La tentation de Faust ou la science dévoyée
Deuxième partie - LA SCIENCE AU SERVICE DE LA DESTRUCTION
Deuxième partie
LA SCIENCE AU SERVICE DE LA
DESTRUCTION
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LA SCIENCE AU SERVICE DE LA
GUERRE
La première guerre industrielle
Ce qui distingue les conflits du XXe siècle, c’est l’ampleur des massacres organisés. La Première Guerre mondiale est, en effet, la première guerre industrielle qui mobilise la science au service d’une tuerie de grande ampleur, produisant entre 9 et 10 millions de morts. Comme l’ont calculé des historiens, cela signifie qu’en moyenne, par jour, 900 Français et 1 300 Allemands meurent entre 1914
et 1918. Il y a des seuils paroxystiques : le 1er juillet 1916, lors de l’offensive britannique sur la Somme, 20 000 hommes sont tués et 40 000 blessés. Les corps sont souvent pulvérisés, réduits en bouillie par les obus, tranchés en deux par les éclats d’obus. La guerre se signale par une violence nouvelle.
De même, les blessures sont sans commune mesure avec celles occasionnées par les conflits précédents. Les dégâts physiques mais aussi psychiques infligés aux combattants sont énormes. Le champ de bataille, dont la superficie est désormais bien plus étendue, est devenu un lieu de terreur tandis que se prolonge la violence elle-même. Les chocs brutaux mais brefs caractéristiques de la guerre ancienne cèdent la place à des affrontements interminables. Ainsi, la bataille de la Somme dure plus de cinq mois et Verdun s’éternise pendant dix mois. Cette guerre sonne le glas des batailles car c’est une guerre des tranchées, qui ensevelit les êtres, les dissout dans la terre après les avoir pulvérisés sous des pluies d’obus.
À ce sujet, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker écrivent : « […] jusqu’aux “batailles” de la Grande Guerre, la déshumanisation de l’affrontement n’avait jamais été totale. L’habileté ou l’entraînement du combattant, son courage, sa prudence aussi, ne comptaient pas pour peu dans sa capacité à survivre au déchaînement de la bataille. Mais avec les progrès de la puissance de feu de la fin du
XIXe siècle, ces savoir-faire individuels, s’ils n’ont jamais entièrement disparu (les taux de perte élevés des soldats novices prenant les tranchées le montrent) ont été ramenés à peu de chose. En 1914-1918, la disproportion se révèle écrasante entre les moyens de tuer et les moyens de se protéger. Échapper au feu devient une simple question de chance, compte tenu de l’intensité nouvelle de celui-ci et de la largeur du terrain balayé par les balles, les obus, les gaz. Les hommes, même enfouis dans le sol, avaient moins
d’issue que jamais 49 ».
La guerre est devenue, selon l’expression de Hindenburg et Ludendorff, une « guerre de matériel », où la technique détruit, absorbe les hommes, compte plus qu’eux. Ce qui s’achève avec la Première Guerre mondiale, c’est la forme ancienne de la guerre, héritée de l’Antiquité grecque, centrée sur l’affrontement de la bataille où peuvent se déployer l’héroïsme, le courage du soldat, c’est-à-dire un ensemble de valeurs qui disait la primauté de l’être humain. Telle n’est pas la guerre industrielle, la guerre de matériel : elle dit la primauté de la technique qui, selon l’expression de l’écrivain et combattant de 1914-1918 Ernst Jünger se caractérise par une « mobilisation totale ». La technique favorise une mobilisation de toutes les ressources et les activités au profit de la guerre. « Dans la phase terminale de l’évolution dont nous venons de parler et qui déjà correspond à la fin de la Première Guerre mondiale, il n’y a plus aucune activité – fût-elle celle d’un employé domestique travaillant à sa machine à coudre — qui ne soit une production destinée, à tout le moins indirectement, à l’économie de guerre. L’exploitation totale de toute l’énergie potentielle, dont on voit un exemple dans ces ateliers de Vulcain construits par les États industriels en guerre, révèle sans doute de la façon la plus significative qu’on se trouve à l’aube de l’ère du Travailleur, et cette réquisition radicale fait de la guerre mondiale un événement historique qui dépasse en importance la Révolution française. Déployer des énergies d’une telle ampleur, car il ne suffit pas d’équiper ceux qui combattent, nécessite qu’on réorganise dans cette perspective jusqu’au marché le plus intérieur et jusqu’au nerf d’activité le plus ténu ; et c’est la tâche de la mobilisation totale. Modifiant d’un seul geste la structure de la division du travail, elle branche le réseau de la vie moderne, déjà complexe et considérablement ramifié à travers de multiples connexions, sur cette ligne à haute tension qu’est l’activité
militaire50 . »
Chacun, quels que soient son travail et sa fonction sociale, devient ainsi un travailleur qui se mobilise et mobilise techniquement le monde. L’expression de « mobilisation totale » forgée par Jünger témoigne de l’identification qui se fait entre la technique et la guerre. Autrement dit, la science ne se dévoie pas en se mettant au service de la guerre, elle est tout entière, à travers la technique, une entreprise de mobilisation du monde dont la guerre n’est finalement qu’une forme. Quoi qu’il en soit, cette mobilisation totale de la technique dans la guerre produit, comme le montre l’historien George Mosse, un effet de « brutalisation ». On peut comprendre ce mot de plusieurs façons : l’avancée de la science et de la technique rend l’être humain brutal mais, par un effet de circularité, il faut comprendre également que c’est l’être humain qui se trouve brutalisé. L’héroïsme, le sentiment patriotique, les valeurs finissent par céder la place au désir d’éliminer l’autre. En 1914, le psychiatre suisse Otto Binswanger note que « cette guerre se distingue par un effacement du sentiment patriotique au profit du désir d’anéantir
complètement l’adversaire 51 ». De même, quelques années plus tard, la philosophe Simone Weil écrit que « les soldats volontaires qui s’étaient engagés par idéal patriotique
finissaient par ne plus accorder d’importance à la vie52 ». L’espace de la guerre devient, au sens propre de l’expression, un « no man’s land ». On assiste à la mise en place d’un processus psychique et symbolique qui, comme le souligne George Mosse, se perpétue après la guerre et conduit au totalitarisme, un processus mal connu, mal étudié, qui est finalement l’objet de ce livre, au terme duquel l’homme sera devenu « superflu ».
« Pendant le conflit lui-même, la majorité des soldats des tranchées semble avoir été gagnée par une sorte de stoïcisme, par l’indifférence envers la mort et l’acceptation progressive de l’inévitable. Nous ignorons bien sûr comment cette indifférence s’est perpétuée dans l’univers d’après-guerre et le rôle qu’elle tint dans l’acceptation du durcissement politique qui alla croissant jusqu’au régime
nazi53. »
Notre hypothèse est que s’établit, à travers la brutalisation que permet une guerre industrielle de matériel, une logique d’élimination de l’être humain. Cette élimination est physique, produisant des millions de morts, mais possède aussi des effets symboliques. C’est la figure même de l’être humain, son statut et sa place dans le monde, qui se trouve mise en péril et finalement anéantie. Il est une bouillie de chair avant d’être un cadavre dont on se sert comme un produit parmi d’autres. Les Français accusèrent par exemple les Allemands d’utiliser les cadavres des soldats pour fabriquer la glycérine nécessaire à leurs armes.
« Gueule cassée », l’être humain n’a plus droit à la parole, réduite à néant par le fracas des obus, les hurlements des ordres qui rompent toute relation entre soldats et officiers.
Seuls demeurent des carnets écrits par des combattants qui, racontant leur quotidien, tentent bien en vain de conserver à la parole le statut fondateur d’humanité qui était le sien. La Première Guerre mondiale fait place nette : elle déblaye l’individu, affirme la primauté du matériel et de la technique. Elle est un maillon important dans la mise en place d’une artificialisation du monde qui s’édifie sur les décombres physiques et symboliques de l’être humain. L’homme nouveau des totalitarismes nazi ou soviétique ne sera qu’une fabrication idéologique, rendue possible par la mise à bas de l’humanité à laquelle procède la guerre industrielle moderne. Il se révèle rapidement la marque d’une fausse humanité, le maillon supplémentaire qui conduit à la fin de l’homme. Comme l’écrit l’historien italien Emilio Gentile : « L’homme européen, durant la Grande Guerre, avait été l’artisan, le protagoniste et la victime des “derniers jours de l’humanité” comme les qualifia en 1922 le moraliste et critique viennois Karl Kraus en évoquant dans un long drame théâtral “les années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la
tragédie de l’humanité” 54. »
Cet effacement de l’homme, Victor Klemperer, auquel nous avons déjà fait référence, le décèle dans le langage nazi qui recourt à l’expression de « matériel humain ». L’homme n’est plus qu’un matériau parmi d’autres que l’on peut exploiter, jeter, détruire. Il ne faut pas s’y méprendre. L’histoire traditionnelle, y compris parfois l’histoire des idées, méconnaît l’importance des barrières symboliques parce que, précisément, elles sont immatérielles, gravées dans l’esprit humain. La Shoah, Hiroshima ne sont pas possibles sans le renversement d’une barrière symbolique, celle qui distinguait les hommes et les choses, celle qui définissait l’humanisme.