La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 25 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

La cybernétique, science inaugurale

la cybernétique114. »

La cybernétique est la science qui s’édifie sur cette table rase. Elle commence par promouvoir un nouveau verbe, une nouvelle parole qu’elle identifie à une dimension nouvelle de la réalité : l’information. Mathieu Triclot remarque justement : « La cybernétique fait de l’information une nouvelle dimension du monde physique. Elle ajoute aux explications existantes par la matière ou l’énergie un nouveau type d’explication par l’information. Le monde n’est pas “fait” uniquement de matière et d’énergie, mais aussi d’information, nous apprend la cybernétique. L’information circule, s’échange, se transforme et jusqu’à récemment nous n’y avons pas prêté

suffisamment d’attention115. »

La notion d’information est un concept nouveau qui

apparaît au XXe siècle du fait de recherches technologiques sur les systèmes de télécommunications, en particulier sur les propriétés théoriques des systèmes de signaux utilisés par les êtres vivants ou techniques à des fins de communication. Ce concept, mis en forme par Shannon en 1948 qui, à la suite des travaux de Hartley, détermine l’information comme grandeur observable, mesurable et indissociable des avancées de la biologie du système nerveux, est le pivot qui permet de penser l’artificialisation de la réalité et de passer du paradigme de la nature au paradigme de l’artificiel.

 

La cybernétique, science inaugurale

La cybernétique est, en effet, une science inaugurale : elle annonce le règne nouveau d’un ordre fabriqué par la technique qui reconfigure les relations entre l’homme et la machine. Elle pense et forge la parole qui annonce le règne de l’artifice, alors que s’efface la séparation homme/ machine. « La Cybernétique est née pendant une guerre au cours de laquelle le sort de l’humanité avait été mis en question de toutes les façons. […] La toile de fond des ouvrages de Norbert Wiener est une immense inquiétude et comme une neurasthénie devant le sort de l’humanité. […] Nous devrions accueillir les machines avec espoir. Elles augmentent l’efficacité de notre défense et sont notre seule chance de nous maintenir et de gagner de vitesse les dangers qui se préparent. La défense de la vie exige une immense dépense de pensée asservie. Seules les machines peuvent délivrer cette pensée avec l’intensité et la vitesse nécessaires. […] Il arrive un temps où la suite des mouvements de pensée dans notre cerveau […] est si claire que toute la pensée bascule dans les machines, ce qui est la pierre de touche du caractère asservi et de la non-humanité

de ses démarches116. »

De fait, pour la cybernétique, le support physique est indifférent. Hommes et machines relèvent d’un même être informationnel qui engendre un fonctionnement identique. Ainsi, le mécanisme de rétroaction qui caractérise la cybernétique rapproche le fonctionnement de l’individu et celui de la machine. « Ma thèse est que le fonctionnement physique de l’individu vivant et les opérations de centaines de machines de communication les plus récentes sont exactement parallèles dans leurs efforts identiques pour contrôler l’entropie par l’intermédiaire de la

rétroaction117. »

La cybernétique annonce une relation nouvelle de l’homme et des choses, préparée par la révolution industrielle qui met en place la technoscience. En un peu plus d’un siècle, la technique a envahi le champ de l’homme. Le Crystal Palace construit en 1851 à Londres par l’architecte Joseph Paxton, à l’occasion de la première Exposition universelle, est la métaphore qui révèle les virtualités de la technique industrielle. Tout en exposant les réussites du monde industriel, il subvertit les catégories de la réalité au point de se substituer à elle : l’extérieur devient l’intérieur, la nature mais aussi le monde entier et la totalité de la vie sont englobés dans un bâtiment qui, transfiguré par le jeu de transparence du cristal, offre le spectacle d’un projet global de consommation. Si son concepteur, Joseph Paxton, est jardinier de formation, le palais de cristal, comme l’écrit le philosophe Peter Sloterdijk, est une serre qui vise à absorber le monde extérieur pour ramener tout être et toute chose à la

dimension économique de l’achat et de la vente 118. Mais il est aussi un espace de pure clarté qui, animant les choses à travers les effets de lumière produits par ses parois de verre, offre le spectacle avant-coureur de l’artificialisation du monde. Le palais de cristal offre le spectacle de notre devenir. Tel est bien le rôle des Expositions universelles : transformer les choses en éléments acteurs d’une réalité qui devient artifice parce qu’elle se trouve englobée par une construction technique. Insensiblement, l’homme s’incorpore dans la machine, devient une pièce parmi d’autres.

 

La cybernétique, en développant une science des systèmes appliquée aux mécanismes fabriqués ou vivants, accomplit en effet le programme d’une robotisation de la machine, inauguré, un siècle auparavant, par la machine à vapeur, emblème de la révolution industrielle. La machine à vapeur est un robot qui introduit une rupture, non seulement avec les formes anciennes de machine, mais aussi entre la technique et le monde. Ce qui distingue effectivement le robot, ce n’est pas simplement son automatisation (tels étaient déjà les automates anciens), c’est également son autonomie qui s’impose à la société entière. C’est bien la robotisation qui engendre crainte et angoisse sociales, lorsque, par le biais de la mise en place de tâches répétitives, l’ouvrier devient le serviteur de la machine, voire un dispositif de cette machine lui-même. La révolution industrielle est bien, en ce sens, une révolution