Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 10 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 8

8

 

De quelque côté que je me tourne, je ne voyais que du noir. Une jeune Mexicaine était morte, et sa mort avait peut-être un rapport avec moi. Le père de ma petite amie menaçait de tuer un homme et m’en parlait avant. Saber était persuadé que Mr Krauser était mêlé à une affaire d’homosexualité ou de pédophilie, et qu’il nous suivait. Pire, Saber m’avait fait douter de la nature de la relation de Valerie avec Grady Harrelson. Elle était trop intelligente pour ne pas avoir compris quel genre de type c’était. Pourquoi l’avait-elle laissé lui prendre sa virginité ? À moins que quelqu’un d’autre ne l’ait fait ?

Je ne pouvais me débarrasser de l’image de Grady et de Valerie enlacés nus, dans les bras l’un de l’autre. J’appelai chez elle, mais personne ne répondit. Avait-elle oublié que c’était mon jour de liberté ? Nous avions envisagé d’aller pêcher à la ligne sur les jetées de Galveston. J’appelai chez elle trois fois en moins de dix minutes.

Réfléchis, me disais-je. Je n’avais rien fait de mal. Ou du moins je n’avais pas eu l’intention de faire quoi que ce soit de mal. J’avais le droit d’affronter les gens qui se débarrassaient de leurs problèmes sur notre dos, à Saber et à moi. Soudain l’homme qui avait toujours semblé pour moi un fléau se transformait en second rôle, un homme pour qui la sécurité de son boulot exigeait qu’il se conformât à des paramètres masculins et brutaux, un homme plus bête que méchant, qui ne représentait pas une menace. Je parle de Mr Krauser.

Il vivait seul dans une maison plate au toit gravillonné qui ressemblait à un bunker, fait de briques vernissées comme du plastique. Il n’y avait dans le jardin ni arbustes ni parterres de fleurs ; l’herbe de Saint-Augustin était d’un vert chimique, et d’apparence aussi raide et peu naturelle que des pointes dans un matelas de caoutchouc. Dans le jardin de derrière, il y avait une cible de tir à l’arc rembourrée de paille, une piscine faite de bâches en plastique, et une niche où se tenait un doberman, quand il ne tuait pas les chats des voisins ou les lapins sauvages du quartier. L’herbe était grêlée de creux jaunâtres en raison des tas de crottes de chien que Krauser pelletait dans une poubelle bourdonnante de mouches.

Il arriva à la porte vêtu d’un sweat-shirt Texas A&M trempé de sueur et coupé aux aisselles, et d’un bermuda de gymnastique remonté jusqu’à l’entrejambe. Il parut surpris de me voir, et même content. « Broussard ? Qu’est-ce qui t’arrive, mon grand ?

– Il faut que je vous parle, monsieur Krauser.

– À quel propos ?

– Un sujet délicat.

– Entre. Tu as des problèmes avec une fille ?

– Non, monsieur. »

Il referma la porte derrière moi et tourna le pêne dormant, puis entrouvrit les rideaux et regarda par la fenêtre. Les climatiseurs étaient réglés à fond, l’air glacé. « Où est Saber ?

– C’est en partie à cause de lui que je suis là.

– Si c’est à cause du job de conseiller au camp d’été, c’est trop tard. Viens derrière. Je soulève de la fonte. Prends-toi un soda dans la glacière. »

Je le suivis dans une pièce dépourvue de fenêtre. Le sol était en ciment. Elle contenait un banc rembourré au cuir noir taché de sueur, un râtelier à haltères le long du mur, et au moins cent kilos de disques d’acier sur la barre de musculation au-dessus du banc. Sur le mur, il y avait des certificats de club de supporters, un cadre contenant des médailles militaires, des rubans, des chevrons et un écusson de l’armée, deux culottes de femme sur fond de feutre rose, sous verre, avec une étiquette « En libérant la France, morceau par morceau », une plaque avec des sabres de cavalerie en croix, des photos de Krauser en train de faire du bowling, au trapèze, frappant des balles devant de jeunes garçons et jouant avec le doberman, une lettre de recommandation d’un groupe de Dallas appelé Patriots Unlimited, et un drapeau confédéré. Dans un coin, il y avait un vieux bureau en bois sur lequel était posée une lampe fabriquée à partir d’un casque allemand et d’un obus. Sur le casque, on voyait un insigne SS et, à trois centimètres de l’insigne, un trou fait par un projectile expansif. Une dague à la lame chromée, dont la poignée blanche était incrustée d’éclairs dorés, était posée sur le sous-main.

Krauser entreprit de soulever une barre de quarante-cinq kilos, ses biceps se gonflant en forme de melons blancs striés de veines. « Crache le morceau.

– Saber et moi, on a des sales types sur le dos, monsieur Krauser. Et le problème, c’est qu’on ne sait pas pourquoi.

– Ça a un rapport avec ces voyous des Heights ?

– Je pense que ça a un rapport avec la pègre.

– Conneries.

– Je ne crois pas. »

Il continua de soulever la barre, huit, neuf, dix fois. Les disques vibraient, des gouttes de sueur perlaient sur sa peau, son odeur s’épanouissait.

« Je vous demande de l’aide, monsieur, dis-je.

– Tu réfléchis trop.

– Il ne s’agit pas simplement d’un problème avec quelques durs des Heights. Je pense qu’on a affaire à des gens mauvais, des gens sans pitié. Il y a en vous des choses que je ne comprends pas, monsieur Krauser. »

Il laissa retomber la barre sur un tapis de caoutchouc, la respiration profonde, les narines dilatées. « Répète-moi ça.

– Saber dit que vous le suiviez.

– Quoi ? Pendant mes heures de libre, je suivrais des mongoliens à travers la ville ?

– Pourquoi êtes-vous venu chez moi pour nous proposer un boulot, à Saber et à moi ? Vous ne nous aimez ni l’un ni l’autre.

– J’essayais de faire une bonne action, c’est tout. Et tes parents ne m’ont pas vraiment reçu chaleureusement. » Il prit dans chaque main un haltère de quinze kilos et commença à pomper, ses yeux s’enfonçant dans son visage.

« Saber vous a vu à l’Éléphant Rose avec Jimmy McDougal. »

Krauser inversa ses haltères, les soulevant droit de sa poitrine, compta jusqu’à dix dans sa barbe, une goutte de sueur au bout du nez. Puis il les laissa tomber lourdement sur le râtelier. « Je veux que tu comprennes une chose. Il y a des gosses qui fréquentent ce quartier parce que personne d’autre ne s’occupe d’eux. D’autres vont là-bas parce qu’ils aiment tabasser des tapettes. La plupart d’entre eux sont eux-mêmes des tapettes, mais ils ne le savent pas. Jimmy McDougal est un gamin qui n’a personne pour s’occuper de lui. J’ai dit au pédé qui l’avait ramassé ce que je lui ferais s’il essayait encore une fois. Je lui en ai même donné un aperçu. D’ailleurs, si Bledsoe m’a vu à l’Éléphant Rose, c’est parce que c’est là qu’il traîne lui aussi, même s’il affirme avoir une autre raison pour y être. Dis-moi si j’ai tort ou raison ?

– Vous avez tort.

– Bien essayé, mon gars. »

Il me lança un regard menaçant. Je le soutins sans ciller. Il détourna les yeux. Du dos du poignet, il épongea la sueur de ses yeux. « Je vais me doucher. J’ai une amie qui va venir. Je ne veux pas que tu sois là quand elle arrive.

– Pourquoi avez-vous mis le verrou à la porte ?

– On a des effractions. Et maintenant sors d’ici.

– Je crois que vous avez peur, monsieur Krauser.

– Peur ? » Il avait le front strié de petits nœuds. Il remonta son sweat-shirt et me montra une cicatrice. « C’est là qu’un lieutenant SS m’a tailladé. Je lui ai pris son poignard, et je lui ai coupé le nez. Et ensuite je lui ai collé une balle dans la cervelle. Sur mon bureau, c’est son casque, et son couteau sur le sous-main. Je me servirais même pas de toi comme torche-cul, Broussard. »

C’était du Krauser dans le texte : une rhétorique autosatisfaite, suivie d’une attaque sur les sentiments. Cette fois, j’étais prêt. Je fis un pas vers lui, retenant mon souffle pour éviter de respirer son brouillard de testostérone, d’odeur corporelle et de mauvaise haleine. Involontairement, il recula, comme s’il n’était pas sûr de son appui.

« Vous êtes cruel, parce que chaque jour de votre vie, vous vous réveillez dans la peur, monsieur Krauser. Je le sais parce que j’étais comme vous. Plus maintenant. J’ai donc une dette envers vous. Vous êtes le modèle de ce qu’aucun n’a envie de devenir. »

Je déverrouillai la porte et sortis dans la chaleur. Je pensais qu’il allait me suivre dans le jardin et m’envoyer un coup de poing. Mais non. J’ai même attendu près de ma voiture pour voir s’il sortait. Le soleil passa derrière un nuage, et je remontai dans ma bagnole et démarrai, sans projet en tête.

En roulant vers la maison, je vis une décapotable rouge et noire Oldsmobile Rocket 88, au toit blanc immaculé. Le conducteur ralentissait, comme s’il cherchait le numéro d’une maison. La Rocket 88 était à la pointe du progrès, hypercool, trop cool, à mon avis, pour des pauvres types comme Mr Krauser et ses amis. Je ralentis jusqu’à me trouver au niveau de la conductrice. Elle s’arrêta, retira ses lunettes de soleil et secoua ses cheveux, puis écarta une mèche de sa bouche. « Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

– Vous êtes la dame qui était chez Grady Harrelson ? dis-je. Vous êtes miss Cisco ?

– Qui vous a dit mon nom ?

– Un inspecteur de police de Houston. »

Elle haussa les sourcils. « Ça devait être un jour calme au district.

– Vous cherchez Mr Krauser ?

– Peut-être. Tu veux faire un tour ? Je te laisserai conduire. Que dirais-tu d’un milk-shake aux cerises ? Je peux en boire toute la journée.

– Pour l’instant, je suis occupé.

– À faire la plonge ?

– Je travaille dans une station-service.

– Tu as une petite amie ? Je parie que oui, un beau garçon comme toi. Sain et propre sur lui. Un peu violent, peut-être. Les filles aiment ça. Moi, ça m’a toujours plu.

– Pourquoi me parlez-vous comme ça ?

– Parce que tu me rappelles quelqu’un que je connaissais. Monte. N’aie pas peur. » Elle portait un corsage blanc qui laissait voir ses épaules, comme ceux que portait Jane Russell dans ses films. Elle avait un grain de beauté près de la bouche, ses cheveux brillaient d’un reflet pourpre.

« Si vous aimez les garçons bien, pourquoi est-ce que vous traînez avec des connards comme Grady Harrelson ?

– Tu t’exprimes rudement, mon garçon, hein ? Monte. Vis dangereusement. Je t’en défie. »

Devant elle, je me sentais bête, stupide, sans savoir pourquoi. « Je connaissais Benny Siegel.

– Tu as joué au craps avec lui au Flamingo ?

– Mon oncle s’appelle Cody Holland. À douze ans, il s’est enfui et il a été vagabond. Puis il est devenu videur au Cotton Club et garde du corps d’Owney Madden. Puis il s’est inscrit à NYCC pour une bourse de boxe universitaire. Il est associé en affaires avec un type qui appartenait à Murder Incorporated. »

Elle rit. « T’es mignon. J’aimerais juste que tu ne sois pas comme un cheveu dans la soupe.

– Un quoi ?

– Tu te mets toi-même en danger, petit. Tu devrais rester dans ton coin de la ville.

– Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

– Je connaissais un garçon qui te ressemblait beaucoup et qui parlait exactement comme toi. Je ne me moque pas de toi. Tu pourrais être son jumeau. Dis à ta copine qu’elle a de la chance. Et à propos de ce milk-shake aux cerises, je ne plaisantais pas.

– Vous levez des lycéens ?

– Qu’est-ce qu’une fille peut faire d’autre ? Tu veux bien ne pas être aussi sérieux ? Au fait, à propos de Grady Harrelson et de ses amis, tu as raison. Ce sont des têtes de con. C’est mon avis. Pourquoi les laisser te gâcher la vie ?

– Alors qu’est-ce que vous faites avec eux ?

– C’est pire que de se faire pincer les fesses dans un bar à cocktails. Tes parents ont fait du bon travail. Tu es un bon gosse. Et si tu as envie de ce milk-shake cerise, pense à moi. »

Elle m’envoya un baiser, puis se remit en route pour se garer devant la maison de Krauser. Quand j’arrivai au stop, ma tête était une corbeille pleine de serpents.

Une demi-heure plus tard, je me garai dans l’allée ombragée de Valerie plutôt que dans la rue, où ma bagnole aurait pu être reconnue et vandalisée par les amis de Loren. J’actionnai la clochette de l’entrée. Pas de réponse. Je remontai l’allée, en dessous des hautes fenêtres, et essayai de voir à l’intérieur en sautant plus haut que les rebords. Je vis le visage de Valerie derrière un écran-moustiquaire de la salle à manger ; elle avait une serviette entortillée autour de la tête.

« Tu es fou ? dit-elle. Pourquoi regardes-tu par les fenêtres ?

– Je t’ai appelée toute la matinée. Où étais-tu ?

– Je suis allée à l’épicerie.

– Il faut que je te parle. C’est urgent. Dis-toi que c’est d’une importance mondiale.

– Je croyais qu’on allait à Galveston, dit-elle.

– Une fois qu’on aura réglé certains trucs.

– Arrête de crier. »

Elle alla à la porte de derrière et la poussa pour l’ouvrir. En entrant dans la maison, je l’effleurai. Je sentais sur sa peau une odeur pareille à celle des fraises. Elle était vêtue d’un jean délavé et d’une chemise en jean à manches courtes, sur laquelle étaient brodés des cactus et des fleurs jaunes et rouges. Elle avait dénoué la serviette de sa tête. Ses cheveux humides pendaient en boucles sur ses joues et sa nuque.

« Allons prendre un milk-shake à la cerise, dis-je.

– Un milk-shake à la cerise ? On ne va pas à Galveston ?

– J’ai du mal à réfléchir. Je viens de parler à une femme qui appartient sans doute à la Mafia. Elle a parlé de milk-shakes à la cerise, c’est pour ça que j’ai les milk-shakes dans la tête. Elle a parlé de toi. C’est du moins ce qu’il m’a semblé. Saber aussi. Combien de temps es-tu sortie avec Grady Harrelson ?

– Qu’est-ce que ça a à voir avec maintenant ? » Comme je ne répondais pas, elle continua. « Je suis sortie avec lui pendant deux mois. Pourquoi ?

– Il t’a fallu aussi longtemps pour découvrir le genre de type que c’était ?

– Oui, il m’a fallu tout ce temps. Qu’est-ce qui ne va pas, chez toi ?

– Je ne crois pas qu’il aurait fallu aussi longtemps.

– Je me fiche de ce que tu crois. C’est la vérité. Quand ça le sert, Grady peut se montrer gentil et attentif. Mais j’ai vu un autre côté de lui le soir où tu t’es approché de nous au drive-in.

– Tu as vu quel côté de lui ? »

Elle avait la bouche pincée, comme si elle se demandait combien de temps elle supporterait mon attitude. « Une Mexicaine est sortie de l’une des voitures, et elle est venue dire bonjour. Elle avait une croix pachuco sur la palmure de sa main gauche, comme une gosse des rues. Elle avait l’air perdue, elle ne savait pas quoi dire et n’arrêtait pas de regarder autour d’elle. Je me sentais mal pour elle. Elle s’est éloignée, humiliée devant les copains bons à rien de Grady. Il m’a juré qu’il ne savait pas qui c’était. Alors je suis allée aux toilettes. Quand je suis revenue, il parlait à un de ses amis, le type qui t’a envoyé une cigarette dans le dos. Grady ne m’a pas vue. Il a dit : “Vire-moi cette salope d’ici. Dis-lui que si elle continue à m’embêter, elle se retrouvera transformée en une tache de graisse.”

– C’est la première fois que tu le voyais comme ça ?

– Je ne sais pas ce qui te prend, mais si tu essaies de me faire du mal, tu sais y faire.

– Je me demandais juste pourquoi tu étais avec un type comme Grady. Ça n’a pas de sens. Comment ça pourrait en avoir ? Tu es tout ce que…

– Une femme de la Mafia a dit quelque chose sur moi ?

– Je l’avais vue dans la maison des Harrelson. Elle m’a demandé si j’avais une petite amie.

– Pourquoi tu me racontes toutes ces conneries ? Pourquoi maintenant ? On devait aller pêcher sur la jetée.

– J’allais te dire que tu représentes tout ce qu’il y a de bien. C’est pourquoi je ne comprends pas que tu aies pu sortir avec un type comme Harrelson. Je ne suis plus le même depuis que je t’ai vue ce soir-là au drive-in.

– Ne dis pas de bêtises. Les gens ne changent pas, dit-elle. Ils se contentent de grandir tels qu’ils ont toujours été. Ils arrêtent juste de faire semblant, c’est tout. »

J’avais la tête comme dans un étau. Mes joues étaient brûlantes. J’avais du mal à parler.

« Certaines personnes sont du genre jaloux, dit-elle. Elles ne s’aiment pas, et elles n’arrivent pas à aimer quelqu’un d’autre, ni à lui faire confiance. Il n’y a aucun moyen de les raisonner. C’est pour ça que tu m’inquiètes vraiment.

– Je crois que c’est la chose la pire qu’on m’ait jamais dite.

– Maintenant, je vais monter et m’allonger un peu, dit-elle. Je ne me sens pas bien. Ou peut-être que je vais aller faire une longue marche toute seule. Tu sais comment sortir. »

Je ne sais pas combien de temps je suis resté debout au milieu du salon, tandis que la maison s’emplissait de vent et que les pas de Valerie faisaient craquer le plafond. « Descends, Valerie », criai-je.

J’entendis une porte claquer, et pensai qu’elle piquait peut-être une crise de colère, ce qui voulait dire qu’elle changerait d’humeur et qu’à un moment donné nous nous réconcilierions. Mais des portes se mirent à claquer dans toute la maison, et je me rendis compte que le vent me jouait un tour innocent, qui n’avait rien à voir avec l’illusion nocive que je venais de m’infliger. J’avais laissé le soupçon éparpiller ma confiance en la fille que j’aimais et, en conséquence, le cadeau qui m’avait été fait m’avait été repris, et serait sans doute offert à quelqu’un d’autre. Et le pire, c’est que je savais que tout était ma faute.

C’est à peu près une parfaite définition de l’enfer, si un tel lieu existe.

Ma mère travaillait dans une banque, et le soir elle rentrait plus tôt que mon père. J’étais assis à notre table de jardin en bois rouge, dans le jardin, avec les chats, Major et ma Gibson quand je la vis à travers la porte-moustiquaire, un verre de thé glacé dans chaque main. Elle descendit les marches et s’assit en face de moi, l’air pensif, plus qu’irrité ou anxieux. « Tu es préoccupé, Aaron ?

– Pas particulièrement.

– Le souci nous dérobe le bonheur et donne du pouvoir aux forces obscures.

– Tu as appris ça dans une église en rondins, à San Angelo. Et tu ferais bien de ne plus y penser.

– J’ai appris ça en 1931, en cueillant du coton d’un bout à l’autre de l’horizon. Quand on a assez à manger pour aujourd’hui, demain sera un autre jour. »

J’observai son visage candide et apaisé. Des instants pareils étaient rares chez ma mère, mais quand ça lui arrivait, elle se transformait comme si elle avait subi un exorcisme. Aujourd’hui on appelle ça être bipolaire. À cette époque, ça n’avait pas de nom.

« J’ai été chez Mr Krauser, dis-je. Il m’a dit qu’il avait protégé Jimmy McDougal d’un homosexuel qui traîne à l’Éléphant Rose. Et il a dit que Saber aussi traîne à l’Éléphant Rose.

– Mr Krauser pense que Saber est homosexuel ?

– C’est ce que j’ai compris. »

Elle fit cliqueter ses ongles sur son verre. « À ton avis ? »

J’hésitais à me confier à elle. Sa nature versatile était semblable à celle de mon père, mais plutôt que de devenir enragée, elle trouvait des comprimés dans le placard, ou la solitude et l’obscurité dans sa chambre. La prison de ma mère était son esprit, et où qu’elle aille elle emportait avec elle son sombre pouvoir.

« Un jour, chez Saber, quand on avait quinze ans, il m’a proposé qu’on se batte tout nus. » Je regardais mes mains, mes oreilles bourdonnaient dans le silence. Je vis ma mère prendre son verre, retirer le napperon sur lequel il était posé, et en faire lentement une boule dans sa paume.

« Alors qu’est-ce que vous avez fait, tous les deux ?

– J’ai dit une blague. Alors il a dit qu’il voulait juste plaisanter.

– Et c’est de cette façon qu’il faut s’en souvenir. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Dans ce qui s’est passé à l’époque, il n’y avait rien de mal, et il n’y a rien de mal aujourd’hui non plus. C’est comme ça qu’il faut y penser.

– Vraiment ? dis-je en la regardant en face.

– Mr Krauser dit qu’il protège Jimmy McDougal ? demanda-t-elle, ayant déjà laissé tomber le sujet.

– Tu sais à propos de Mr Krauser quelque chose que j’ignore ?

– On peut dire ça. Je reconnais un menteur, une brute et un petit Blanc merdique quand j’en vois un. Est-ce que Mr Krauser est dans l’annuaire ? »

Le téléphone était dans le vestibule. Je m’assis dans le salon, et l’entendis composer le numéro de Krauser. Les chats et Major nous avaient suivis à l’intérieur. Ils se perchèrent sur les meubles comme un public dans l’attente d’une représentation. Ma mère avait une voix claire, dépourvue d’émotion, et son accent évoquait moins le Texas que le pensionnat de La Nouvelle-Orléans dont elle avait brièvement été l’élève grâce à la générosité d’une famille charitable.

« Allô, monsieur Krauser ? Ici Mrs Broussard, la mère d’Aaron. D’après ce que j’ai compris, vous pensez que son ami Saber Bledsoe a des mœurs douteuses… Vous l’avez vu à l’Éléphant Rose ? Pouvez-vous, s’il vous plaît, me dire ce que vous faisiez là-bas ? Je vois. Pourquoi Jimmy McDougal était-il dans votre automobile, au night-club, si vous ne vouliez vraiment pas que Jimmy soit en compagnie d’hommes qui le fréquentent ? Je ne vais pas vous dénoncer, monsieur Krauser. En revanche, si j’apprends que vous avez menti ou dit du mal de mon fils ou de n’importe lequel de ses amis, je vous cravacherai en public, devant témoins. Ça vous donnera l’occasion d’expliquer votre conduite honteuse aux autres, en particulier au proviseur du lycée. Merci de m’avoir écoutée. »

Il y a de bonnes journées qu’on n’oublie pas. Il y a aussi des jours où les gens sont capables de vider une tasse d’essence sur un poêle chargé de bois, plein de braises, sans prendre la peine de réfléchir au processus d’évaporation et à son effet, quand ils jetteront sans y penser une allumette à travers la grille.

Ce soir-là, j’appelai Saber et lui dis combien j’étais désolé de l’avoir blessé, ou de m’être mal conduit avec lui. Je lui dis aussi qu’il était le meilleur type que j’aie jamais connu, et que Valerie pensait de lui la même chose, ce qui était un mensonge. Je lui dis aussi qu’il était temps pour nous de visiter un de nos repaires nocturnes préférés, Cook’s Hoedown, le bastringue dont Elvis disait qu’il adorait s’y produire plus que n’importe où ailleurs. Je bouclai ma Gibson dans son étui, que je posai sur le siège arrière de ma bagnole, et pris la route de la maison de Saber. Mauvais choix.

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