La tentation de Faust ou la science dévoyée
Les dévoiements du transhumanisme
Au terme de ce processus d’artificialisation, les choses elles-mêmes ne peuvent que penser (« Things that think »), comme le suggère un professeur du MIT, Neil Gershenfeld, et la vie artificielle apparaître comme une étape incontournable de l’évolution :
« L’organisation de la vie a été définie par sa connectivité : atomes formant des molécules, molécules formant des cellules, cellules formant des organes, organes formant des créatures, créatures formant des familles, familles formant des communautés. Chaque niveau est compris comme une étape de développement de la vie. Si nous pouvions grâce aux capacités de calcul faire en sorte que les communautés soient reliées en temps réel, nous introduirions un niveau supplémentaire au sein de l’espèce humaine qui rendrait difficile la définition précise d’un être humain. Cela élargirait notre manière d’opérer en tant qu’espèce vivante. La vie artificielle peut réellement être pensée comme une étape supplémentaire dans le cours de
l’évolution179. »
Les dévoiements du transhumanisme
Cette notion de singularité technologique n’est pas sans lien avec la philosophie « transhumaniste » qui, comme son nom l’indique, vise à traverser et dépasser l’être humain grâce aux dernières avancées de la technoscience.
La philosophie « transhumaniste » diffusée par un philosophe d’Oxford, Nick Bostrom, est tout entière portée par le rêve techniciste d’améliorer les performances humaines. Le « nouveau paradigme » défendu par les tenants du transhumanisme considère ainsi que la nature humaine n’est pas une « constante de base » et que les performances humaines peuvent être considérablement améliorées. En parcourant les textes de la World Transhumanist Association, on apprend que la convergence de l’ingénierie génétique, des technologies de l’information, des nanotechnologies, de l’intelligence artificielle, de la médecine peut permettre d’accroître les possibilités humaines, de télécharger des données du cerveau dans un ordinateur (uploading), d’offrir la félicité perpétuelle par modification chimique (paradise engineering). La naissance prendra fin grâce au clonage et à l’ectogenèse, les maladies seront écartées grâce aux pouvoirs des biotechnologies et de la nanomédecine, la mort conjurée grâce à la technique de l’uploading. L’homme cédera la place non seulement à un être autofabriqué, mais aussi à un être engagé dans un processus sans fin d’autofabrication. L’être humain devient le Golem autoconstruit de lui-même. Le transhumanisme est l’illustration du dévoiement le plus parfait de la technoscience qui refuse de prendre en compte les limites humaines et, au contraire, tente de les repousser indéfiniment. « D’où un triple renversement : après avoir modifié l’environnement pour l’adapter à notre condition humaine, on modifie aussi notre nature-organisme, tissus, gènes – pour l’adapter à nos projets ; et tandis que semble nous échapper la maîtrise du monde, des flux et des climats, l’idéal cartésien d’être “comme maîtres et possesseurs de la nature” semble se reporter sur le corps
humain 180. »
Une notion telle que celle de singularité technologique, si, à bien des égards, elle appartient encore à la science-fiction, témoigne cependant d’un impensé contemporain qui pousse des scientifiques à vouloir en finir avec l’homme.
Un mouvement d’idées tel que le transhumanisme, même si ce serait une grave erreur d’en faire une illustration de la science contemporaine, est néanmoins doublement révélateur. Il promeut une science devenue ingénierie de la réalité. Il énonce aussi le rapport que nous entretenons désormais avec le monde. Il part du constat que l’être humain n’est plus à la hauteur des tâches et des fonctions que requiert la société postindustrielle, de plus en plus artificialisée. L’être humain doit être perfectionné pour se porter au niveau des machines et au niveau de productivité que nécessite une économie libérale de plus en plus compétitive parce que mondialisée. Technoscience et économie libérale se nourrissent l’une de l’autre pour nous imposer un modèle de posthumanité artificielle qui n’a de sens que parce qu’il promet d’être plus efficace, compétitif et peu cher.
Le cyborg n’est que la forme aboutie, finale, de l’Homo œconomicus que nous sommes devenus. La singularité technologique, pour le dire autrement, n’est jamais que la parousie d’un libéralisme financier qui nous arrache à nous-mêmes.
Quotidiennement, parce qu’on nous impose des tâches, un mode de vie, un rapport aux autres et au temps proprement inhumains, parce que s’imprime en nous l’idée que l’humanité n’est plus assez performante, nous abdiquons de plus en plus notre condition humaine. Comme l’écrit Jean-Michel Besnier : « Il y a au fond des utopies posthumaines une lassitude d’être ce qu’on est, une manifeste fatigue d’être soi, une désaffection pour les significations qui exigeraient qu’on veuille s’incarner dans l’histoire, qu’on s’implique dans les expériences qui façonnent l’individualité. On y admet comme une bonne nouvelle le fait que l’homme vive peut-être ses dernières heures et qu’il soit sur le point de se débarrasser de sa pauvre carcasse pour entrer dans l’immortalité. […] Les utopies posthumaines exercent sans doute leur pouvoir de fascination de ce qu’elles dispensent l’homme de tout objectif de réalisation de soi, pour ne lui proposer au mieux
qu’un remodelage rédempteur 181. »
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