La tentation de Faust ou la science dévoyée
2 - la Science au Service du Pouvoir
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LA SCIENCE AU SERVICE DU
POUVOIR
La religion catholique a été un pouvoir qui a voulu entraver ou annexer la science pour la rendre conforme aux vérités révélées qu’elle annonçait. Cette tentative de dévoiement a laissé la place à d’autres, plus modernes, lorsque le pouvoir politique s’est efforcé de faire valider par la science son idéologie.
La science au service de l’idéologie d’État
Au XXe siècle, c’est le nazisme qui donne l’un des exemples les plus frappants d’une annexion de la science à une idéologie d’État proclamant la supériorité de la race aryenne. La science moderne, si elle se constitue en recherchant l’autonomie vis-à-vis d’autres pouvoirs, peut néanmoins se laisser envahir par l’idéologie. Ce que nous apprend aussi le nazisme est que cet abandon peut être rapide. La science allemande domine le début du
XXe siècle. Wilhelm Conrad Röntgen découvre les rayons X ; David Hilbert repense les mathématiques ; Albert Einstein livre sa théorie de la relativité générale ; Max Planck fonde la mécanique quantique que précise Werner Heisenberg à travers le principe d’indétermination. En position de force dans le domaine de la chimie depuis plus d’un demi-siècle, l’Allemagne, durant les deux premières décennies du XXe siècle, rafle la moitié des prix Nobel en médecine et dans le champ des sciences naturelles.
Lorsque Hitler arrive au pouvoir en 1933, science et technique se trouvent mobilisées. Comme l’écrit John
Cornwell, « le IIIe Reich prôna un esprit de Gleichschaltung (“mise au pas”) : toutes les ressources du nouveau régime devaient être coordonnées. L’enseignement, les médias, la psychologie et les communications furent adaptés pour servir l’idéologie nazie afin de canaliser et de façonner l’opinion publique dans le cadre de la “révolution” nazie. À de très rares exceptions près, les scientifiques s’empressèrent
d’obtempérer19 ».
La science, dans son ensemble, se laisse mettre rapidement au pas. Pour expliquer ce consentement, on peut bien sûr invoquer le concept de « banalité du mal » forgé par Hannah Arendt lors du procès Eichmann. Chacun se livre à sa tâche, sans comprendre qu’en refusant de voir plus loin que celle-ci il participe à l’édification d’une entreprise totalitaire et criminelle. Mais comment la science allemande se métamorphose-t-elle en science nazie ?
Le nazisme développe une ambition inédite : il recule le champ des possibles (ou donne l’impression de le faire). Désormais, tout semble accessible : édifier un grand Reich qui durera mille ans, régénérer l’Allemagne, tout comme ouvrir à la science un espace d’expérimentation auquel des barrières morales auraient pu empêcher d’accéder.
De plus, le nazisme transforme la société allemande en un gigantesque laboratoire d’où elle pourra renaître régénérée et purifiée. C’est un cauchemar technocratique qui métamorphose les êtres humains en cobayes. Il réalise cette société totalitaire décrite par Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes (1932). La société nazie cherche à expérimenter des formes de relations sociales nouvelles, à forger un homme nouveau, à transformer, au sens chimique du terme, le mal en bien, mais plus profondément encore à porter atteinte à la réalité, après l’avoir techniquement
dominée. Que l’on relise Le Mythe du XXe siècle, d’Alfred Rosenberg, qui prétend donner une pseudo-assise philosophique au nazisme : « Et celui qui n’éprouve pas dans l’automobile, dans l’express, la puissance qui violemment surmonte l’espace et le temps, celui qui, au milieu des machines et des usines métalliques, au milieu de l’engrenage de milliers de roues, ne ressent pas le pouls de cette action qui surmonte empiriquement le monde, celui-là n’a pas compris l’un des aspects de l’âme germano-nordique et ne comprendra pas non plus l’autre aspect, le mystique… Elle est luciférienne cette lutte pour l’assujettissement de la matière, sans être conditionnée par le mobile du profit subjectif. L’essence germano-dynamique ne se manifeste nulle part dans l’évasion du monde, mais
signifie enlèvement du monde, lutte20. »
Il s’agit d’édifier un monde en l’arrachant à la nature, c’est-à-dire en ouvrant définitivement la voie des possibles. Le nazisme est une tentation offerte aux scientifiques à laquelle beaucoup vont succomber. C’est celle d’un nouveau Verbe qui réinvente le monde. La parole nazie, en effet, n’est ni une parole de propagande, ni un instrument de mobilisation des masses, elle est une fabrication de la réalité par le mensonge qui commence par dévoyer une science devant prouver à l’infini la véracité de cette idéologie totalitaire. Le nazisme est une fabrication technique et scientifique d’un corps politique par là même régénéré.
La science fournit à la fois une référence qui justifie l’idéologie, mais elle est aussi contaminée par celle-ci, l’enfermant en elle-même. Tout est possible à l’intérieur d’une idéologie qui, finalement, ne souffre pas de limites et qui, à travers les mots de la propagande, contamine, empoisonne les esprits.
En cela, on ne rend pas suffisamment hommage à l’œuvre d’un savant aussi grand que Victor Klemperer, dont l’œuvre permet de comprendre en profondeur l’essence et les effets toxiques du nazisme. Victor Klemperer, professeur de philologie romane à l’université technique de Dresde et
spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle, est
interdit d’enseignement par le IIIe Reich parce qu’il est juif. Il est ensuite mis à la retraite en avril 1935 en tant que non-aryen. Privé, en outre, de sa bibliothèque, il rédige un journal personnel dans lequel il continue à exercer son métier de philologue en mettant au jour les manipulations que les nazis font subir à la langue allemande – ce récit idéologique qui corrompt le sens des mots. Comme l’a en effet montré Victor Klemperer, « le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. […] Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait
sentir 21 ».
L’un des mots du vocabulaire nazi est le verbe « aufziehen », « hisser », qui, renvoyant directement à l’action technique, concentre ce qui apparaît pour Klemperer comme une contradiction entre technique et nature. Mais le nazisme est une fabrication et une construction du réel qui vise à inventer une nouvelle nature au moyen de la science et de la technique.
« Le 30 juin 1933, Goebbels déclarait à l’École supérieure de politique que la NSDAP avait “monté” une gigantesque organisation de plusieurs millions qui regroupait tout, le théâtre et les jeux du peuple, le tourisme sportif, les randonnées et le chant et que l’État soutenait par tous les moyens. […] L’insensibilité absolue au sens mécanique de ce terme vient de ce qu’il est employé plusieurs fois à propos d’une organisation. On voit ici clairement l’une des contradictions les plus fortes de la LTI (Lingua Tertii Imperii) : alors que partout elle met l’accent sur l’organique, sur ce qui pousse naturellement, elle est envahie d’expressions mécaniques et ne sent pas la rupture de style et l’indignité de combinaisons telles qu’une
“organisation montée” 22. »
La société allemande est pour le nazisme un corps qui, grâce à la science, doit chasser pour se régénérer les éléments pathogènes indésirables, à commencer par les Juifs, identifiés à des bacilles, des tumeurs, des abcès. La science a l’obligation de contribuer à l’immunisation de la société qui doit être aseptisée pour devenir un gigantesque laboratoire d’expérimentation politique et social. La science fournit des références et des métaphores et, en retour, se trouve enfermée dans le récit fondateur que raconte l’idéologie nazie à l’Allemagne des années 1930.
Ce qui se produit à cette période, c’est précisément une confusion de la science et de l’idéologie. Les médecins allemands se mettent alors à parler une langue nouvelle : Kurt Klare, cofondateur de la Ligue des médecins nazis, évoque « l’influence corruptrice de la juiverie », tandis que le docteur Gerhard Wagner estime que « le corps Völkish nécessite d’être purifié ». Les lois raciales de 1935 ont pour fondement un discours aux allures scientifiques, cherchant à pratiquer une thérapie radicale qui cautérise la tumeur de la société.
Cette langue, c’est celle d’une idéologie imprégnée des idées racistes qui pénètrent les esprits de l’époque. Le racisme théorisé par Joseph Arthur de Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), vient se mêler à l’idée défendue par Ernst Haeckel d’une supériorité des peuples germaniques et d’une nécessité de prémunir la race la plus apte contre maladies et dégradations. Il se nourrit aussi des idées avancées par Houston Stewart Chamberlain, écrivain anglais d’expression allemande, dans The Foundations of the Nineteenth Century (1899), affirmant que la race supérieure est la race aryenne subsistant à l’état pur en Allemagne.
Cette idéologie imprègne et dévoie les pratiques scientifiques. Le docteur Alfred Ploetz, nommé professeur à l’université de Munich par Hitler en 1936, prône une hygiène raciale (Rassenhygiene) qui invite à se débarrasser des souches humaines dégénérées. Le Führer sera également très influencé par les idées de l’anthropologue Hans Günther dans l’ouvrage Hygiène raciale du peuple allemand. Celui-ci devient, grâce à l’appui des nazis, professeur de « science raciale » à l’université d’Iéna, et ses travaux visent à privilégier le modèle nordique d’une race aryenne pure et supérieure. Dès lors, la lignée généalogique, les mesures anthropologiques de crânes et les évaluations de l’apparence physique deviennent des outils utiles à la détermination de la race, tandis que la science se met au service d’un antisémitisme d’État. Plus précisément, la science non seulement se laisse imprégner par l’idéologie raciste, mais elle se met aussi au service de celle-ci et valide le nazisme comme « expression politique des connaissances biologiques », l’État étant lui-même une organisation et la nation allemande un organisme.
Certes, au sein de l’université allemande, tous les biologistes ne défendent pas la théorie d’une hygiène raciale, mais certains scientifiques, de fait, tenteront de mettre en pure continuité leur discipline et l’idéologie nazie. Le biologiste Ludwig von Bertalanffy défend l’idée d’une équivalence entre organisme biologique et État, ce qui légitime la confusion du biologique et du politique et la possibilité d’un darwinisme social qui recourt à l’élimination des plus faibles. De même, Ernst Lehmann, professeur de botanique à Tübingen, affirme que la biologie doit aider à lutter contre le phénomène de dégénérescence raciale, qui constitue le fondement de la politique hitlérienne. En ce sens, comme le soutiendra un autre scientifique, Konrad Lorenz, zoologiste et futur Prix Nobel, défenseur d’une hygiène raciale qui élimine les êtres humains moralement inférieurs, si, aux temps préhistoriques, la sélection naturelle conduisait à favoriser l’endurance, l’héroïsme et l’utilité sociale, désormais, c’est à l’État de prendre en charge un processus de sélection qui empêche la dégénérescence, comparable à la domestication des animaux.
L’eugénisme apparaît ainsi, dans l’Allemagne nazie, comme le complément de la doctrine de l’hygiène raciale. On sait que ce concept doit être attribué à un cousin de Darwin, sir Francis Galton, qui, dans Hereditary Genius (1869), insiste sur l’intérêt qu’il y a à sélectionner les individus les plus intelligents pour réaliser les accouplements les plus performants. Galton donne le nom d’« eugénisme » à cette théorie qui s’efforce d’enrayer le développement de « classes dangereuses », facteurs de criminalité et de misère, qui peuplent une grande ville telle que Londres. L’eugénisme est défendu en Allemagne par plusieurs scientifiques, Philalethes Kuhn, titulaire de la chaire d’hygiène clinique à la Technische Hochschule de Dresde, Hans Reiter, à Rostock, ou encore Fritz Lenz, à l’université de Munich, dont Hitler a lu avec passion les travaux.
La valorisation de l’eugénisme légitime celle de l’euthanasie. Face à la multiplicité de patients atteints de troubles psychiatriques qui hantent les hôpitaux, souvent d’anciens soldats traumatisés par les violences de la Première Guerre mondiale, le juriste Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche, dans un ouvrage au titre effrayant, La Liberté de destruction des vies indignes d’être vécues (1920), théorisent le fait que des êtres humains représentent un fardeau pour la société et ne méritent pas de vivre. Le devoir des médecins est donc d’abréger ce type d’existence. Tuer un débile mental, ce n’est pas commettre un crime mais, au contraire, mettre en œuvre une éthique sociale dont l’euthanasie est un des outils.
De même, Ernst Rüdin, directeur du Service de recherche psychiatrique sur l’hérédité à Munich puis président de la Société d’hygiène raciale et de la Société des neurologues et psychiatres allemands, transforme la schizophrénie et la dépression en catégories qui justifient la stérilisation des êtres humains.
Hitler, pourtant peu féru de science, mais promoteur d’une vision organique de la société qui favorise la confusion entre science et idéologie, passe en 1940, aux
yeux de son peuple, pour le « grand guérisseur23 ». Peut-être pourrait-on dire aussi le « grand expérimentateur » qui, dans les sphères social et politique, donne l’exemple de ce qui doit être fait dans le domaine scientifique, à ce point où science et politique se légitiment l’une l’autre.
Car la parole nazie est une parole de laboratoire qui prétend à la scientificité, du fait non seulement du biologisme raciste qui l’inspire, mais aussi de la puissance logique qu’elle feint de posséder. Elle se veut une démonstration à laquelle le réel doit se plier, devant laquelle la liberté du jugement critique doit s’effacer. Son prophétisme est également celui d’une science qui justifie la destruction et l’élimination de certains êtres humains pour mieux fabriquer l’homme nouveau. Ce dernier, l’Aryen, doit émerger de la rupture systématique des liens sociaux et, plus radicalement, des dépouilles de l’homme ancien incarné par le Juif. L’eugénisme est la science de cet homme nouveau qui, déterminant l’avenir de l’humanité et du Reich, transforme la société en laboratoire. Il autorise toutes les expérimentations, qu’elles soient politiques, sociales, scientifiques ou médicales, y compris celles de l’extermination d’une race, celles qui visent à rendre l’homme superflu, anéantissant l’humanisme né à partir du