La tentation de Faust ou la science dévoyée
Von Braun et les V2
Le IIIe Reich oblige les ingénieurs allemands à ne pas dissocier leur métier de scientifiques et un engagement politique au service du parti nazi. Fritz Todt écrit ainsi en 1936, dans la revue Deutsche Technik : « Les compétences techniques ne suffisent pas à l’ingénieur allemand, il doit les mettre au service d’une ambition politique qui est celle du parti nazi. » L’un des ingénieurs allemands les plus célèbres qui prend sa carte du parti nazi en 1937 est Wernher von Braun. Né en 1912, issu d’une famille prussienne de junkers, il s’enthousiasme pour l’astronautique à la lecture des textes précurseurs du Russe Constantin Tsiolkovski. À partir de 1930, von Braun consacre ses loisirs à construire et lancer de petites fusées au sein d’une association (l’Association pour les voyages dans l’espace) créée par Hermann Oberth, dont le livre, paru en 1923, Des fusées dans l’espace interplanétaire, met
en place les fondements de l’astronautique du XXe siècle. Les tirs ont lieu à Reinickendorf, sur un petit terrain baptisé Raketenflugplatz (« aéroport de fusées »).
Après avoir décroché le diplôme de l’Institut de technologie de Charlottenburg, von Braun est recruté en 1932 par le colonel Karl Becker et le capitaine Walter Dornberger, qui dirigent le nouveau bureau des engins balistiques spéciaux créé par la Reichswehr. Von Braun travaille au programme secret de recherche sur les fusées de l’armée de terre, tout en préparant un doctorat de physique appliquée à l’université de Berlin. Il est nommé responsable du centre de Kummersdorf-West, où il entreprend une série d’expériences sur les propulseurs à carburant et les liquides comburants. Le 16 avril 1934, il soutient sa thèse sur la propulsion des fusées, intitulée « Solutions théoriques et expérimentales au problème des fusées propulsées par des carburants liquides. Technique des fusées et recherche dans le domaine du vol spatial ». En 1934, von Braun effectue depuis l’île de Borkum, en mer du Nord, le lancement de deux fusées A2 (Aggregat 2). Pourvues d’un moteur qui développe une tonne de poussée, celles-ci atteignent 2 200 mètres d’altitude.
En août 1935, la Luftwaffe de Goering noue une alliance avec l’équipe de von Braun, assurant à son programme de recherche un financement supplémentaire de 5 millions de marks. L’expansion des recherches oblige à trouver un site permanent sur la Baltique. Von Braun porte son choix sur celui de Peenemünde, dans l’île d’Usedom. Un centre, comprenant des terrains d’essais, des laboratoires, des usines, est construit à partir de 1936 dans l’isolement et le secret absolus. Désormais membre du parti nazi, von Braun est nommé directeur technique du centre d’essais de Peenemünde. Entre 1939 et 1942, plusieurs tests permettent la mise au point de la fusée V2 (la lettre V renvoyant à l’initiale du mot Vergeltungswaffe, « arme de représailles ».) Von Braun est honoré par le régime. Lorsque, le 7 juillet 1943, il est reçu à la « Tanière du loup », le quartier général du Führer, pour projeter un film montrant les possibilités de la V2, Hitler, impressionné par sa jeunesse, le compare à Alexandre le Grand. Le régime nazi donne la priorité absolue au programme des V2 tout en poursuivant le développement de l’arme concurrente, le Fi 103, devenu le V1, petit avion sans pilote à statoréacteur catapulté à partir d’une rampe en béton.
La première V2 est tirée sur Londres, le 8 septembre 1944, et atteint la banlieue de Chiswick. Entre 1944 et 1945, plus de 3 255 V2 sont lancées sur l’Angleterre, la Belgique et les Pays-Bas, faisant 2 724 morts. Les villes de Londres et d’Anvers sont les plus touchées. Au cours du dernier trimestre 1944, plus d’une douzaine de fusées s’abattent quotidiennement sur Anvers. La dernière V2 fond sur Orpington, près de Londres, le 27 mars 1945. Mais c’est finalement parmi les déportés que l’engin cause le plus de morts. À partir de 1943, après le bombardement de Peenemünde par des avions alliés, des déportés des camps de Dora-Mittelbau et de Buchenwald sont employés à la fabrication des V2. Dix mille d’entre eux perdent la vie dans cette entreprise, travaillant dans des conditions inhumaines. Les premiers déportés arrivent le 25 août 1943. Dans des tunnels qu’ils ont aménagés à mains nues, ils transportent des pierres et des machines qui les écrasent de leur charge, trimant dix-huit heures par jour. Une poussière ammoniacale leur brûle les poumons.
À peine nourris, ils dorment dans les tunnels, affalés dans des alvéoles étagés sur quatre hauteurs et s’étirant sur cent vingt mètres. À l’exception de l’appel du dimanche qui a lieu à l’extérieur, les déportés sont plongés dans l’obscurité le reste du temps. Il n’y a pas d’eau potable et ils doivent laper les parois humidifiées par des gouttes de condensation pour tenter de se désaltérer un peu. Le froid et l’humidité qui règnent dans les tunnels transpercent les organismes et donnent l’impression que leurs corps décharnés se décomposent à force de moisissure. En outre, un vacarme incessant, où se mêle le bruit des machines, des marteaux-piqueurs, amplifié par un phénomène de résonance interne, ébranle les esprits les plus assurés, au point de faire perdre la raison à de nombreux déportés. À ces conditions de vie inhumaine, il faut ajouter les exactions des gardes SS qui s’acharnent sans cesse sur les prisonniers en les battant au prétexte d’améliorer toujours plus rendement et cadence. Un rescapé, Jean Michel, raconte :
« C’est à Dora que les déportés commencèrent à comprendre le silence des anciens de Buchenwald, les regards de compassion adressés à ceux qui partaient. Ils savaient, les anciens, qu’on ne revenait que mort de Dora. Et l’on revenait mort pour être engouffré dans un four crématoire. Car au début il n’y avait pas de Krematorium à Dora. Par camions, on transportait les cadavres – certains n’étaient pas encore complètement des cadavres – à Buchenwald. Il y avait des Kommandos pour cette tâche durant laquelle on empilait, entassait des choses qui avaient été des hommes, sous les ordres de SS qui manipulaient le Gummi (câble électrique recouvert de caoutchouc), afin que le travail soit vite fait. (Dans n’importe quel domaine, le travail doit être vite fait. C’est une règle dans les pays qui ont décidé d’employer une main-d’œuvre d’esclaves. Que les déportés meurent de mauvais traitements et d’épuisement dans les premiers mois de leur détention : nulle importance. D’autres sont là pour les remplacer.)
Les déportés de notre convoi comprenaient maintenant ce que l’officier SS avait voulu dire quand il nous avait déclaré, un matin, sur la place d’appel : “Personne ne
s’évade d’ici, sauf ceux qui partent par la cheminée…” 58. »
Au nom de la science, von Braun met le rêve de fusée spatiale au service d’une entreprise de guerre mais aussi d’extermination. Car, très certainement, von Braun n’ignore rien de la condition des déportés de Dora, dans la mesure où son travail est également de superviser la bonne marche de cette véritable usine enterrée qu’est Peenemünde. Certes, après la guerre, une fois qu’il aura été récupéré par les Américains et leur aura donné la victoire dans la course à la Lune, il minimisera sa responsabilité, mettra en avant son ignorance quant aux conditions des déportés. Mais une historienne américaine,
Linda Hunt 59, a montré que von Braun était parfaitement au courant de ce qui se passait à Dora et avait été un nazi militant. C’est aussi ce que dévoile un historien allemand, le professeur Rainer Eisfeld, qui, dans une biographie du savant, révèle que c’est von Braun lui-même qui a demandé un rendez-vous à Hitler pour lui expliquer la nécessité de construire des fusées capables de détruire des villes ennemies à partir de pas de tir établis en Allemagne, ajoutant qu’il se faisait fort de réaliser ce projet. Hitler et Albert Speer décideront de l’aider par tous les moyens en lui fournissant une main-d’œuvre concentrationnaire qui, vouée à la mort, demeurera enfouie, dans tous les sens du terme, dans le plus grand secret.
Le cas von Braun diffère donc de celui de Fritz Haber. Il pose la question de l’engagement du scientifique : jusqu’où peut-on aller pour mener un projet scientifique ? Doit-on se compromettre avec un régime criminel ? Jusqu’à quel point, aussi, les forces militaires et politiques, qui ont combattu ce régime criminel, doivent-elles amnistier la responsabilité d’un scientifique pour utiliser ses capacités à leur profit ? À quel prix doit-on faire de la science et celle-ci vaut-elle passeport d’amnistie ? On sait comment les Américains ont répondu à ces questions. Ils ont blanchi von Braun, devenu, après la conquête de la Lune, un héros américain, le symbole de ces pionniers qui ont sans cesse tracé de nouvelles frontières. En d’autres termes, la science peut se dévoyer en toute impunité. Nous savons désormais qu’une entreprise scientifique peut être tachée de sang et que l’oubli des crimes peut être sélectif, précisément au nom de la science.