La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 40 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

La vallée de l’étrange

Le projet moderne de la technoscience n’offre pas seulement la possibilité de délivrer l’être humain de la familiarité du monde en développant des techniques qui le rendent dissemblable, étrange et étranger. Il offre aussi la possibilité de délivrer l’être humain de la familiarité d’avec lui-même. Le progrès technique qui recule la vieillesse, éternise les traits du visage, momifie l’être humain, s’accompagne d’une étrangeté croissante à soi, d’une fuite hors de soi. Cette étrangeté se solde par un mutisme. Immergés dans un univers de l’information qui réduit la parole à des bribes d’elle-même, nous ne savons plus parler le monde ni nous adresser directement aux autres. La communication, loin de nous rapprocher d’autrui, nous le rend finalement étranger car nous préférons nous adresser à lui par l’intermédiaire d’une machine (téléphone portable, ordinateur) plutôt que directement, physiquement, les yeux dans les yeux.

Telle est désormais l’inquiétante étrangeté de la singularité technique, celle d’une réalité en voie d’artificialisation qui, brouillant la distinction entre réel et imaginaire, perd sa familiarité et devient non représentable.

Nous assistons à un renversement décisif du sens de la technique, autre signe de la rupture qui affecte notre présent. Ce n’est plus la machine qui, comme le suggérait le philosophe Gilbert Simondon, est l’étrangère, porteuse

d’une humanité méconnue196 qu’une philosophie avertie, humaniste des techniques devrait aider à reconnaître. C’est notre humanité même qui, au sein du processus d’artificialisation, devient méconnaissable, étrangère, de plus en plus étrange.

La vallée de l’étrange

 

Nous sommes entrés dans un univers sans repères, « désymbolisé », privé de sens, une « vallée de l’étrange », si l’on veut bien donner une signification plus large à un concept emprunté à la robotique. Cette « vallée », qui est celle de la singularité technique, est aussi celle de la mort de l’homme (l’un des éléments mêmes de cette étrangeté étant d’ailleurs aussi que l’être humain s’y précipite avec un entrain, une détermination que rien ne semble pouvoir arrêter).

Qu’est-ce que la vallée de l’étrange ? L’expression a été créée en 1970 par le roboticien Masahito Mori, en référence au concept d’étrange forgé par Ernst Jentsch auquel nous avons déjà fait allusion. Le concept de « vallée de l’étrange » appartient au domaine de la robotique. Selon celui-ci, lorsque les robots ont une apparence ou une conduite trop proche de celle des êtres humains, l’effet produit chez ces derniers est un mouvement de répulsion. Le concept proprement dit de « vallée » désigne le creux qui se produit dans un graphique montrant les réactions positives des humains vis-vis des robots.

Que traduit cette réaction que l’on peut ne pas limiter au seul champ de la robotique ? Le fait même que l’être humain, lorsqu’il transfère son identité à l’artefact, se dessaisit de lui-même au profit d’un simulacre, éprouve un sursaut d’identité, comme un dernier râle. Il retombe alors au plus profond de son identité d’être humain, avant de s’abandonner définitivement à l’artefact.

La vallée de l’étrange ne renvoie pas à la seule psychologie du comportement. Elle renvoie à ce moment de l’histoire ouvert par l’avènement de la cybernétique qui, en postulant une nouvelle anthropologie ne différenciant plus hommes et machines, signe l’entrée dans une ère de l’artificiel. Nous sommes entrés dans cet univers d’étrangeté depuis la seconde moitié du XXe siècle, depuis que, après la singularité d’Auschwitz, la cybernétique a modelé un nouveau modèle d’humanité.

L’étrangeté de ce monde nouveau en voie d’artificialisation rapide est la marque même du dévoiement contemporain de la science, c’est-à-dire, au sens propre, du fait que celle-ci a changé de voie et laisse cours à des pratiques guidées par un projet singulier de fabrication et de production d’une réalité qui, à bien des égards, suppose la fin de l’homme.

 

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