La tentation de Faust ou la science dévoyée
Dérives scientifiques
XVIe siècle.
Le dévoiement de la science par le totalitarisme nazi va bien au-delà d’une mise au pas d’un savoir sommé de servir une idéologie. La radicalisation du projet scientifique qui s’ouvre à l’expérimentation de tous les possibles est bel et bien en jeu. Tel est donc le dévoiement de la science pendant le nazisme : le fait qu’elle sorte des laboratoires pour transformer la société en objet d’expérimentation, ce qui rend possibles toutes les expérimentations, même les plus terribles, autrement dit le génocide et le crime contre l’humanité et, au-delà, l’acte proprement métaphysique et inouï, proprement totalitaire, qui consiste à rendre l’homme superflu. « Aussi longtemps qu’on n’a pas rendu tous les hommes superflus […] l’idéal de la domination
totalitaire n’a pas été pleinement réalisé24. »
Dérives scientifiques
Que la science puisse se mettre au service d’une idéologie d’État, l’affaire Lyssenko le montre aussi. C’est le journal communiste Les Lettres françaises qui, en août 1948, publie un reportage sur la session d’août de l’Académie Lénine des sciences agronomiques, au titre grandiloquent : « Un grand événement scientifique : l’hérédité n’est pas commandée par de mystérieux facteurs. » Lors de ce séminaire, l’agronome T. D. Lyssenko a proclamé la déchéance de la génétique. Son rapport vise à « bannir le hasard de la biologie » et se situe lui-même dans une nouvelle perspective : « Dans la période post-darwinienne, la plus grande partie des biologistes du monde, au lieu de continuer à développer la doctrine de Darwin, firent tout pour avilir le darwinisme, pour en étouffer la base scientifique. L’incarnation la plus éclatante de cette dégradation est donnée par Weismann, Mendel, Morgan, fondateurs de la génétique réactionnaire contemporaine. » Pour Lyssenko, la génétique réactionnaire est celle qui a percé les mécanismes de l’hérédité en s’appuyant sur l’idée de transmission des caractères, par le biais des gènes qui en seraient le support matériel exclusif. Au contraire, Lyssenko, déniant toute détermination de la génétique, avance la thèse non scientifique, mais davantage conforme à une idéologie marxiste, selon laquelle il est possible de modifier les caractéristiques génétiques d’une plante en agissant sur son environnement.
Le lyssenkisme est présenté par ses partisans comme un exemple de « science prolétarienne » qui, débouchant sur une compréhension nouvelle des mécanismes de l’hérédité, va révolutionner l’agriculture en accroissant de manière spectaculaire ses rendements. Lyssenko est un agronome qui s’est fait connaître en 1926 et 1927 par ses expériences sur des cultures hivernales de plantes comme le pois, après avoir mis au point la technique de la vernalisation : il a effectivement découvert que les variétés hivernales semées au printemps plutôt qu’en automne peuvent produire à condition d’avoir été préalablement exposées au froid. Il se présente comme le continuateur des expérimentations du botaniste Ivan Vladimirovitch Mitchourine, qui a développé une pratique de croisements de variétés fondée notamment sur des greffes, et prétend avoir ainsi créé par « hybridation végétative » des centaines de variétés nouvelles. Il déclare qu’il peut améliorer le rendement de l’agriculture soviétique bien plus que par les pratiques orthodoxes prônées par le généticien et botaniste Nikolaï Ivanovitch Vavilov, président de l’Académie Lénine des sciences agronomiques et membre du Comité central.
Selon lui, il est absurde de se livrer à des expérimentations dans des stations agronomiques avant de généraliser l’usage des variétés obtenues. Au contraire, chaque paysan doit lui-même devenir un expérimentateur, la pratique primant sur les connaissances de la recherche scientifique. Lyssenko en vient ainsi à attaquer de front la génétique qui infirme sa propre approche de l’amélioration variétale des plantes et, en particulier, récuse l’hérédité des caractères acquis par les plantes au moyen de greffes. Lyssenko défend une idéologie de la praxis, condition d’une politique de l’expérimentation. C’est à ce niveau peut-être que, dans les totalitarismes, se rejoignent théorie scientifique et idéologie pour dévoyer la science. Les totalitarismes nazi ou soviétique donnent en effet l’illusion que tout est possible, y compris renverser les canons de la science, faire du réel l’objet d’une expérimentation généralisée. La science se met au service d’une édification technique, marque de fabrique du socialisme soviétique. La science doit contribuer coûte que coûte à cette logique d’édification, de façon à forger une cohérence qui fasse se rejoindre science et idéologie.
Inversement, la confusion de la science et de l’idéologie justifie que l’on puisse fustiger une forme de science qualifiée de « bourgeoise ». Nikolaï Vavilov est arrêté et meurt en 1943. Après son intronisation de 1948, Lyssenko se retrouve à la tête de l’agronomie et de la biologie soviétiques qu’il dirige de manière dictatoriale en l’expurgeant de ses adversaires.
La parution de l’article des Lettres françaises déclenche en France une vive polémique. Elle est relancée en octobre 1948 lorsque le poète Louis Aragon consacre un numéro de la revue Europe aux thèses de Lyssenko. Dans celui-ci, Jean Rostand émet des doutes sur leur véracité et écrit : « Ne tombons pas dans le ridicule de politiser les chromosomes. » De même, Jacques Monod, chercheur à l’Institut Pasteur, condamne les arguments de Lyssenko et s’interroge pour savoir comment ce dernier a pu imposer sa pseudo-science dans son pays. Plaçant le débat sur le terrain de la liberté d’expression en Russie, il annonce sa rupture avec le PCF : « En définitive ce qui ressort le plus clairement de cette grotesque et lamentable affaire, c’est la mortelle déchéance dans laquelle est tombée en URSS la pensée socialiste. »
Avec le lyssenkisme, c’est une pseudo-science qui l’emporte dans un contexte où l’idéologie prime sur tout le reste. À la mort de Staline, Lyssenko sera remis en cause puis limogé en 1965 après la chute de Khrouchtchev. La génétique retrouvera alors sa place scientifique en URSS.
L’affaire Lyssenko est un symptôme de la logique d’expérimentation qui emporte la Russie. Cette logique va jusqu’à manipuler la vérité elle-même, qu’il s’agisse de la vérité scientifique ou de celle des faits. La science est au service d’une pravda qui édicte, sous la forme d’une fiction quotidienne, toujours réécrite, ce qu’il y a à penser et à dire. La vérité scientifique est, en cela, la modulation d’un récit idéologique que le pouvoir soviétique raconte au peuple pour le faire adhérer à une vaste et générale fiction définissant l’ordre des choses et de la société. Cette fiction se constitue sur l’exclusion de vérités qui dérangent, que l’on repousse dans une non-existence, ce qu’Elizabeth Antébi nomme le non-concept : « La notion clef, à la base de la répression psychiatrique en Union soviétique, est ce que l’on pourrait appeler le “non-concept” ou le principe de “non-existence” : ce qui ne figure pas dans le langage officiel n’a pas droit à l’existence. Postychev, après sa condamnation à mort, protesta de sa fidélité bolchevique. Mais Postychev a disparu du monde socialiste dès qu’il est passé en jugement. Ses protestations n’existent pas. Khrouchtchev, dans son énumération des peuples exterminés ou déportés par Staline, “oublie” les Tatars de Crimée et les Allemands de la Volga, donc ces peuples n’existent plus. Il n’existe plus de Tatars de Crimée mais seulement des “Tatars ayant autrefois habité la Crimée”. Le général Grigorenko sera interné pour avoir défendu ces gens qui n’existent pas. […] De jour en jour et de mois en mois, on réécrit l’histoire officielle, on oblitère, on gomme, on en extirpe des événements que le peuple a vécus, on lui interdit de se souvenir. Si, en 1950, l’Union soviétique est un des rares pays européens où l’on interdit officiellement la lobotomie, on opère plus subtilement le cerveau des gens. On le lave et le purifie de la mémoire et de la pensée individuelle. On refoule l’inconscient de toute une société malade qui en oublie la cause de ses souffrances, puisque
le passé qu’elle croyait avoir vécu n’existe pas25. »
Si la fiction est si importante en URSS, c’est bien parce qu’elle a un rôle de modelage des esprits. Ainsi, la science idéologisée peut aussi servir à des pratiques de répression. En 1966, lors de l’expulsion d’URSS de Valéri Tarsis, l’Occident découvre l’utilisation de la psychiatrie à des fins répressives. Des psychiatres tels que Lounts, Morozov, Onoufriev, Katsaiev Snejnevski, Vartanyan, Churkin, Koriaguine, Alexeievna, Blokhina, vont enfermer des opposants politiques : Fainberg, Boukowski, Plioutch, Grigorenko… Les internés sont issus de toutes les couches de la population. Ils sont considérés comme « anormaux » car non seulement ils refusent toute normalisation et fustigent une société non conforme aux valeurs du socialisme qui prétend l’inspirer mais, de manière plus complexe, ils dénoncent aussi la confusion de la vérité et de la fiction qui caractérise l’URSS et fait d’elle un gigantesque asile de fous. Le général Grigorenko, héros de la dernière guerre mondiale, marxiste militant et major général à l’Académie Vorochilov, est alors interné deux fois et dégradé pour avoir pris position contre l’antisémitisme et s’être élevé contre les salaires indécents des membres du parti. Le fou est donc celui qui refuse l’aliénation.
L’asile psychiatrique est le lieu emblématique d’une société soviétique qui a perdu tout sens de la vérité et emporte la science dans son délire. La psychiatrie, qui n’a ainsi plus rien d’une science, se transforme en outil de répression politique mis au service du seul pouvoir. Elle devient l’auxiliaire de cette ingénierie du réel qu’est le socialisme qui, pour réaliser une société sans classes, tente de fabriquer un homme nouveau, un Homo sovieticus, en modelant son âme. Dès lors, la psychiatrie relaie la fonction éducative de l’idéologie. Elle devient pur discours de répression.
La science a dû, tout au long de son histoire, résister aux pouvoirs qui tentent de dévoyer son rapport à la vérité. Mais elle n’est pas un discours uniforme qui saurait s’ordonner autour d’une exigence identifiable de vérité. La science, elle-même devenue un pouvoir, est agitée par des crises où se révèle son emprise sur le monde.
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