La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 18 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Auschwitz et l’Occident industriel

August Hirt, à l’université de Strasbourg, mène quant à lui des recherches sur des squelettes et des tissus qui visent à établir l’« infériorité raciale des Juifs » et une classification des groupes humains. Dans les camps d’Auschwitz et de Ravensbrück sont aussi menées des expériences permettant de mettre au point une méthode efficace et peu coûteuse de stérilisation des Tsiganes et des groupes raciaux inférieurs. De même, des hormones sont injectées aux homosexuels dont l’existence est insupportable à l’idéologie nazie.

Lors du procès de Nuremberg, le procureur, en dressant l’acte d’accusation contre ces médecins, utilise le mot de « thanatologie » pour désigner ce dévoiement de la science médicale. La médecine s’est dévoyée en véritable « science de la mort » qui achève de faire du camp d’extermination, dans sa coupure avec l’humanité, la mise en forme de la rupture anthropologique et, par là même, le paradigme de

l’Occident, comme le suggère Giorgio Agamben 85.

 

Auschwitz et l’Occident industriel

 

Ce qui définit le totalitarisme nazi, c’est non pas l’oppression et l’extermination, mais un principe de toute-puissance. Il s’agit, pour construire un Reich qui durera mille ans, d’effacer toute limite à l’action politique qui se confond alors avec l’action technique capable de transcender toutes les limites. Il faut nous y résoudre. Auschwitz n’est pas une aberration de l’Occident industriel, il en est, à bien des égards, la métaphore. Ce qui caractérise Auschwitz, lieu choisi en juin 1942 pour devenir le principal centre de génocide, c’est l’affairement des ingénieurs qui travaillent à augmenter l’efficacité de la machinerie du meurtre. De nombreux sous-traitants sont employés pour aider à résoudre les problèmes d’ignifugation, de drainage, de toiture, d’imperméabilité, de monte-charge, de détecteurs d’acide prussique. Non seulement ce sont toutes les ressources de la société industrielle qui sont mobilisées, mais c’est aussi une logique d’ingénierie généralisée qui se met en place. On n’a pas assez souligné combien les nazis dans leur entreprise de « Solution finale » tâtonnent, essaient de trouver le meilleur procédé pour tuer les Juifs, font œuvre d’ingénieurs, testant des camions à gaz, mesurant les effets du Zyklon B à Auschwitz, puis transférant la technique du gazage par monoxyde de carbone des instituts d’euthanasie allemands vers des chambres à gaz fixes en Pologne. Les nazis ne cessent de procéder à des tests pour améliorer l’efficacité du meurtre, d’abord à petite échelle puis à une échelle plus grande. En outre, le projet génocidaire ne se dessine que lentement dans la machinerie nazie au terme d’un processus de conception technique qui ne cesse de se

préciser86, tout en obéissant à la logique radicale du « tout est possible ».

Hannah Arendt écrit à ce propos : « Les camps de concentration et d’extermination des régimes totalitaires servent de laboratoires où la conviction fondamentale du totalitarisme que tout est possible se vérifie. En comparaison de celle-ci, toutes les autres expériences sont secondaires – y compris celles qui touchent au domaine médical et dont les horreurs figurent en détail dans les

minutes des procès intentés aux médecins du IIIe Reich – bien qu’il soit caractéristique que ces laboratoires aient été

utilisés pour des expériences de toutes sortes 87. »

La visée du « laboratoire concentrationnaire » est radicale, technologique et métaphysique : elle tente de transformer l’homme, non pas pour créer un « homme nouveau », comme dans les systèmes socialistes, mais pour modifier la nature humaine et finalement produire de l’inhumain ou, plus radicalement encore, du non-humain. Telle est la mécanique de mort nazie dont nous supportons toujours les conséquences symboliques et anthropologiques : la technique est utilisée pour transformer non seulement l’humanité en cadavres mais aussi l’homme en non-humain.

« Le dessein des idéologies totalitaires n’est donc pas de transformer le monde extérieur, ni d’opérer une transformation révolutionnaire de la société, mais de transformer la nature humaine elle-même. Les camps de concentration sont les laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine, et leur infamie n’est donc pas seulement l’affaire de leurs détenus et de ceux qui les administrent selon des critères strictement scientifiques ;

elle est l’affaire de tous les hommes 88. »

Auschwitz radicalise la mort en extermination. Il ôte à l’humanité la dimension symbolique de la mort. Il pousse jusqu’à l’extrême, en mettant à mort la mort elle-même, le processus de déshumanisation de l’être humain transformé en non-humain. Il organise un processus inédit, radical, de désymbolisation qui accompagne la radicalisation de la mort en extermination. « Au plan historique, la destruction planifiée, administrée et technicisée de millions de Juifs dans les camps d’extermination nazis représente la négation de la mort dans sa dimension anthropologique et symbolique. Les nazis n’ont pas tué les Juifs, ils les ont exterminés. Déshumanisées et désubjectivées, rabaissées au rang de simple existence biologique, les victimes des camps ont subi une double annihilation : physique et

symbolique 89. » Le camp d’extermination nazi n’est pas un lieu d’inhumanité. Il n’est pas un lieu de fabrication du corps mort. Il est pire, il est l’espace inédit, révolutionnaire, de fabrication du non-humain, de la non-humanité.

On n’a pas suffisamment prêté attention aux propos de repentance et d’avertissement que tient Albert Speer, ministre de l’Armement de Hitler, sur la nature du régime nazi, lors de sa comparution au tribunal de Nuremberg en 1945 :

« La dictature de Hitler fut la première dictature d’un État industriel en cette période de technique moderne, une dictature qui, pour dominer son propre peuple, se servit à la perfection de tous les moyens techniques. […] Les événements criminels de ces années passées n’avaient pas été dus uniquement à la personnalité de Hitler. La démesure de ces crimes pouvait en même temps s’expliquer par le fait que Hitler avait su le premier se servir, pour les commettre, des moyens offerts par la technique. […] Le cauchemar de beaucoup d’hommes, cette peur de voir un jour la technique dominer les peuples, il a failli se réaliser dans le système autoritaire de Hitler. Tout État au monde court aujourd’hui le danger de passer sous le règne de la terreur née de la technique, mais, dans une dictature moderne, cela me semble inéluctable. Par conséquent plus le monde devient technique, plus il est nécessaire de lui faire contrepoids par l’exigence de liberté

individuelle et de prise de conscience de l’individu 90. »

Albert Speer est l’un des personnages clés du système nazi, bien plus essentiel que l’histoire n’a jugé puisqu’il ne sera condamné qu’à vingt ans de prison à l’issue du procès de Nuremberg. Il est le premier des technocrates, d’une part parce qu’il exerce avec efficacité son rôle de ministre de l’Armement en mobilisant toutes les ressources modernes de l’ingénierie, mais aussi, plus fondamentalement, parce qu’il est le premier à œuvrer politiquement à la mise en place d’un univers d’où l’homme est éliminé par une logique d’extermination qui se confond avec la logique industrielle d’une vaste machinerie sociale.

 

Ce livre ne peut évidemment éviter la question philosophique, politique, qui finalement lui est sous-jacente : si la Shoah est le résultat d’un processus de rationalité scientifique et technique, en avons-nous fini avec ce processus ou ce dernier est-il toujours à l’œuvre dans nos sociétés ? Autrement dit, la barbarie, loin d’être le contraire de la civilisation, ne pourrait-elle en être l’aboutissement ? Ou, en d’autres termes, la liquidation symbolique de l’espèce humaine, qui double l’extermination physique des êtres humains, fait-elle place nette pour que puisse advenir une ère nouvelle, la nôtre, où le statut de l’homme, sa relation aux choses se trouvent profondément modifiés ?

La Shoah est un révélateur social mais également un révélateur de la logique d’une technique moderne qui s’autonomise et s’enferme dans un processus de destruction : des Juifs, de l’espèce humaine, du sens, de l’écosystème et de la vie elle-même, laissant place au processus de mise en place d’un ordre non humain de l’artifice.

Zygmunt Bauman écrit ainsi : « L’un des services posthumes que peut rendre l’Holocauste, c’est de nous permettre de percevoir d’autres aspects, invisibles autrement, des principes sociétaux pieusement conservés par l’histoire moderne. […] En d’autres termes, je propose de traiter l’Holocauste comme un test exceptionnel mais significatif et fiable des possibilités cachées de la société

moderne 91. »

L’artificialisation accélérée du monde à laquelle nous assistons depuis la Seconde Guerre mondiale est rendue possible parce que, d’une part, l’homme est devenu superflu, mais aussi parce que, d’autre part, son statut symbolique a été mis à bas. Il ne vaut pas plus désormais qu’une chose que l’on peut aisément jeter. Il n’est plus bon qu’à être la pièce périssable du dispositif technico-économique qui vient enserrer le monde. Nous sommes loin d’avoir pensé « ce qui reste d’Auschwitz », si l’on veut bien reprendre la formule du philosophe italien Giorgio Agamben. Loin d’avoir soldé le nazisme avec le procès de Nuremberg, nous n’avons pas su voir le profond ébranlement qu’il fait subir au statut symbolique de l’être humain, par le fait même d’avoir été le premier génocide industriel. « Aussi nécessaires qu’ils fussent [les douze procès de Nuremberg, le procès d’Eichmann à Jérusalem] et malgré leur insuffisance patente [ils auront concerné seulement quelques centaines de personnes], ont accrédité l’idée que le problème était réglé. Les sentences étaient rendues, la preuve de la culpabilité était définitivement apportée. À quelques exceptions près, il aura fallu presque un demi-siècle pour que l’on comprenne que le droit n’a pas réglé le problème, que le problème est tellement énorme qu’il met en cause le droit lui-même, qu’il

le mène à la ruine92. »

 

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