La tentation de Faust ou la science dévoyée
Les métamorphoses de la science
« Les universités conservatrices donnent généralement naissance à des esprits conservateurs sur le plan intellectuel et qui transforment allègrement la science en une tradition, au lieu de l’utiliser de façon pragmatique, comme un outil indéfiniment perfectible, ce qu’elle est en
réalité 105. »
Les métamorphoses de la science
La crise des sciences européennes, dont est issue la Big Science, continue à affecter le savoir contemporain. Elle est même accrue par une logique économique et financière qui réduit la fonction de connaissance à un rôle d’expertise. Le chercheur et le scientifique sont désormais des experts, menant des recherches de plus en plus appliquées et pré-orientées qui répondent à des projets financés en amont. La science n’est plus une co-naissance. Elle est une expertise qui concerne des sujets à court terme, de plus en plus étroits ou spécialisés. Elle n’est plus une aventure intellectuelle, mais la réponse à un cahier des charges. Enfin, le développement des connaissances se solde par une compartimentation de plus en plus grande des savoirs. Ce cloisonnement aboutit à une myopie grandissante, non seulement du fait de la perte de l’idéal encyclopédique de la connaissance inauguré par l’idéal humaniste de la Renaissance, mais aussi du fait de l’enfermement dans des spécialisations toujours plus étroites. Que l’on ne s’y trompe pas : la crise qui agite l’Université française n’est pas une crise administrative. Les tenants d’une autonomie des universités, qui serait gage de modernité, ne s’opposent pas aux défenseurs d’universités gérées nationalement. Les vraies questions sont ailleurs : dans la révolution cognitive qui bouleverse la conception de la science.
Le chercheur contemporain, version moderne de Stakhanov, doit accumuler les publications à un rythme rapide qui ne sont que des variations d’idées identiques. Comme le remarque Laurent Ségalat : « Jadis, publier était l’aboutissement d’un travail de recherche ; maintenant, cela devient le but, […] le saucissonnage est devenu une pratique courante : d’un article, on en fait trois, pour faire tourner le compteur. Système ahurissant qui conduit à ce que, dans certains laboratoires, on écrive des articles avant
d’avoir fait des expériences106. »
En outre, les publications scientifiques ont une visée pratique. L’innovation, souvent immédiate, dirige les savoirs et non la connaissance sans que les concepts soient le plus souvent questionnés. Il y a une crise de l’Université qui double la crise des sciences européennes diagnostiquée par Husserl : l’oubli du monde concret de la vie dû à l’abstraction technoscientifique est parachevé par le bouleversement de la science réduite à l’expertise. La science se trouve peu à peu privée de son « âme », de l’augmentation de la conscience qu’elle suscite. Réduite à l’expertise, elle se trouve placée au service d’une logique qui n’est pas celle de la connaissance mais celle, économique, de l’innovation à court terme. Que la science doive être vecteur d’innovation, toute son histoire le montre. Mais la recherche ne se confond pas avec l’innovation. Une recherche peut conduire à arpenter sans cesse les mêmes territoires sans que la dimension créative qu’implique l’innovation soit suscitée. Réciproquement, la logique actuelle d’innovation est souvent celle d’un perfectionnement de techniques existantes. L’Université est loin, dans sa pratique de construction d’un savoir scientifique, d’encourager la créativité, les aventures intellectuelles qui seraient le gage de véritables innovations.
Sait-on que, dans le système universitaire français, un chercheur doit demeurer enfermé dans sa spécialité sous peine de transgresser une barrière fictive qui est celle d’une division aléatoire et administrative du savoir ? Sait-on que toute pratique interdisciplinaire, quoi qu’on en dise, conduit à la marginalité et donc à l’absence de carrière ou de promotion ? Sait-on qu’un scientifique, pour être reconnu, doit être « publiant » et « produisant » ? Victor Klemperer nous l’a appris : les mots ont un sens. Un scientifique ne doit plus être un aventurier du savoir mais un producteur enfermé dans une logique qui est celle, nihiliste, du travailleur dont la figure emblématique du
XXe siècle a été mise en évidence par Ernst Jünger. Le travail devient l’horizon de l’homme qui détermine toutes ses activités, y compris le loisir, les vacances, le sport, où il s’agit toujours de s’affairer dans des activités. La pratique de la science obéit elle-même à une logique de production. Le scientifique qui a succédé au savant, pour être « produisant », doit mobiliser et se mobiliser. Il doit mobiliser la matière, la nature, réduite à une réserve d’énergies. Il doit se tenir mobilisé, toujours prêt à rédiger une nouvelle publication.
« Il est bien évident que ce trait totalitaire se retrouve aussi dans les systèmes scientifiques. Si nous considérons, par exemple, la façon dont la physique mobilise la matière, dont la zoologie tente de deviner l’énergie potentielle de la vie sous ses efforts protéiformes, dont la psychologie s’applique à voir même le sommeil ou le rêve comme des actions, il apparaît clairement que ce n’est pas la connaissance en général mais une pensée spécifique qui est
à l’œuvre 107. »
Le scientifique est entraîné dans un processus quasi stakhanoviste, avec pour constante préoccupation d’améliorer son impact factor, c’est-à-dire à publier dans des revues référencées essentiellement anglophones, où ses articles seront pris en compte. Désormais, la valeur d’un chercheur s’évalue, elle se mesure à sa productivité que permet de mesurer cet impact factor qui, en fait, conduit à une normalisation – qu’il s’agisse de s’adapter aux canons scientifiques en vigueur ou de tronçonner ses recherches pour multiplier les articles. L’exercice de la pensée, propre à toute recherche, a cédé la place à une productivité qui peut nous cantonner dans la reproduction de l’identique.
Si la situation du scientifique a changé, si l’horizon de sa pratique a été modifié, c’est aussi que plus fondamentalement encore les enjeux de la science ont été bouleversés. Elle se pense de plus en plus comme une science qui reconstruit le monde. Il ne s’agit plus de déchiffrer le grand livre du monde galiléen écrit en langue mathématique, il s’agit de bâtir, d’édifier, de fabriquer. L’ingénierie est devenue le paradigme de la science du
XXIe siècle. Le terme de technoscience prend alors un sens différent : il ne désigne pas seulement une science aimantée par une visée applicative, mais aussi qui vise à édifier un univers de l’artificiel où la place de l’être humain se trouve radicalement modifiée.
Sous l’effet du développement des technologies de l’information, des biotechnologies et des nanotechnologies, s’effondrent les divisions entre nature et artifice, inerte et vivant, matière et esprit, homme et machine. Un nouvel univers est fabriqué par une science qui mérite aussi l’adjectif « big », du fait même de l’ampleur de son projet : reconstruire le réel. La pratique expérimentale qui caractérise la science devient sans limites : elle s’étend à la totalité des êtres et du monde.
La dimension d’ingénierie que possède toute science prend le dessus. La science se fait tout entière ingénierie du réel, « fabrication du corps du monde », redistribuant la carte du savoir, substituant la culture du projet qui redistribue les éléments de savoir à la culture scientifique d’augmentation des connaissances. Le projet technique, en effet, agrège des champs de savoir séparés et procède à un retournement des savoirs. Ce retournement qui opère un passage de la discipline scientifique au projet technique n’a pas seulement un sens épistémologique. Il a également un sens politique, civilisationnel, anthropologique. Il est, au sens étymologique du terme, une révolution qui fait passer d’une réalité naturelle décodée par la science à une réalité artificielle fabriquée par la technoscience. Qui opère aussi une rotation de l’être humain à l’artefact, d’un univers de la nature à une réalité de l’artifice. Aussi, dans ce nouvel univers fabriqué par la technoscience, la place de l’homme, tout comme sa relation avec la technique, se trouve-t-elle radicalement changée. Au sens propre, il y a là un changement de voie de la science dont on est loin d’avoir mesuré les effets.
OceanofPDF.com