La tentation de Faust ou la science dévoyée
Fritz Haber : la naissance du complexe militaro-industriel au service de la mort
La science se dévoie parce qu’elle donne naissance à une industrie de mort. En témoigne le parcours de savants tels que Fritz Haber. Né en 1868, issu d’une famille juive qui a bâti sa fortune sur la production de colorants chimiques, il se convertit au protestantisme en 1893 et poursuit une carrière de chercheur dans le domaine de la chimie. Il met au point, après quatre mille essais, au cours de la période 1894-1911, un procédé (désigné sous le nom de « procédé Haber ») de formation catalytique de l’ammoniac, à partir d’hydrogène et d’azote, dans des conditions de haute température et de pression. Il reçoit le prix Nobel en 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Ce procédé joue un rôle important dans l’avènement d’une chimie industrielle, établissant une séparation entre la fabrication de produits azotés tels que les engrais, les explosifs ou les matières premières chimiques, d’une part, et les ressources naturelles terrestres, d’autre part.
Il est l’emblème d’une science et d’une technique qui aspirent à la puissance. En 1909, dans un essai, Adolf von Harnack suggère la constitution d’instituts de recherches financés à la fois par le public et le privé, de façon à renforcer les deux piliers sur lesquels repose la puissance de l’Allemagne : l’armée et la science. Le banquier Leopold Koppel finance ainsi la création de l’institut Kaiser-Wilhelm de physico-chimie de Berlin, à la tête duquel est nommé Fritz Haber. Sous sa direction, l’institut collabore avec l’industrie, l’armée et l’État et apparaît comme une préfiguration des complexes militaro-industriels et du phénomène de « Big Science », dont le projet Manhattan sera l’exemple. Ce bouleversement affecte le développement de la science jusqu’à aujourd’hui. L’activité scientifique va alors apparaître de moins en moins comme celle de grands savants, mais comme le fruit d’équipes d’individus travaillant de manière collective à des projets de recherche financés massivement par l’État, l’industrie et l’armée, au sein de complexes équipés de matériel lourd ressemblant à des usines. Le processus qui s’instaure, s’il vise à une efficacité industrielle, réduit aussi le savant « à l’ancienne » à un scientifique investi dans un travail d’application technique des savoirs et largement déresponsabilisé. Tout comme l’ouvrier du fordisme, le scientifique est lui-même engagé dans une activité de recherche dont il ne maîtrise plus vraiment, individuellement, les effets. Tout est désormais possible pour la science, y compris les pires exactions.
De fait, dès le début de la Première Guerre mondiale, Fritz Haber met son institut au service de la guerre. Selon lui, l’homme de science doit en effet se sentir en état de « mobilisation totale », tout comme le soldat engagé sur le front. Pour ces raisons, Haber signe le « Manifeste des 93 » qui rejette toute responsabilité de l’Allemagne dans la guerre, justifie l’invasion de la Belgique, nie toute atrocité, proclamant l’unité de la culture allemande et du militarisme : « Sans le militarisme allemand, il y a longtemps que la civilisation allemande aurait été détruite. […] L’armée allemande et le peuple allemand ne font
qu’un 55. »
Ce manifeste, qui paraît le 4 octobre 1914 et fait le tour du monde, est signé par les plus grands noms de la science allemande – Max Planck, Hermann Emil Fischer, Paul Ehrlich, Richard Willstätter, Wilhelm Ostwald, Walther Nernst – , qui tous recevront le Nobel. Notons qu’Albert Einstein, un ami de Fritz Haber, s’y refuse et signe au contraire un contre-manifeste prônant l’internationalisme et la paix.
Les protestations contre ce texte sont vives et suscitent une contre-propagande qui présente la science allemande comme totalement asservie à l’État. Quoi qu’il en soit, le 22 avril 1915, le programme de recherche lancé par Fritz Haber débouche sur la création d’une véritable arme chimique de destruction massive. Haber se voit lui-même en tant que soldat et revêt l’uniforme. Il arpente fébrilement les tranchées, un pince-nez lui barrant le visage et un cigare vissé entre les dents, escorté d’une équipe de jeunes chercheurs dont les futurs Nobel Otto Hahn, James Franck et Gustav Hertz. De manière impérieuse, il détermine la façon la plus appropriée de causer des dommages à l’armée ennemie grâce aux gaz toxiques produits par ses laboratoires. Comme le dira l’écrivain allemand Alfred Döblin à la fin du conflit : « Les assauts décisifs contre l’humanité venaient désormais des
cabinets d’étude et des laboratoires 56. »
L’emploi militaire du gaz, qui apparaît comme l’arme miracle d’extermination, réunit scientifiques et militaires. Le 22 avril 1915, à 17 heures, Fritz Haber et son petit groupe se rendent sur la ligne allemande à hauteur d’Ypres qui fait face à l’armée française. Ils s’enfouissent sous terre et lorsque l’ordre est donné aux soldats allemands de monter à l’offensive, les scientifiques, le visage protégé par un masque, libèrent le contenu de 5 730 cylindres de chlore sous forme liquide. Un nuage de gaz jaune-vert s’élève bientôt, porté vers les lignes françaises par un léger vent d’ouest. Les dégâts provoqués par le chlore qui attaque les muqueuses de la bouche, du nez et de la gorge et provoque asphyxie et cécité sont considérables. Plus de 5 000 hommes perdent la vie, 10 000 sont blessés. L’attaque viole les conventions de La Haye de 1899 et de 1907 et apparaît comme un acte d’inhumanité majeur. Au soir de cette offensive par les gaz, Haber éprouve un sentiment d’abattement. Celui-ci n’est pas dû au nombre considérable de morts et de blessés provoqué dans l’armée française, mais, au contraire, au caractère trop limité de cette expérience. Car ce que souhaitait Haber, c’était une utilisation des gaz de grande ampleur susceptible de marquer un tournant dans la guerre. Pour justifier sa position, il recourt à un argument qui sera utilisé lors du largage des deux bombes atomiques sur le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale : la technique des gaz peut sauver des vies en hâtant la victoire. En outre, ajoute-t-il, le gaz, à la différence de l’obus qui réduit le corps en bouillie, est une manière supérieure de faire la guerre.
Le résultat de l’usage des gaz ne se fait pas attendre et dément le discours de Haber. Le gaz est bientôt utilisé de part et d’autre, ce qui a pour effet d’amplifier les massacres. Le chimiste allemand n’est pas troublé pour
autant. Le 1 er mai, alors qu’il dirige une nouvelle offensive au gaz sur le front est, il invite quelques amis pour fêter sa promotion au grade de capitaine, honneur sans précédent pour un scientifique. Au même moment, son épouse, qui est elle-même une scientifique reconnue et une des rares Allemandes à posséder alors un doctorat, se suicide dans le jardin de leur maison, en guise de protestation contre les agissements de son mari.
Celui-ci continue pourtant ses recherches, travaillant à la mise au point d’une arme, le Buntkreuz, qui mêle un gaz de type phosgène et un irritant capable de pénétrer les masques à gaz. Haber, qui reviendra plusieurs fois sur son engagement de scientifique dans la guerre, le justifiera par un phénomène d’entraînement propre à tout conflit. Surtout, il mettra l’accent sur ce qui constitue la cause même du dévoiement de la science moderne : son abstraction qui, accrue par le mode d’organisation industriel de la recherche, déresponsabilise les scientifiques.
« À force de travailler continuellement sur ces substances hautement toxiques, nos esprits étaient à ce point engourdis que nous n’avions plus le moindre scrupule dans toute cette affaire. En tout état de cause, nos ennemis avaient maintenant adopté nos méthodes et comme ils remportaient un succès croissant dans cette forme de guerre, nous n’étions plus exactement les agresseurs, mais nous retrouvions toujours plus du côté des destinataires. Un autre facteur était que les observateurs présents sur le
front voyaient rarement les effets directs de leur arme57. »
Après la défaite de l’Allemagne, les Alliés tentent de poursuivre Fritz Haber pour crime de guerre. Celui-ci se cache puis se réfugie en Suisse avant de regagner l’Allemagne. L’attribution du prix Nobel en 1918 suscite des protestations généralisées. Désormais, Haber apparaît pourtant comme l’un des chefs de file de la science allemande et continue à travailler sur les armes chimiques. Il tente de fonder un laboratoire de technologie d’armements, tout comme l’institut Kaiser-Wilhelm pour la guerre chimique. Membre du conseil de surveillance du groupe militaro-industriel IG Farben dès sa création en 1925, il mène alors des recherches sur la combustion et les pesticides. Il encourage le développement de l’acide cyanhydrique qui, sous le nom de Zyklon B, sera utilisé par les nazis pour procéder à l’extermination industrielle des Juifs dans les chambres à gaz de la Seconde Guerre mondiale. Les lois raciales édictées par les nazis l’obligent à prendre sa retraite en 1934 du fait de son origine juive. Il meurt à Bâle la même année.
Haber incarne, de manière exemplaire, le dilemme des
scientifiques du XXe siècle qui, pris dans un processus de logique industrielle, perdent de vue le sens de leurs travaux et rangent la science tout entière du côté de la guerre. Il serait trop facile d’attribuer l’attitude de Fritz Haber à un refoule-ment individuel de toute conscience morale. Il est nécessaire, au contraire, de se demander comment d’éminents scientifiques tels que lui peuvent dévoyer la science en la mettant au service de la guerre. Les réponses sont évidemment multiples. Elles impliquent de prendre en compte l’idéologie qui façonne les esprits grâce à une langue idéologisée, la pression des événements, les haines décuplées par la guerre, mais aussi, plus fondamentalement encore, le mode de production industriel de la science, qui, comme on l’a dit, déresponsabilise. Une archéologie de la pratique de la science industrielle décuple son pouvoir d’abstraction : abstraction d’un monde que l’on peut exploiter, malmener, abîmer. Abstraction des êtres humains réduits à une masse de travailleurs ou de soldats que l’on peut eux aussi exploiter, blesser et détruire. Il est devenu difficile de résister à un mécanisme de ce type qui dirige notre civilisation. En témoigne également le parcours d’un scientifique tel que Wernher von Braun, dont le nom est devenu l’emblème de la conquête de la Lune.