La tentation de Faust ou la science dévoyée
L’ingénierie nazie au service de la mort
Le recours au gaz, déjà utilisé par Fritz Haber lors de la Première Guerre mondiale, illustre cette modification du statut de l’homme tout entier devenu simple matériel et dont la vie n’a plus de prix.
Des sommités de la médecine, loin de protester au nom de l’éthique médicale et tout simplement humaine contre ce programme d’extermination, vont au contraire s’en servir pour nourrir leurs propres recherches. Ainsi, le professeur Julius Hallervorden, qui travaille à l’institut Kaiser-Wilhelm de recherche sur le cerveau, s’approvisionne en cerveaux humains au centre de tuerie du Brandebourg. Il est, en outre, présent à des séances de meurtre organisées dans ce centre : les victimes, amenées depuis un hôpital psychiatrique local, sont rassemblées dans une salle semblable à une douche et exterminées avec du gaz toxique. Selon John Cornwell, l’institut conservera les cerveaux des victimes jusqu’en 1990.
Le programme 14f13, désigné sous l’expression d’Opération invalides ou euthanasie des prisonniers, préfigure l’extermination. Il consiste en effet à désigner ceux qui, du fait de leur état physique, excèdent la capacité des camps de prisonniers. Alors que l’extermination devient une forme de l’hygiénisme nazi, le médecin, abandonnant la défense de la vie, transforme sa tâche en entreprise de mort.
L’ingénierie nazie au service de la mort
Plus généralement, le nazisme, qui convoque l’esprit scientifique moderne, est un rêve d’ingénieurs. Les dirigeants nazis sont entourés de nombreux collaborateurs scientifiques à qui l’on offre la possibilité par tous les moyens de reconstruire l’Europe orientale, de mettre en œuvre des méthodes nouvelles de rationalisation, de production, de standardisation des produits, de réduction des « personnes improductives » au strict minimum. Hermann Rauschning livre sur ce point un témoignage saisissant :
« Je rendis simplement compte à Hitler de ce que j’avais vu de l’Institut planiste de Koch (Koch était le Gauleiter de Prusse-Orientale). Un jeune professeur, von Grünberg, avait élaboré une collection fantastique de “paysages d’avenir”. Dans son institut, il avait fait établir des cartes où figuraient des perfectionnements encore imaginaires : centrales d’énergie électrique, transports de forces, autoroutes, voies ferrées, projets de canaux. Ces “paysages” économiques, minutieusement étudiés dans le moindre détail, s’étendant sur tout l’est de l’Europe jusqu’à la mer Noire et jusqu’au Caucase. Sur ces plans, l’Allemagne et la Russie occidentale représentaient déjà un bloc gigantesque du point de vue de l’économie et des moyens de communication. Évidemment, tout était orienté
vers l’Allemagne74. »
Ce rêve d’ingénieurs conduit au génocide car c’est le statut de l’être humain qui se trouve bouleversé. Celui-ci est un facteur parmi d’autres qu’il s’agit d’optimiser, quitte à le supprimer. Götz Aly et Susanne Heim notent justement :
« Dans leurs visions d’avenir, les planificateurs considéraient les liaisons routières et ferroviaires, les entrepôts de matière première, les extensions territoriales et les êtres humains comme des “facteurs” d’égale importance. De leur point de vue, les problèmes de transport, les “pénuries alimentaires” et l’éradication de la “surpopulation” représentaient tous des contraintes d’ordre pratique qui pouvaient être surmontées par l’application de méthodes de planification et d’administration modernes et rationnelles. L’objectivation bureaucratique et scientifique du meurtre de masse ne
permettait pas la manifestation de scrupules moraux 75. »
Comme le remarque Henry L. Feingold, la Shoah porte en effet à son point de folie, là où la raison confine à la déraison, la logique de l’esprit scientifique moderne qui anime la révolution industrielle et la technocratie nazie. Elle est elle-même une entreprise industrielle : « Auschwitz fut une extension banale du système industriel moderne. Au lieu de manufacturer des biens de consommation, la matière première était faite d’êtres humains et le produit fini était la mort, tant d’unités par jour portées minutieusement sur les courbes de production de l’usine. Les cheminées, symbole du système industriel moderne, crachaient une fumée âcre produite par la combustion de la chair humaine. Le réseau ferroviaire moderne européen, remarquablement organisé, apportait aux usines un nouveau type de matière première. […] Le plan global lui-même était un reflet de l’esprit scientifique moderne devenu fou. Ce dont nous fûmes témoins n’était ni plus ni
moins qu’un plan massif d’ingénierie sociale76. »
De fait, le nazisme mobilise la technique à des fins criminelles à un niveau jamais atteint. Ce qui se met en place à Auschwitz, c’est une gigantesque machinerie du meurtre de masse. C’est une industrie chimique de pointe qui produit le gaz Zyklon B, un pesticide à base d’acide prussique, fabriqué par la société Degesch appartenant pour moitié à IG Farben, qui extermine les déportés dans des chambres à gaz construites à cet effet. La technologie normale de crémation des corps humains est, en outre, améliorée par un ingénieur tel que Karl Prüfer qui met au point un crématoire à cinq fours, de trois moufles chacun, capable de traiter 1 440 corps par jour.
L’extermination se combine au travail forcé qui se solde aussi par la mort. IG Farben, le leader mondial dans la technologie des carburants chimiques, installe une usine à Auschwitz. « L’exploitation par IG Farben de travailleurs forcés et d’une main-d’œuvre esclave dans ses usines de carburant et de caoutchouc synthétique allait passer de 9 % de la main-d’œuvre en 1941 à 30 % à la fin de la guerre. La région d’Auschwitz devait compter une cinquantaine de camps satellites : le plus grand était Auschwitz III, desservant l’immense usine Buna essentiellement vouée à la production de caoutchouc synthétique. L’usine avait la dimension d’une ville, observa Primo Levi. Elle couvrait plus de trois mille hectares. En 1944, le programme de travail forcé concernait quelque 300 000 détenus des camps de concentration et coûta la vie à environ 30 000
d’entre eux 77. »
La société industrielle se met au service de la mort. Le camp d’extermination n’est pas une aberration de la modernité, il devient, avec le nazisme, la métaphore d’une société qui va jusqu’au bout de sa logique de réduction de l’être humain à du matériel, parachevée par la première guerre industrielle, la Première Guerre mondiale. Comme
l’écrit Georges Bensoussan : « Pour décrire le XXe siècle, le discours pédagogique a continué de placer côte à côte le progrès technique et la barbarie sans comprendre qu’il n’y a pas l’un et l’autre, mais l’un dans l’autre. C’est pourquoi l’enseignement de la Shoah doit être centré sur une question seule : le monde totalitaire et la Shoah furent-ils un dérapage de notre siècle ou l’emblème même de notre
temps78 ? »
Le nazisme parachève la mise en place des structures technocratiques mortifères de la modernité en organisant le premier génocide industriel de l’histoire qui extermine six millions de juifs. La technique est au cœur de l’entreprise nazie : les camps d’extermination sont des usines de mort qui produisent en masse des cadavres. La Shoah n’est pas seulement un assassinat de masse. Elle est aussi le résultat d’une opération industrielle de transformation qui, à partir d’êtres humains, fabrique des cadavres, tels des objets manufacturés, qui sont ensuite brûlés, détruits, réduits en cendres, voués à l’anéantissement. L’opération d’extermination est affaire d’ingénierie. La mort devient objet minutieux, planifié, de fabrication. La Shoah prend sa place dans le dispositif d’industrialisation de la modernité.
Tel est le signe des Temps modernes : la machine s’anime, tourne à plein pour exterminer l’homme dont la mort relève d’un processus industriel méthodiquement conçu. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase de Martin Heidegger prononcée lors d’une conférence en 1949 : « Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Ils deviennent les pièces de réserve d’un stock de fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés discrètement dans les camps d’anéantissement. » L’expression « fabrication de cadavres » est ensuite reprise par Hannah Arendt dans un entretien accordé à Günther Gaus en 1964 : « Avant cela, on disait : bien, nous avons des ennemis. C’est tout à fait normal. Pourquoi n’aurions nous pas d’ennemis ? Mais là, c’était autre chose. C’était vraiment comme si un abîme s’ouvrait […]. Cela n’aurait pas dû arriver. Je ne parle pas seulement du nombre des victimes. Je parle de la méthode, la fabrication de cadavres et tout le reste. Inutile d’entrer dans les détails. Cela ne devait pas arriver. Il est arrivé là quelque chose avec quoi nous ne pouvons nous réconcilier.
Aucun de nous ne le peut 79. »
Dans le processus d’extermination industrielle de la Shoah, le rapport de l’homme à la technique s’inverse radicalement. Celle-ci n’est plus un prolongement de l’humanité, elle ne fournit plus des outils et ne produit plus des objets au service des hommes. Elle transforme les hommes en cadavres, devenus autant d’objets manufacturés. L’homme, réifié, voué à l’extermination, se trouve privé de son humanité. La mort disparaît derrière le processus industriel de fabrication. C’est bien aussi une mise à mort de la mort elle-même, ce signe absolu de l’humanité de l’homme, qui se met en place. L’homme, objet de fabrication, réduit à un produit, privé de sa mort, se trouve délesté de son humanité.
Les nazis ne sont pas dupes du travail de tuerie qu’ils exécutent. La définition de l’extermination comme forme de production à la chaîne (Am laufenden Band) est proposée
pour la première fois par un médecin des SS, F. Entress80 : elle a été depuis maintes fois reprise. Quoi qu’il en soit, l’expression « fabrication de cadavres » utilisée par Heidegger et Arendt suppose que la mort dans les camps n’est plus la mort, mais quelque chose d’infiniment plus scandaleux. À Auschwitz, on ne meurt pas, on produit des cadavres. Des cadavres sans mort, des non-hommes dont le meurtre est rabaissé au rang de production en série.
L’horreur d’Auschwitz concerne le destin de l’humanité. Ce qui se passe à Auschwitz, ce n’est pas simplement la
« démolition d’un homme81 », comme l’écrit Primo Lévi, mais la démolition de l’homme. L’homme est devenu artefact. Le totalitarisme nazi n’est pas seulement une entreprise d’oppression et d’extermination, il est la réalisation d’une tentative technique et métaphysique de transformation de « l’espèce humaine », selon l’expression de Robert Antelme. C’est ce que constate Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme :
« La fabrication massive et démentielle de cadavres est précédée par la préparation historiquement et politiquement intelligible de cadavres vivants. […] Le premier pas essentiel sur la route qui mène à la domination totale consiste à tuer en l’homme la personne juridique. À cette fin, on a commencé par soustraire certaines personnes à la protection de la loi tout en forçant, par le moyen de la dénationalisation, le monde non totalitaire à les reconnaître hors-la-loi ; ensuite le camp de concentration fut placé en dehors du système pénal normal, où un crime déterminé encourt une sanction prévue d’avance. […]
En termes de propagande, cela signifie que la “détention protectrice” est maniée comme une mesure de police préventive, autrement dit comme une mesure qui met les gens hors d’état d’agir. […] Le deuxième pas décisif dans la préparation de cadavres vivants est le meurtre en l’homme de la personne morale. “Combien, ici, croient encore à l’importance, même historique, d’une protestation ? Ce scepticisme-là, c’est bien le chef-d’œuvre des SS. Leur grande réussite. Ils ont corrompu toutes les solidarités humaines. Ici la nuit est tombée sur l’avenir. Lorsqu’il n’y a
plus de témoins, aucun témoignage n’est possible” 82. »
Ce processus industriel transforme l’homme en pièce détachée ou, comme s’il s’agissait d’équivalence, en déchet, car le destin de l’artefact est finalement de devenir détritus. Le but de l’extermination industrielle est de produire du déchet humain, d’où le sens symbolique que prend l’utilisation du Zyklon B, réservé à l’élimination des poux.
« Or la mort réservée ici aux victimes fut volontairement une mort d’insectes, une mort de poux, niant en elles tout ce qui pouvait les relier encore à l’espèce commune. Dans la Shoah, la personne humaine est devenue cargaison (Stangl, commandant de Treblinka, utilise ce mot pour parler des déportés) avant d’être qualifiée de bacille, déchet, détritus, objet, marchandise à traiter. D’où l’expression “traitement spécial” destinée à détruire des existences qui n’auraient jamais dû être. La Shoah n’a pas seulement détruit six millions de vies, six millions de
regards. Elle a aussi tué la mort qui nous humanise 83. »
Vouée à l’autonomie de la puissance qui développe une logique du « tout est possible », la technique non seulement transforme l’homme en cadavre, mais finit aussi par transformer le réel lui-même en objet d’expérimentation. Ainsi, les camps d’extermination nazis obéissent à une logique de laboratoire qui est la logique même d’un système industriel et pulvérise la question éthique d’autant plus facilement que l’homme est pensé comme superflu, c’est-à-dire comme un artefact et un produit.