La tentation de Faust ou la science dévoyée
Projet NBIC et autres rêveries
Les êtres vivants pourront désormais être le produit d’une biologie de synthèse dont les applications apparaissent innombrables : fabrication de biomatériaux pour le « génie tissulaire », de matériaux intelligents pouvant trouver leur place dans les nanotechnologies, la microélectronique, réagissant aux variations de l’environnement, transformables en circuits bioélectroniques et ordinateurs chimiques qui fonctionneraient par traitement et stockage d’informations moléculaires et seraient produits en série par des chaînes de montage enzymatiques.
Projet NBIC et autres rêveries
C’est la mort qui pourrait elle-même être repoussée grâce aux découvertes récentes de l’épigénétique, de la modulation de l’expression des gènes par des facteurs extérieurs, dont le comportement des êtres vivants. L’épigénétique ne considère plus les gènes comme les seuls programmes de la machinerie cellulaire. De petites molécules interférant avec la traduction du code génétique et agissant comme des outils de l’usine cellulaire peuvent modifier le message des gènes. Cette découverte permet d’accroître les champs d’intervention de la biologie de synthèse.
Aubrey de Grey, informaticien de formation, fondateur de la Methuselah Fondation, défend, quant à lui, la théorie selon laquelle les radicaux libres sont la cause du vieillissement, ce qui obligerait à régénérer les tissus cellulaires pour rajeunir et augmenter l’espérance de vie humaine. En procédant ainsi, nous vivrions plusieurs centaines d’années et pourrions choisir le moment de notre mort.
Le corps peu à peu se transforme en une machine qui doit être entretenue et soumise à des révisions régulières telle une vulgaire automobile et il deviendra possible de « signer des contrats d’entretien de son corps avec certaines entreprises pharmaceutiques associées à des compagnies d’assurances pour mettre en œuvre des
programmes de maintenance de la vie167 ». Mais, s’il peut être entretenu, le corps peut, par là même, être aussi amélioré, ce dont témoigne le projet NBIC.
Le projet NBIC désigne un faisceau de savoirs englobant les nanotechnologies (N), les biotechnologies (B), les technologies de l’information (I) et les sciences cognitives (C), lancé en 2002 par Mihail Roco, ingénieur de formation, et William S. Bainbridge, sociologue des religions (Converging Technologies for Improving Human Performance. Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science, NSF). Le projet NBIC suggère que l’échelle nano permet de réunifier les sciences.
“Convergence of diverse technologies is based on material unity at the nanoscale and on technology integration from that scale. The building blocks of matter that are fundamental to all sciences originate at the nanoscale.”
« La convergence des différentes technologies repose sur l’unité matérielle à l’échelle nano et sur l’intégration des technologies à partir de cette échelle. Les blocs élémentaires de la matière qui sont fondamentaux pour toutes les sciences trouvent leur origine à l’échelle
nano168. »
En d’autres termes, c’est là un réductionnisme scientifique qui se présente comme inéluctable, le produit d’un sens imposé de la science. La matière, les machines, le vivant, le cerveau tout comme les sociétés sont réduits à quatre unités élémentaires, surnommées « Little Bang » par analogie avec la théorie cosmologique du « Big Bang ». Mais le projet NBIC ne relève pas seulement de la posture scientifique. Comme son nom l’indique, il illustre cette tentation devenue sans limites de créer un nouveau Golem. Il vise non seulement à reconstruire le vivant, mais aussi à l’améliorer en s’appuyant sur ses briques élémentaires et en enrôlant les sciences humaines et sociales. Ce qui est en jeu, c’est l’amélioration des performances humaines, ce dont témoigne un nouveau rapport publié en 2004 : « The Coevolution of Human Potential and Converging Technologies », Annals of New York Academy of Sciences, vol. 1013. Comme le souligne Bernadette Bensaude-Vincent, ce type de projet ne cesse de recourir à l’expression « enabling technologies ». Il s’agit d’améliorer non seulement les performances des technologies mais aussi les performances humaines grâce aux technologies. La convergence assignée à la science révèle quel est bien l’enjeu contemporain et futur assigné à celle-ci : prendre en charge une reconstruction de l’être humain
En cela, le projet NBIC ne fait que reprendre une logique de convergence déjà à l’œuvre dans la cybernétique qui avait pour but d’édifier le monde à partir de la nouvelle dimension de l’information.
La nouvelle voie de la science doit être interrogée non dans ses effets et ses applications, mais dans son projet, dans la manière dont celui-ci conçoit la place et le devenir de l’être humain. Ce projet d’amélioration débouche dans ses applications les plus extrêmes sur le projet d’abandonner l’humanité condamnée comme imparfaite et obsolète.
D’autres procédés sont imaginés pour que, de toute façon, les êtres humains abandonnent leur humanité, ne se
voient plus comme humains. Ainsi, selon Henri Atlan169, il est tout à fait possible de concevoir et mettre en œuvre d’ici à cinquante ou cent ans un utérus artificiel dont seraient issus les êtres humains. Une telle affirmation nous place de plain-pied dans Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley. L’ectogenèse, la gestation en dehors du corps humain théorisée dès 1923 par le biologiste John B. S. Haldane, si elle peut permettre aux femmes dépourvues d’utérus de procréer, offrir une issue à celles frappées de stérilité, pourra être utilisée comme une possibilité offerte aux femmes de se libérer des servitudes de la grossesse et de l’accouchement. L’ectogenèse pourra ainsi apparaître comme une technique de libération au service de l’émancipation féminine. Pourtant, elle pourra aussi être envisagée comme l’élément d’un radical et dangereux bouleversement. La relation d’intimité physique qui se tisse entre l’enfant et la mère au cours de la grossesse disparaîtra au profit d’un processus de gestation purement technique. L’être humain deviendra le produit d’une culture et sera le résultat d’un processus technique. On peut imaginer que le recours à un utérus artificiel sera le vecteur d’un bouleversement du statut symbolique de l’être humain réduit à ne plus être qu’un produit, une chose, un artefact.
Le Golem, l’être humain en voie d’artificialisation, le cyborg sont devenus notre horizon. En ce sens, le mythe du Golem est emblématique de notre entrée dans un ordre de l’artificiel. Il exprime la nouvelle tentation de Faust. Il signale notre abandon à l’artifice qui, se confondant avec notre propre corps et avec la vie, est désormais sur le point d’épouser toute vie possible. La biologie de synthèse, la technoscience nous ont échappé. Les moratoires demandés par tel ou tel groupe de scientifiques demeurent lettre morte. Les nouveaux golems nous imposent un ordre irrémédiable, celui d’une étrangeté technologique.
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