La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 35 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Une vie artificielle

réellement des engins d’abondance 173. »

La vie artificielle se substituerait ainsi à la vie biologique, au risque de se développer, de manière incontrôlée, comme « une espèce de chiendent » que les spécialistes des nanotechnologies nomment la « glue grise » (grey goo), métaphore élargie et actualisée qui fait écho au mythe du Golem plus qu’à la pièce R.U.R. de Karel Čapek :

« Les assembleurs construiront tout ce que font les ribosomes et bien plus ; les réplicateurs fondés sur les assembleurs seront donc capables de faire tout ce que fait la vie, et même plus. D’un point de vue évolutionnaire, cela représente une menace évidente pour les loutres, les hommes, les cactus, les fougères – pour la trame si riche de la biosphère et pour tout ce que nous chérissons. […] Chez les familiers des nanotechnologies, cette menace a reçu le nom de “problème de la glue grise”. Bien qu’une multitude de réplicateurs incontrôlés ne soit pas forcément grise ou gluante, le terme de “glue grise” suggère que des réplicateurs capables de supprimer la vie peuvent être

moins engageants qu’une espèce de chiendent174. »

 

Une vie artificielle

 

Mais, en fait, la fabrication d’une vie artificielle commence réellement à Los Alamos en 1987. Le 21 septembre 1987, Christopher G. Langton réunit des chercheurs issus de disciplines diverses : biologie, chimie, physique, robotique, informatique, écologie, anthropologie, qui réfléchissent à « la synthèse et la simulation de systèmes vivants ». La quête s’est élargie, il s’agit de créer une vie artificielle dont les formes, en se développant, soient inédites.

Comme le remarque Christopher G. Langton, « en élargissant l’horizon de la recherche empirique en biologie, au-delà du territoire actuellement réduit à “la vie telle que nous la connaissons”, l’étude de la vie artificielle donne accès au domaine de la vie telle qu’elle pourrait être, et c’est dans ce domaine beaucoup plus vaste que nous devons fonder les théories générales de la biologie et dans lequel nous découvrirons des applications pratiques et

utiles de la biologie dans nos efforts d’ingénierie175 ».

Dans une telle perspective scientifique, grâce aux travaux de chercheurs de l’Université libre de Bruxelles et du CNRS à Toulouse, des fourmis artificielles ont été créées qui peuvent se promener dans des réseaux informatiques et arrivent à trouver le chemin le plus court, ce qui est l’exemple de la fabrication d’une intelligence collective. Des micro-robots insectes expérimentent leur environnement et gardent une mémoire de ces expériences, ce qui les inscrit dans une dynamique d’évolution. Des cyberbugs, des insectes cybernétiques de la taille d’un moustique capables de s’introduire dans des lieux difficiles d’accès et de se livrer à des activités d’espionnage grâce à leur caméra vidéo et leurs capteurs de sons, sont utilisés par l’armée américaine. Les minirobots fabriqués par l’équipe de recherche du Rodney Brooks au MIT peuvent se déplacer, quant à eux, dans des environnements complexes, repérer et éviter des organismes vivants, se redresser s’ils doivent franchir un obstacle.

À cette collection de créatures artificielles qui se mettent à pulluler, il faudrait ajouter la fabrication de robots de plus en plus performants, parfois à apparence humanoïde. Le robot à apparence féminine HRP-4C, destiné à défiler sur des podiums pour présenter des robes de grands couturiers, peut s’exprimer et prononcer des phrases telles que : « Bonjour, tout le monde, je suis l’humain cybernétique HRP-4C. » Il est, en outre, capable de se mouvoir d’une manière assez gracieuse et possède un visage qui peut prendre les expressions les plus variées. S’annonce ainsi ce que Bruno Bonnell, le fondateur d’Infogrames, la première société européenne de jeux

vidéo, nomme une « robolution 176 » au point que, dans des pays tels que la Corée du Sud, la robotique est considérée comme la grande industrie du futur exactement de la même

façon que l’a été l’automobile au XXe siècle.

Pour l’informaticien Raymond Kurzweil qui étend la loi de

Moore 177 à des calculs autres qu’informatiques, l’histoire humaine se caractériserait par des phases exponentielles

du progrès technologique, aboutissant au XXIe siècle à un futur technologique inimaginable, aux formes et aux effets inconcevables pour l’intelligence humaine, une singularité.

Ainsi, selon Kurzweil178, en 2030, l’intelligence artificielle sera réalisée et nous pourrons changer de corps à volonté, l’attachement à notre enveloppe corporelle devenant désuet. Émergera un nouveau corps version 3.0 équipé d’ordinateurs invisibles qui capteront les signaux venus d’univers virtuels. Le cerveau interprétera ces signaux comme s’il s’agissait de stimuli sensoriels classiques et ainsi aurons-nous la possibilité technologique de changer à volonté d’apparence physique et d’identité. Ce changement des identités aura pour effet de rendre indistincts l’être humain et l’artefact, au terme d’un processus d’artificialisation généralisée de la réalité. Tel est d’ailleurs le sens des expériences menées par Rodolfo Llinás, un chercheur péruvien travaillant à l’université de New York. Celui-ci préconise l’idée d’introduire un faisceau de nanofibres dans le crâne humain pour atteindre le cerveau en empruntant les voies des vaisseaux sanguins puis de connecter celui-ci à un ordinateur. Ainsi le cerveau pourrait-il exercer des fonctions commandées de l’extérieur, comme si elles étaient impulsées de l’intérieur. Le cerveau pourrait apprendre des langues, maîtriser des connaissances instantanément et aurait conscience de son propre fonctionnement de l’intérieur. L’être humain serait devenu pleinement un être augmenté, transformé et finalement fabriqué.