La tentation de Faust ou la science dévoyée
L’homme devenu superflu
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On voit bien alors quel est aussi l’enjeu de ce livre : montrer que toute réflexion éthique est condamnée à ne rester qu’un simple alibi si l’on ne met pas au jour la logique, l’archéo-logique qui dirige la technoscience industrielle.
Si la Première Guerre mondiale a « brutalisé » l’être humain en mobilisant les techniques d’armement, la Seconde Guerre mondiale est la matrice d’où est sorti le dispositif industriel contemporain d’une technologie qui s’édifi e sur la représentation symbolique d’un homme devenu superflu.
L’homme devenu superflu
Les systèmes totalitaires du XXe siècle sont des machineries qui concassent les hommes pour laisser place à un ordre qui s’édifie sur les ruines, les vestiges symboliques de l’être humain. Cet ordre est notre monde. Le stalinisme transforme les êtres en éléments d’une machinerie bureaucratique qui refoule et massacre par millions les « éléments asociaux » susceptibles de faire dysfonctionner son mécanisme. La bombe atomique parachève le déferlement d’une technique que nous ne maîtrisons plus. Par sa capacité destructrice, elle scelle l’avènement d’une technique qui s’émancipe de l’homme jusqu’à pouvoir anéantir toute l’humanité. Elle est la figure dont l’homme accepte la suprématie, au point d’envisager sa propre extinction et de s’y résigner.
L’être est rendu superflu par la menace nucléaire et la suprématie de la technique. Pour la première fois dans l’histoire des hommes, le projet Manhattan crée une organisation sociale et industrielle. Son seul but est de produire une arme dont la puissance dépasse toute maîtrise humaine. Le projet Manhattan instaure une organisation de la production qui est devenue, on l’a dit, le modèle de la recherche scientifique et technique contemporaine. Il figure une mobilisation totale de l’homme par/pour la technique en vue de fabriquer une arme qui le détruise.
La Shoah est parachevée par le projet Manhattan : l’être humain consent à avoir pour destin une transformation en cadavre fabriqué tout en étant aussi l’ouvrier et l’ingénieur de sa propre mort. La schizophrénie sociale et psychologique qui affecte les temps industriels est ainsi poussée à son comble : l’homme contemporain travaille à organiser le plus efficacement possible son propre effacement et sa propre destruction.
La Seconde Guerre mondiale a mis en place une relation de soumission radicale de l’homme à la technique. Notre civilisation est née d’Auschwitz et de Hiroshima, eux-mêmes permis par la Première Guerre mondiale et la révolution industrielle. La course aux armements qui se développe pendant la guerre froide, l’équilibre de la terreur qui s’établit témoignent de cette entrée dans un monde où la vie de chaque homme est devenue superflue. Avec la bombe atomique, le pouvoir politique se mesure désormais à l’aune du pouvoir technologique de destruction qui est le sien. La technique, érigée en puissance, devient la forme exclusive du pouvoir politique. La guerre se déréalise, elle devient un jeu servi par les ressources de l’informatique auquel on se livre dans des bunkers protecteurs tout en engageant, hors de toute responsabilité, la vie de personnes physiques que l’on ne côtoiera jamais et dont on refuse de voir les cadavres. Les généraux n’arpentent plus le champ de bataille au soir du combat, errant parmi les morts, ils engagent du matériel humain. Les mots ne servent plus à dire les prouesses et les rêves de gloire qui enflammaient les combattants des guerres traditionnelles. Incapables de dire les effets des nouvelles armes dont la puissance de destruction est hors de représentation, ils ne servent plus qu’à baptiser celles-ci car elles sont devenues, en effet, des personnes. Le langage raconte ainsi ce glissement de l’être humain à la chose, propre à la modernité. On sait en effet que la bombe atomique larguée par le colonel Paul Tibbets à bord du B-29 Enola Gay sur Hiroshima, le 6 août 1945, a été baptisée du nom de « Little Boy ». Ce baptême scelle une naissance symbolique. Tout se passe comme si la première bombe atomique matérialisait l’apparition d’un être nouveau qui a pour finalité de détruire l’être humain. La petite histoire peut être riche de sens. Un an après, le 5 juillet 1946, Micheline, une danseuse nue du Casino de Paris, présente le « plus petit maillot de bain du monde » qui, promis à un succès mondial, est baptisé « Bikini », du nom de l’atoll où les Américains viennent de réaliser de nouveaux essais nucléaires. Le slogan est lancé : « Le bikini, la première bombe an-atomique ! » On peut sourire de la formule. Mais les mots d’esprit, comme Freud nous l’a appris, révèlent l’inconscient d’un individu ou d’une époque. Cet événement mineur, qui pourrait relever de la seule histoire de la mode, est pourtant lourd de sens. Il dit le processus d’artificialisation de la réalité. Par un chiasme révélateur du processus schizophrène de la modernité, ce n’est plus l’objet technique qui est humanisé en recevant un nom, mais l’être humain qui est désigné par un terme faisant référence à la nouvelle arme atomique. La femme devient désormais une « bombe sexuelle » et tire son image de la technique, tandis que la sexualité n’est plus synonyme de vie mais de mort.
Au seuil de la seconde moitié du XXe siècle, c’est un couple originel étrange et terrifiant qui ouvre le futur, celui d’un Little Boy atomique érigé en paradigme du monde à venir et d’une femme vouée à exploser sa sexualité. Vivre conduira bientôt à « s’éclater », c’est-à-dire aussi pulvériser son humanité en tissant avec le monde un rapport éphémère, insatiable, de consommation jusqu’à être consommé soi-même par le système.
L’histoire est multidimensionnelle : il y a une histoire économique, sociale, politique, militaire, culturelle… prise dans la matière, incarnée dans les faits et les événements. Mais il y a également une histoire de l’immatériel, qui touche à la dimension du symbolique, des représentations, et qui, si elle est de l’ordre de l’invisible, affecte irrémédiablement notre relation au monde. Des événements, des risques, des tragédies symboliques dictent notre destin. Au cœur de ce livre se trouve cette conviction : la Shoah et Hiroshima sont aussi une catastrophe symbolique qui affecte notre représentation de l’être humain. Elles mettent à bas irréductiblement cinq siècles d’humanisme où l’homme apparaissait comme le successeur de Dieu sur terre. Elles liquident l’humanité pour laisser place à un ordre du monde en voie d’artificialisation rapide, à l’intérieur duquel la science, devenue technoscience, a changé de voie.
Ce nouvel ordre est structuré par la cybernétique qui se met en place après la Seconde Guerre mondiale. Il se perçoit dans les mutations économiques et sociologiques de la société de consommation qui transforment les objets en système de signes, comme le suggère Jean Baudrillard, mais aussi dans l’avènement d’une société de l’information qui fait de l’être humain un simple nœud de connexion. L’homme est l’élément d’un dispositif machinique dans lequel les rapports sociaux se réduisent à du travail, des échanges d’informations et des échanges marchands. La finalité de ce système n’est pas l’enrichissement matériel, moral, spirituel, de l’homme, comme l’idéologie de la civilisation de la consommation prétend nous le faire croire, mais sa soumission à un ordre de l’artifice évoluant en pure autonomie. Cet ordre, qui produit plus pour dégager toujours plus de profits, obéit à une logique économique où s’accomplit aussi une logique d’efficacité technicienne. La mondialisation est l’autre nom de cette machine autonome qui fonctionne aux dimensions de la planète, sans que plus personne ne se demande désormais quelle est la finalité d’un système auquel les êtres humains sont sommés, continûment, de s’adapter.