La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 43 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Conclusion - la Voie Humaine

CONCLUSION

 

LA VOIE HUMAINE

 

La question que pose le développement de la science contemporaine est d’abord, évidemment, éthique. Comme le note Axel Kahn : « Entre l’audace victorieuse et salvatrice de Louis Pasteur et l’horreur des actes d’un Josef Mengele, il y a en fait comme un continuum qui, à la vérité, me glace d’effroi et dont la possibilité même réclame une réflexion sur la hiérarchie des valeurs dans la recherche

sur l’Homme et sur les moyens de la faire respecter 206. » Il y a un fondamental travail éthique à mener pour penser la science, et non pas seulement la justifier après coup.

Mais, ce qui est en cause, et tel est l’apport que ce livre voudrait ajouter à la réflexion, ce n’est pas seulement tel ou tel excès possible, condamnable, de la science. La question est encore plus fondamentale : la science a changé de voie, elle a abandonné le projet même qui était primitivement le sien : le projet rationnel et universel de connaissance a bifurqué vers celui d’une technoscience, d’une fabrication généralisée, radicalisée, du monde.

L’enjeu va bien au-delà de la mise en place d’un ordre totalitaire qui accompagnerait la technoscience, comme le suggérait Hazel Anderson, pour lequel les technologies

complexes seraient « intrinsèquement totalitaires 207 » parce que ni les politiques ni les citoyens ne pourraient les comprendre.

Le projet de la technoscience a des effets beaucoup plus radicaux : il a provoqué une rupture anthropologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité. La damnation de Faust menait, nous le savons maintenant, à une condamnation de l’homme. Sous la poussée de la technoscience, non seulement notre monde s’est brutalement transformé en l’espace de deux siècles, mais l’essence même de l’être humain a aussi été atteinte, sans que nous n’ayons jamais eu notre mot à dire. La question écologique, devenue à juste titre largement médiatisée, n’est qu’un aspect d’un processus radical qui met en cause, dans le même mouvement, la nature en général et la nature humaine en particulier. Le concept de développement durable, qui ne pose ni la question de la légitimité des formes du développement, ni la question des effets de la technoscience, n’est qu’une incantation reprise à l’envi destinée à ce que rien ne change. Face au processus radical qui affecte notre présent, nous devons penser radicalement.

Un processus d’artificialisation du monde, qui rend indistincts l’homme et la chose, fait de l’être humain l’élément interactif, efficace, productif d’un dispositif économico-technique, s’est mis en route, bouleversant l’ordre social et culturel qui s’organisait autour de l’homme et, plus largement, l’ordre du monde. Les vérités qui fondaient ce dernier ont été pulvérisées : les couples d’opposés qui fondaient la philosophie de la nature n’ont désormais plus de sens et ont été mis à bas. Le bouleversement scientifique que nous vivons est un bouleversement métaphysique du monde qui se solde par une rupture anthropologique.

L’homme est arraché à lui-même, emporté dans un processus d’artificialisation sans que nous soyons jamais entrés en résistance contre celui-ci, sans que nous l’ayons jamais questionné. Malgré le procès de Nuremberg, malgré les exercices convenus de mémoire, malgré les débats récurrents sur l’éthique, nous n’osons pas affronter la réalité en face : non seulement nous ne voyons pas « ce qui reste d’Auschwitz », mais nous ne voyons pas non plus qu’Auschwitz, loin d’être une aberration, fut la singularité qui bouleversait notre destin et rendait possible la perspective d’une non-humanité. Les tentatives contemporaines d’artificialiser l’être humain et la réalité de fond en comble, d’inventer une surhumanité qui a la forme de cyborgs, sont les marques de cette entrée irréfléchie dans un univers de la non-humanité.

Nous vivons des crises successives, sans pouvoir les maîtriser : crise sociale du fait d’un chômage qui dévaste les sociétés postindustrielles et enlève toute légitimité à celles-ci ; crise économique qui nous asservit à un ordre financier dont la seule logique est le bénéfice toujours plus grand donné à des actionnaires au prix de destructions d’emplois ; crise de la politique impuissante à penser et changer cet ordre du monde ; crise de la pensée, nous rendant incapables de dire cette nouvelle réalité qui nous impose sa logique ; crise écologique qui détruit ce séjour de l’homme sur la planète… Ces crises ne sont que la forme émergente d’un même événement métaphysique : la rupture anthropologique que nous subissons, l’entrée inaugurale dans le monde où l’homme devient superflu.

Nous vivons et nous subissons un ordre du monde où la marchandisation de la réalité, la financiarisation de l’économie, la réduction de l’être humain à un outil performant au service de la compétition internationale sont permises par les avancées de la technoscience. Cet ordre du monde exige pour fonctionner des êtres toujours plus performants pour devenir les éléments d’un dispositif technique, mais qui soient jetables.

Pour que l’artificialisation du monde soit possible, il faut mettre à bas la nature, la rendre elle-même jetable, en faire un espace de dévastation. Il faut faire place nette. Nous avons accepté de nous nier nous-mêmes, attirés dans un processus technologique que nous ne nous donnons pas la peine de penser. Nous nous laissons entraîner dans une forme nouvelle de totalitarisme que nous ne savons ni penser ni reconnaître. Nous vivons un état d’exception, un suspense de l’humanité propice à toutes les dérives que nous n’avons même plus l’idée de contester.

Comment s’élever contre cet abaissement ? Par la science justement, par l’idéal même du savoir et de la connaissance. Ce qui est en cause, c’est une certaine façon de faire la science, un dévoiement qui, en définitive, pousse la science à s’abandonner elle-même pour devenir technoscience, à délaisser le projet humaniste de co-naissance qui est le sien. Réinsérée dans un tel projet, la science, qui est, certes, faite de technique, ne peut se faire sans instrumentation, mariera ingénierie et culture et plus largement les différentes facettes du savoir humain. Nous devons réapprendre à penser large alors même que les défis qui se posent désormais à nous dans un univers mondialisé sont globaux. Nous devons marier la connaissance précise des choses et l’ampleur du regard qui réinsère la science dans la culture et nous apprend à penser la technique. Il y a nécessité à réinventer un savoir

du XXIe siècle qui projette sur la réalité, les différentes formes de réalité s’inventant sous nos yeux, de nouvelles lumières.

Productrice d’artefacts, construisant des univers nouveaux, la science fera de ceux-ci les éléments d’une culture humaine qui édifie le réel en même temps qu’elle fait naître l’être humain à de nouvelles formes, artificielles, de réalité.

La science ne visera plus à substituer l’artefact à l’homme, mais à construire celui-ci avec et par la connaissance. Elle fera naître et édifiera tout à la fois. L’artefact ne sera pas là pour supplanter l’homme, mais pour donner de nouveaux sens à son existence. La science ne sera plus une tentation qui conduit à frayer avec le

diable, à nous diviser 208 au point de perdre notre âme et notre être. Elle œuvrera à une réconciliation intérieure. Loin de devenir étrangers à nous-mêmes, nous nous enchanterons d’un monde dont la magie technique signe la familiarité de soi. Notre enchantement aura la ferveur d’une naissance. Comme l’écrit Gaston Berger, la science « est la foi dans la possibilité de faire être ce qui n’est pas

encore. Elle est un jaillissement209 ».

Le 26 janvier 2011, grâce à l’équipe du professeur René Frydman, est né à l’hôpital Antoine-Béclère, à Clamart, un petit garçon indemne de la maladie dont sont atteints ses aînés, la bêta-thalassémie. Cet enfant porte le nom d’Umut-Tahla (« notre espoir », en turc). Il est né par fécondation in vitro après un double diagnostic génétique permettant de s’assurer qu’il n’a aucune maladie génétique et peut donc être donneur compatible. Il est le premier « bébé-médicament » ou « bébé-docteur » né en France. Une greffe de sang du cordon ombilical prélevé après sa naissance permettra de soigner l’un de ses aînés.

Cette prouesse médicale a une valeur emblématique, mariant naissance biologique et co-naissance scientifique. Elle signe les performances d’une science et d’une technique qui, visant d’abord à soigner, conjurer l’irrémédiable, combattre une fatalité génétique, travaillent à conforter l’humanité plutôt qu’à y mettre fin. Loin d’instrumentaliser les êtres, la science peut en effet offrir la perspective d’un savoir qui fait naître au monde et à soi, naître le monde en soi. Qui construit l’être humain, en devenir, appuyé aux artifices d’une réalité qui ne cesse elle-même de s’inventer et de l’inventer.

Faust, même s’il a vendu son âme au diable, peut être sauvé. Gaston Berger, lors de l’une de ses dernières conférences, le 6 mai 1960, à Clermont-Ferrand, quelques mois avant sa mort accidentelle, suggérait que si Faust finit par échapper à la damnation c’est parce que, au terme de ses aventures, ayant triomphé des tentations, il met son savoir au service des êtres humains et de l’universel. « Cela veut dire que l’homme était magicien et qu’il est devenu

ingénieur, mais ingénieur au profit des autres210. »

 

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