La tentation de Faust ou la science dévoyée
La Bible contre Darwin
Le 15 février 2009, soit quatre cent quarante-cinq ans jour pour jour après la naissance de Galilée, en la basilique Sainte-Marie-des-Anges-et-des-Martyrs, le président du Conseil pontifical pour la culture célèbre une messe en son honneur.
La Bible contre Darwin
Le procès de Galilée est le point de départ d’un divorce avoué entre science et religion grâce auquel la science conquiert son indépendance. L’Église va s’opposer aux théories nouvelles, condamnant la physique mécaniste de Descartes, l’atomisme, les premiers résultats d’une préhistoire naissante qui contredisent la Genèse. Elle ne cesse de forcer la science à sortir de sa voie d’autonomie.
Tout au long du XIXe siècle s’élabore dans les laboratoires et les observatoires une science de plus en plus abstraite et déconnectée du sens commun. Herschel met au jour le mouvement relatif orbital des étoiles doubles (1802) ; Monge élabore la géométrie infinitésimale (1807) ; Gauss, la loi de probabilité des erreurs (1826) ; Lobatchevski, les géométries non euclidiennes (1830) ; Riemann et Boole, les mathématiques modernes, entre 1840 et 1860 ; Pasteur étudie la dissymétrie moléculaire (1851) ; Claude Bernard donne ses leçons de physiologie expérimentale (1855). La liste de ces découvertes scientifiques n’est pas exhaustive mais elle témoigne d’une effervescence qui se fait contre le pouvoir ecclésiastique. Comme l’écrit Georges Minois : « La science s’envole, elle échappe désormais entièrement à l’Église. Il y a encore des savants catholiques, bien sûr, tels que Cauchy, Gauss, Fresnel, Le Verrier, Thénard, Ampère, Pasteur, mais ce sont tous des laïcs. La coupure entre société ecclésiastique et société scientifique est un fait. La science est affaire de spécialistes ; la recherche, très complexe, échappe au contrôle des autorités extérieures. L’Église n’est plus en mesure de contester directement les conclusions de la science : elle en est réduite à opposer des savants à d’autres savants, les vrais
aux faux13. » Telle est alors la voie que la science se donne à elle-même : produire des découvertes, énoncer des résultats, mais laisser la question de leur signification aux philosophes et aux théologiens. L’Église et la science pouvaient donner ainsi l’impression qu’elles se résignaient à suivre une voie propre, s’écartant insensiblement l’une de l’autre. Le darwinisme allait déclencher des hostilités autrement plus violentes car les découvertes scientifiques remettaient en cause l’enseignement de la religion ; et il
n’est pas sûr que ce conflit, commencé en plein XIXe siècle, soit terminé alors que redoublent aujourd’hui les offensives créationnistes.
Le darwinisme est un bouleversement qui, dans le sillage de l’évolutionnisme théorisé par Lamarck, radicalise les révolutions copernicienne et galiléenne. Jusqu’à Darwin, l’homme demeure stable dans un univers qui, certes, s’est décentré et est devenu infini. Mais il en reste le point fixe et, en cela, son statut métaphysique et donc celui de Dieu ont finalement été sauvegardés. Avec Darwin, l’historicité d’un homme devenu produit d’une évolution animale et d’une sélection naturelle bouleverse le socle métaphysique de l’Église fondé sur le dogme de l’éternité. Dieu, figure éternelle, ne peut que créer un être qui, s’il est plongé dans l’histoire, possède une essence éternelle, l’homme.
Ce qui est intolérable pour le pouvoir religieux, ce n’est pas seulement le cousinage de l’homme et du singe, comme cela a souvent été souligné, mais le fait que la théorie de l’évolution des espèces donne une historicité aux êtres vivants, et donc également à leurs vérités et leurs représentations. C’est ce point qui emporte tout le
XIXe siècle, alors même que l’histoire se constitue comme science grâce à Augustin Thierry, Jules Michelet, Hippolyte Taine. La révolution scientifique du darwinisme se double d’une révolution symbolique : l’homme ne s’éprouve plus au regard de l’éternité, mais se mesure au sceau de l’histoire. Il est un être faiseur d’histoire, lui-même produit d’une histoire qui se dit sous la forme d’une évolution. Le darwinisme s’inscrit dans cet horizon mental inédit et lui donne une nouvelle légitimation scientifique.
La Création échappe à Dieu. Dirigée par des lois de l’évolution hors de toute emprise métaphysique, l’histoire faite par les hommes se dérobe à toute Providence, tout dessein divin, et la signification du texte biblique elle-même vacille, ébranlée par la multiplicité des interprétations. Le
conflit qui oppose au XIXe siècle science et religion, darwinisme et théologie, est finalement un combat métaphysique entre histoire et éternité.
Charles Darwin, à l’âge de vingt-deux ans, embarque à bord du Beagle pour un voyage de cinq ans (1831-1836) en Amérique du Sud et dans le Pacifique. Tout au long de l’expédition, il amasse une collection de végétaux et d’animaux dont l’observation va lui permettre d’échafauder sa théorie et d’abandonner toute interprétation fixiste du
vivant. La lecture d’ 14 Essai sur le principe de population
de Malthus, qui présente la vie comme un combat pour la subsistance, l’aide à parachever sa réflexion. Peu à peu, sa théorie se constitue jusqu’à exhiber toute la subversion qui la porte. « Je me fais l’effet d’avouer un meurtre », écrit-il déjà le 11 janvier 1844. Darwin hésite et tergiverse avant de publier celle-ci car il craint la réaction des autorités
religieuses. Il franchit le pas en 1859. Le 1er juillet, il fait un rapide exposé de sa théorie à la Linnean Society de Londres et publie en novembre son grand livre : Sur l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races les meilleures dans la lutte pour la vie. Le succès est considérable. Le premier tirage de 1250 exemplaires est déjà réservé quand l’ouvrage est mis en vente en librairie. Darwin essaie d’adoucir les implications de sa théorie et fait mine de conserver un rôle au Créateur, ne faisant qu’une allusion rapide à l’évolution lorsqu’il affirme que « des lumières seront jetées sur l’origine de l’homme et son histoire ». Cependant, l’introduction, affirmant la sélection naturelle des êtres vivants, ce qui a pour conséquence la survivance des plus aptes, ne peut tromper personne :
« Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être, s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans les conditions complexes et quelquefois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme
nouvelle et modifiée 15. »
Mais c’est dans son autre ouvrage paru en deux volumes en 1871, La Filiation de l’homme et la Sélection liée au
sexe16, que Darwin tire ouvertement les conséquences de sa théorie : l’homme possède des origines animales qui le privent d’un statut métaphysique supérieur. L’année suivante, dans un autre texte d’importance, L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, il montre de manière toujours plus radicale que l’esprit et les cultures humaines sont eux-mêmes élaborés par la sélection naturelle et sexuelle.
Les réactions hostiles ne se font guère attendre et se manifestent dans l’Europe entière. L’Origine des espèces est condamnée par l’épiscopat allemand au concile de Cologne en 1860. En Italie, où l’ouvrage de Darwin n’est traduit qu’en 1864, c’est un déferlement de critiques : « Le nombre de livres et d’articles qui furent écrits, après 1865, pour réfuter les théories darwiniennes avec la lettre de l’Écriture sainte, les préceptes de la conscience et avec l’aide de la saine et éternelle philosophie est impressionnant. Les dissertations sur l’homme à l’image de Dieu, sur la révélation divine et la géologie, sur les erreurs modernes à propos de l’origine et de l’ancienneté du monde, sur les erreurs et les délires du darwinisme, sur
l’origine divine de l’humanité, furent innombrables17. »
Si certains catholiques, comme le père Leroy, un dominicain, sont tentés de montrer que l’évolutionnisme ne conteste pas nécessairement la foi pourvu que l’on abandonne une lecture littérale de la Genèse, ils sont brutalement mis au pas. Convoqué par Rome, le père Leroy doit publier une rétractation complète du livre favorable à l’évolutionnisme qu’il a publié en 1887, L’Évolution des espèces organiques. On n’est pas loin, certes sur un mode mineur, de l’affaire Galilée. Les attaques visent à censurer la science au nom d’une décence de l’analyse et du jugement. La science est finalement accusée d’être sacrilège. Il est inacceptable d’imaginer qu’une femelle singe puisse engendrer un homme qui ne peut avoir été créé qu’à l’image de Dieu. Des arguments plus scientifiques essaient cependant de mettre en évidence le fait que l’on doit constater une stabilité générale des espèces, qu’il n’y a pas de chaînons manquants entre celles-ci, ce qui contredit l’évolutionnisme.
Comme le remarque Georges Minois, « l’accueil du darwinisme par l’Église fut massivement négatif. Les quelques opinions favorables […] ne constituent qu’une infime minorité, combattue par les autorités et souvent réduites au silence. Le sentiment général fut celui du dégoût à l’égard de cette théorie “répugnante”, attitude d’autant plus facilement partagée par les fidèles et le clergé qu’elle correspondait au sens commun et que l’absence de formation scientifique rendait les clercs totalement incapables d’adopter une position rationnelle à
ce sujet 18 ».
Le darwinisme, plus encore que la révolution copernicienne, lance un combat frontal. Il incarne le pouvoir grandissant de la science qui ne cessera de
s’affirmer au XXe siècle, au point de remodeler notre explication de l’univers et d’engendrer, via la technique, son propre monde. La voie de la science devient une solution car elle rend une lecture littérale de la Bible
impossible. En cette fin du XIXe siècle, la science ne peut plus être dévoyée par une religion qui va se réfugier dans l’intimité des consciences.
Ainsi l’Église est-elle encouragée à adopter une attitude de retrait. Le 22 octobre 1996, le pape Jean-Paul II, devant l’Académie pontificale des sciences, affirme que « de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse ».
Pour autant, les intégrismes religieux ne renoncent pas si facilement, et les dévoiements de la science peuvent être plus pernicieux. En témoignent les mouvements créationnistes dont les partisans affirment que le monde a été créé par Dieu en six jours et que Dieu a créé chaque espèce végétale ou animale. Dès 1920, un mouvement dirigé par William Jennings Bryan milite pour qu’un amendement de la Constitution des États-Unis interdise la théorie de l’évolution des espèces. Certes, cette requête n’aboutira pas, mais 15 États américains sur 48 interdisent son enseignement. Une longue bataille juridique aboutit au retrait de la doctrine créationniste des manuels scolaires. Un jugement de la Cour suprême de 1987 stipule en effet que la prétendue « science de la Création » n’est qu’une religion camouflée et donc contraire au premier amendement de la Constitution. Cependant, dans les années 1990 et 2000, des États américains, appuyés par le président George W. Bush, tels que la Pennsylvanie, le Kansas, la Georgie, le Mississippi, cherchent à présenter aux élèves le créationnisme en le plaçant sur le même plan que la théorie de l’évolution.
L’offensive créationniste ne se limite pas aux États-Unis. En 2007, plusieurs établissements français, belges et suisses ont reçu un livre intitulé Atlas de la Création. Son auteur, un Turc du nom de Harun Yahya, récuse la théorie de l’évolution et, pour illustrer sa thèse, place côte à côte, de manière naïve, des photographies de fossiles et d’animaux actuels qui ressemblent aux restes fossilisés.
La tentative d’opposition peut aussi se faire plus subtile. Elle vise alors à dévoyer la science en récupérant certains de ses acquis. Ainsi s’est développée la théorie d’un « dessein intelligent » (Intelligent Design) qui conduirait l’évolution. Selon le biologiste britannique Richard Dawkins, cette « théorie » serait une forme de « créationnisme affublé d’un costume bon marché », dont l’un des principaux promoteurs est un think tank de la droite fondamentaliste chrétienne américaine, le Discovery Institute, fondé à Seattle en 1990.
Le concept d’Intelligent Design, inventé en 1988 par le paléontologue américain Stephen C. Meyer, défend l’idée selon laquelle le vivant serait mieux expliqué par une cause intelligente que par un processus aussi aléatoire que la sélection naturelle. En effet, pour les partisans de l’Intelligent Design, la vie est un processus complexe qui ne peut être le fait que d’une intelligence supérieure, un « designer intelligent », un Dieu.
Encore aujourd’hui, nous assistons donc à une tentative d’annexion de la science par un fondamentalisme religieux. L’ampleur de cette manœuvre n’est pas négligeable
puisque, le 1er août 2005, le président Bush déclarait que les thèses scientifiques devraient être « correctement enseignées » dans les écoles. Le sens de l’offensive des tenants de l’Intelligent Design est aussi philosophique et politique. Pour ceux-ci, le « dessein intelligent » est un cheval de Troie qui vise à mettre à bas le matérialisme qui dominerait dans la civilisation occidentale, ses mœurs et ses pratiques économiques et politiques.
Certes, ces combats ne sont pas repris à leur compte par les institutions religieuses. Toutefois, on voit bien que les dévoiements de la science par une religion qui prétend lui imposer son système d’explication du monde sont loin d’appartenir à un passé révolu.
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