embryons dont l’utilisation représente un écueil éthique difficilement contournable. Les « cellules pluripotentes induites », iPS (induced pluripotential stem cells), permettent de lever cet obstacle. En 2008, James Thomson, professeur à l’université du Wisconsin, reçoit en compagnie du professeur Shinya Yamanaka, de l’université de Kyoto, le prix Massry qui récompense la transformation de cellules adultes en cellules embryonnaires. À cette occasion, il prophétise le devenir de cette médecine devenue ingénierie du vivant : « Les cellules souches ont la capacité de nous aider à découvrir les causes profondes des maladies. Nous pouvons donc prévenir ces maladies, tester de nouveaux médicaments à l’échelle cellulaire, réduisant ainsi la dépendance sur les tests animaux et offrir de nouvelles thérapies régénératives aux patients. » Et il ajoute : « D’ici dix ans, nous serons capables de produire
toutes les cellules du corps 165 . »
En juillet 2009, une équipe de chercheurs chinois, dirigée par le professeur Qi Zhou de l’Institut de zoologie de Pékin, a produit une souris vivante à partir d’une seule cellule adulte de souris, transformée en cellule iPS, injectée dans un amas de cellules embryonnaires, lui-même implanté dans une souris mère porteuse. La voie est donc ouverte au clonage d’animaux supérieurs et d’êtres humains. « Des clones programmés avec des gènes de synthèse, contrôlant des fonctions biologiques préalablement définies, ou produisant des molécules modifiées, voire n’existant pas dans la nature… On imagine sans peine les problèmes et
les barrières éthiques qui peuvent en découler166. »