Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 11 sur 42

Pages du PDF

Les jaloux

Chapitre 9

9

 

Le club se trouvait sur Capitol Street, et tous les groupes et les stars de country, y compris Hank Williams, y avaient joué dans les années trente et quarante. Biff Collie, un disc-jockey, me laissait entrer par la porte de service, et me permettait de m’asseoir au fond de la scène avec certains groupes. Encore aujourd’hui, je raconte à des gens que j’ai joué avec Floyd Tillman, l’auteur de « Slipping Around » et avec Jimmy Heap, qui enregistra la chanson la plus célèbre de l’histoire de la country, « The Wild Side of Life ». Je ne leur précise pas que je restais dans l’ombre, ma Gibson acoustique perdue parmi les percussions et les instruments amplifiés du groupe.

C’était un bar à bière avec une petite piste de danse et un public truculent. Mes parents n’auraient pas apprécié de me voir là, et rares étaient les gamins de mon quartier de Houston qui auraient voulu y venir à moins d’avoir un programme dépendant de la disponibilité de filles d’ouvriers sans éducation. Mais pour moi la réalité physique brute de cette culture, les nœuds papillons peints à la main, les pantalons moulants, les bottes pointues bicolores, les Stetson avachis, les chemises à pressions ornées de sequins qui brillaient comme de la neige, tout cela créait une œuvre d’art tape-à-l’œil plus grande qu’elle-même, une œuvre d’art qui disait au public que la gloire et le glamour de la vie de star n’étaient qu’à une poignée de main calleuse d’eux. Quand je redescendis du fond de la scène et remis ma Gibson dans son étui, même Saber parut impressionné.

« Seigneur, j’arrive pas à croire que c’était toi là-haut avec ces gens, dit-il.

– C’est pas un exploit.

– Tu parles ! C’est Leon Payne. »

Payne avait écrit « The Lost Highway » pour Hank Williams. Comme je ne voulais pas laisser paraître ma fierté, je ne répondis pas.

« Allons prendre une bière, dit Saber. Mon meilleur ami joue de la guitare acoustique pour Leon Payne. Qu’est-ce que vous dites de ça, les fans de musique ? Hé, ces filles, là-bas, nous regardent. »

Ce n’était pas le cas, mais je ne voulais pas faire perdre ses illusions au pauvre Saber. Cook’s Hoedown ne servait pas les mineurs, comme le faisaient la plupart des night-clubs et bars à bières. Nous allâmes donc au Copacabana, sur Main Street. Il y avait à l’entrée de faux palmiers, dont les troncs de toile étaient enrubannés de bandes de lumière blanche, et sur les fenêtres des ombres de bambous. C’était une boîte sombre, climatisée, avec juste un juke-box les jours de semaine. On pouvait commander de la bière ou du Champale à la serveuse, au bar ; si l’on voulait quelque chose de plus fort, il fallait apporter sa propre bouteille, et demander le matériel, c’est-à-dire des verres, un petit seau à glace, et de l’eau gazeuse, ou du Coca-Cola, ou un Collins Mix au prix fort. De plus, la bouteille devait rester derrière le bar. Le vendredi et le samedi soir, il y avait un trio de jazz, et parfois une chanteuse. Un flic en uniforme se tenait devant les toilettes des hommes, mais il ne se mêlait jamais de la vente d’alcool aux mineurs, ni ne dérangeait les clients sauf si quelqu’un entamait une bagarre, ou s’il reconnaissait un libéré sous caution.

Saber et moi nous assîmes dans le coin le plus sombre de la salle, et commandâmes à la serveuse deux bouteilles de Champale. Saber alluma une cigarette, se penchant sur l’allumette qu’il tenait dans la main en coupelle, les yeux brillants d’une information secrète. « Tu as vu qui il y avait, sur le parking du Cook’s ?

– Qui que ce soit, pourquoi as-tu attendu maintenant pour me le dire ?

– Je ne voulais pas alimenter ta fournaise.

– Alors je ne veux pas le savoir.

– C’était Harrelson. Avec trois autres types. Ils étaient dans sa décapotable rose.

– Qu’est-ce que Harrelson peut faire au Cook’s ?

– Des filles de l’Assistance sociale traînent toujours à l’entrée de service. Il s’arrange pour se faire sucer, et ensuite il les largue au bord d’une petite route.

– Arrête avec ces histoires salaces, Saber. Ce type est déjà assez mauvais comme ça.

– Bref, je lui ai fait un double doigt, un double mange-ta-merde, plus le enfonce-toi-ça-dans-le-cul italien. Je sais pas s’il m’a vu ou non. On se caille, ici, mec. Regarde un peu ces types dans le coin. »

Parler avec Saber, c’était comme discuter avec le conducteur d’une bétonneuse en train de faire reculer son véhicule dans une horlogerie. « Quels types ?

– En costard. Dis-moi que ce ne sont pas des gangsters.

– Parle moins fort, dis-je.

– Le vol de Palerme a dû se poser. »

Je me tournai lentement, comme pour chercher des yeux les toilettes des hommes. La serveuse avait sorti une table roulante, et elle y installait de l’argenterie et une bougie électrique alimentée par une batterie. Trois hommes étaient assis autour d’une bouteille de champagne plongée dans un seau à glace. Elle servit aux deux plus âgés des steaks accompagnés de pommes de terre emballées dans du papier d’aluminium, alors que le club n’avait pas de cuisine et, à ma connaissance, ne servait pas à manger. L’homme le plus jeune ne se fit pas servir de repas ; il sirotait un verre de champagne, un bras pendant sur le dos de sa chaise. Aucun ne disait un mot. Quand la serveuse s’éloigna, le plus vieux des trois hommes glissa une serviette dans son col et se pencha sur son assiette.

C’était Frankie Carbo, l’associé de mon oncle, l’homme qui truquait les combats de boxe comme Arnold Rothstein avait truqué les World Series de 1919. Je leur avais serré la main, à Benny Siegel et à lui, et il me faudrait des années avant d’acquérir les mots capables de décrire les particularités de leur regard à tous les deux. Ils vous voyaient sans vous voir ; ou bien ils vous voyaient et vous effaçaient, comme indignes d’être vus ; ou bien ils vous voyaient et vous classaient dans la catégorie de ceux qui pouvaient leur servir.

Carbo, à un moment donné, avait sans doute été beau, mais son visage était devenu charnu, il avait des bajoues, ses cheveux noirs se mêlaient de gris. Je vis ses yeux se poser sur moi. Je regardai ailleurs.

« Je te l’avais dit, dit Saber.

– C’est Frankie Carbo, murmurai-je. Ne dis pas un mot.

– Le gangster que tu as rencontré au Shamrock ? Je le savais. Tu vois ce jeune type ?

– Non.

– C’est Vick Atlas. Le type qui ressemble à Mickey sans oreilles, c’est son vieux. On dit qu’il est dingue. Et à son fils aussi, il manque une case. Ils sont branchés avec les bordels de Galveston.

– Garde les yeux sur moi, Saber. Ne regarde plus cette table. Tu m’entends ? Et baisse la voix.

– Ne panique pas, répondit-il en pianotant sur la table. Tu devrais suivre un traitement. Je ne serai pas toujours là pour te tirer d’affaire.

– Retournons au Cook’s, dis-je. Harrelson et ses copains seront sans doute partis. »

Le regard de Saber obliqua, et ne bougea plus. « Qu’y a-t-il ? dis-je.

– Problèmes à quatorze heures.

– Qui ? » demandai-je, incapable de regarder, l’estomac en feu.

Il eut un sourire douloureux. « Harrelson est parti du Cook’s, c’est vrai. Mon sémaphore enfonce-toi-ça-dans-le-cul attire en général leur attention, quand tous les autres moyens échouent. »

Grady et ses amis s’installèrent à une table à côté du juke-box, près de celle de Carbo, et Grady s’approcha pour serrer la main de Vick Atlas. Puis il retourna à sa table. Au début, je pensai qu’il allait m’ignorer. Mais j’aurais dû me douter du contraire. Il me montra du doigt, puis dit quelque chose à ses copains.

« Ne réagis pas, dit Saber. Regarde-moi, et laisse-toi porter. Considère ça comme une chance. Il est temps que Harrelson soit démasqué en public.

– Démasqué pour quoi ?

– Je ne sais pas trop. Un type comme ça a toutes sortes de secrets. Tout ce qu’il y a à faire, c’est toucher le bon nerf. Relax. Je contrôle. »

La serveuse apporta une tournée de bières à la table de Harrelson. Il but à la bouteille, les épaules voûtées tandis qu’il racontait une histoire à ses amis. À chaque fois qu’ils riaient, il jetait un œil sur moi, en souriant. J’avais un bruit dans la tête, comme si quelqu’un tendait la corde des aigus d’une guitare. Harrelson se leva et se dirigea vers moi. Il portait un drape noir avec une mince ceinture de daim pourpre, des mocassins à glands et une chemise hawaïenne ornée d’oiseaux bleus, déboutonnée au col, laissant voir une chaîne d’or et une croix autour de son cou. Il tripotait un bouton sur sa poitrine.

« Qu’est-ce que tu veux, Grady ? dis-je.

– Elle t’a viré ?

– Qui m’a viré ?

– Valerie.

– Où est-ce que tu as entendu ça ? dis-je tandis que mon cœur se changeait en gélatine.

– Elle m’a appelé. Elle ne m’a pas dit ça dans ces termes, mais c’était l’idée.

– Tu as parlé à Valerie ?

– Qu’est-ce que je viens de dire ?

– Je ne te crois pas.

– Alors comment je saurais qu’elle t’a montré la porte ? Tu veux savoir le reste ?

– Ça ne m’intéresse pas.

– Je l’aurais parié. J’ai foncé chez elle pour la calmer. » Il but une gorgée de sa bière. « Ça faisait longtemps qu’elle avait pas été baisée. »

Je vis l’expression de Saber, et sentis sa main m’agripper le bras et le maintenir solidement contre la table. « T’es un putain de menteur, Harrelson. Retourne avec tes copains métèques.

– Qu’est-ce que tu viens de dire ?

– Regarde tes fringues, dit Saber. T’as pas fait l’affaire chez les Marines, alors tu portes un drape et des pompes mexicaines, et tu prétends que t’es un loubard. Quand as-tu commencé à traîner avec Mickey Jr ? Rien que d’être vu avec ce type, c’est la poisse. Au fait, j’ai quelques photos de toi en train d’enfiler cette nana, je sais plus son nom. C’est un truc de malade, mec.

– Tu l’auras cherché », dit Grady. Il fit signe à ses copains de s’approcher. « Il faut que vous entendiez ça, tous. Dites à Vick de venir, aussi. Ce type-là a envie de répéter un truc qu’il vient de dire à propos des Italiens. »

Saber savait s’y prendre.

« Ton problème, c’est avec moi, Grady, dis-je.

– Non, ce n’est pas avec toi. T’es hors champ, t’es tombé de ta selle, Broussard. Compris ? Ton histoire avec Valerie, c’est fini.

– Je ne crois pas que tu sois allé chez elle. Je ne crois pas qu’elle t’ait laissé entrer.

– Tu veux des détails ? Quand elle jouit, elle vous met sa langue dans la bouche. Elle aime être dessus. Elle peut jouir trois fois par séance. Ça te dit quelque chose ? Ou t’as pas été aussi loin ? »

Je me levai, renversant ma chaise et, du plat de la main, le frappai au visage, fort, lui faisant claquer le menton sur l’épaule. Il fit un pas en arrière, la bouche comme barbouillée de ketchup. Je n’avais encore jamais vu personne me regarder comme lui le fit en cet instant, comme si j’avais réveillé en lui un côté sombre que personne ne connaissait.

Vick Atlas s’interposa. Il était petit et trapu, et semblait pétri de contradictions. Il avait une lèvre endommagée, et une moustache pareille à une croûte d’acier taillée au rasoir, comme s’il cultivait une barbe de trois jours. Il portait des chaussures aux talons renforcés, un costume repassé sans cravate et une chemise blanche froissée avec une ceinture et des bretelles. Il avait sans doute à peine plus de vingt ans, mais il pouvait en paraître quarante. « C’est mon copain, que t’as frappé, me dit-il.

– Il l’a cherché.

– C’est pas la bonne chose à dire, petit.

– Qui êtes-vous, pour appeler quelqu’un “petit” ? dis-je.

– Tu sais avec qui tu fais le malin ? T’arrives du pôle Sud ? T’as un pingouin dans le cul ? » Une goutte de sa salive atterrit sur mon menton.

« Je m’occuperai de ça plus tard, Vick, dit Grady.

– T’as fait une vanne sur les Italiens ?

– Son copain t’a appelé Mickey Jr, dit Grady. Crois-moi, Vick, ce type va marcher sur ses moignons.

– Je crois que vous êtes venus ici pour faire vos preuves, les gars », dit Vick.

Je voulais croire qu’il était une caricature, que ses cheveux noirs pareils à du satin étaient une perruque, que l’éclat de férocité stupide dans son regard était un reflet de lumière, et n’indiquait pas sa rage sans fond, due aux mauvais traitements de son père ou à l’échec d’un chirurgien esthétique. Quelques instants plus tôt, nous nous inquiétions d’avoir affaire à une bande de gosses riches et gâtés ; maintenant, nous étions à quelques pas d’hommes qui truquaient les matches de boxe, faisaient du trafic de drogue, baignaient dans la prostitution et les meurtres sur commande avec l’argent pour seule motivation.

« Grady a dit du mal de ma petite amie, dis-je. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

– Je ne me mettrais jamais dans ta situation. Toi et ton ami, vous avez dit des conneries sur les Italiens. Beaucoup de mes amis sont italiens. C’est donc une affaire de principe. La question, c’est donc ce qu’on doit faire. Hé, tu m’écoutes ?

– Ouais, et on se casse », dis-je.

Vick Atlas regarda Saber. « C’est toi qui m’as appelé Mickey Jr ? »

Saber plissa les yeux. « Ouais, je suppose.

– Un type qui a des yeux comme des fentes devrait pas insulter les autres.

– Je m’excuse.

– Tu regardes ma lèvre ? Tu me prends pour un monstre ? La seule vue de moi te choque ?

– Non, dit Saber.

– T’es en train de dire que t’as pitié ? C’est pour ça que t’as changé d’attitude ? Tu penses que ça va te sauver ? Détourne pas les yeux. Je vais t’arracher le nez.

– Je t’ai dit que j’étais désolé. Si tu veux pas de mes excuses, suce-moi », dit Saber.

Je vis Frankie Carbo se tourner sur sa chaise et claquer des doigts en direction du policier en uniforme devant les toilettes pour hommes. Il était massif, une des poches de sa chemise bourrée de cigares, son insigne épinglé sur l’autre. Il vint vers nous avec un sourire avunculaire.

« Comment ça va, Mike ? demanda Vick Atlas en lui serrant la main. Ici, tout va bien.

– Une petite discussion, hein ? dit le policier.

– Tu sais comment c’est, dit Atlas qui sortit de sa poche une pince à billets. Je vais payer une tournée à ces gars-là, pour qu’on puisse se tirer d’ici. Enfin, s’ils me laissent partir. Un peu de Champale, les gars ?

– Va te faire mettre, dit Saber.

– Vous voyez ce que je veux dire ? » dit Atlas.

Saber commença à se lever.

« Waou, dit le policier. Il faut que vous me teniez compagnie, tous les deux. Mon travail est bien solitaire.

– On veut juste rentrer chez nous, monsieur l’agent, dis-je.

– Vous allez le faire. Tout vient à point à qui sait attendre. Faites-moi confiance », dit le policier.

Il me fit un clin d’œil, tapota l’épaule de Vick, et s’éloigna. Puis Vick et Grady et ses copains sortirent ensemble. Atlas Sr et Frankie Carbo n’avaient jamais regardé dans notre direction. Je glissai une pièce dans le juke-box et revins à la table. Depuis son poste, près des toilettes des hommes, le policier me sourit.

« J’ai mal au ventre, dit Saber.

– Je pense que maintenant, on peut y aller.

– Maintenant, on peut y aller ? Écoute ce que tu dis. J’ai la même impression que si quelqu’un m’avait maintenu au sol et m’avait craché dans l’oreille.

– Ça pourrait être pire.

– Comment ? dit Saber en faisant signe au policier. Hé, monsieur l’agent, la voie est libre ? »

Le policier fit un geste en direction de la porte, comme pour nous dire que le monde nous appartenait.

« Merci ! Continuez à faire du bon travail ! dit Saber. Le Texas a les yeux sur vous ! » Il lança son poing dans l’air. Le policier nous regarda d’un air endormi.

Grady avait été plus malin que nous. Il avait réussi à faire de nous les ennemis personnels de Vick Atlas, tout en se faisant passer pour son ami et son protecteur. Saber avait foncé dans le panneau, mais, comme toujours, je ne pouvais lui en vouloir.

Nous sortîmes dans l’humidité de la nuit, l’odeur du goudron et la chaleur emprisonnée dans le bitume. Je ne sais pourquoi la boîte semblait minable, les stores aux bambous de travers, l’éclairage au néon insuffisant. J’apercevais ma voiture là où je l’avais garée, sous un lampadaire, vitres ouvertes, portières non verrouillées. À cette époque, nous croyions au mythe du monde sécurisé qui était le nôtre, et nous n’avions pas peur des braqueurs de voitures. Heureusement, j’avais mis ma Gibson dans le coffre.

*

* *

L’intérieur était strié d’urine. Il y en avait une mare sur le siège conducteur, des gouttes tombaient du tableau de bord et du volant. Nous n’avions aucun moyen de l’essuyer, ou de l’expédier sur le parking. Nous nous assîmes dans un univers de pissat de bière, roulâmes jusqu’à une station-service et passâmes l’intérieur au jet. Puis, derrière la station, nous quittâmes chemises et pantalons, nous lavâmes dans les toilettes et revînmes à la voiture vêtus de nos seuls caleçons, tandis que les curieux restaient bouche bée, et que les voitures qui passaient sur la route klaxonnaient. Je vis Saber prendre la moitié d’une brique derrière la station, et la laisser tomber sur le plancher de la voiture.

« Qu’est-ce que tu veux faire de ça ? demandai-je.

– J’en ai marre qu’on se foute de ma gueule, dit-il.

– Débarrasse-toi de ça.

– Le meilleur moyen de se défendre, c’est attaquer.

– C’est le genre de trucs que dirait un sportif décérébré.

– Il y a beaucoup de sagesse dans un vestiaire.

– Saber !

– Mets les phares, et sors-nous d’ici, tu veux bien ? J’ai envie de vomir. On est couverts de leur pisse. »

Je démarrai, quittai la station et débouchai dans la rue, manquant de heurter une voiture qui venait d’en face. Saber se pencha en avant, ses côtes visibles sous sa peau. Il alluma la radio, puis la coupa.

« Ne te laisse pas atteindre par ces types, dis-je. Là-bas, tu t’es conduit comme un chef. Tu as essayé de prendre à ma place.

– Ces types ont besoin d’une leçon, dit-il.

– Quel genre de leçon ?

– Une leçon à laquelle ils ne s’attendent pas. Il faut qu’on les marque à notre façon. Si on ne fait pas ça, on va devenir les carpettes de n’importe qui. »

Je n’essayai pas de discuter avec lui. Même si je le respectais, je n’avais jamais apprécié le pacifisme de mon père. Il l’avait gagné dans les tranchées. Quand j’essayais de pardonner à ceux qui s’étaient mal conduits envers moi, je me sentais faible, insignifiant, méritant le mal qu’on m’avait fait. Maintenant, les sièges de ma voiture, les poignées de porte, le volant, et même les boutons de la radio me collaient à la peau comme du ruban adhésif, grâce à Grady Harrelson et à ses copains.

Nous descendîmes South Main.

« Va à Herman Park, dit Saber.

– Pourquoi ?

– C’est là-bas que Harrelson fait la course en voiture. Il va sans doute donner des frissons à Atlas.

– Et une fois là-bas, qu’est-ce qu’on va faire ?

– Je vais réfléchir à un truc.

– Non.

– Il y a un robinet et un tuyau près du zoo. Je peux pas rentrer chez moi en puant comme ça. »

Herman Park était une vaste forêt urbaine pleine de chênes verts et de pins, juste au sud de South Main Boulevard, près du Rice Institute ; elle contenait un zoo et un terrain de jeux, des tables de pique-nique et des fosses à barbecue. Parfois, la nuit, elle abritait une autre culture, une culture dans laquelle les gamins ne se battaient pas pour le plaisir de se battre, mais pour se faire subir mutuellement des violences criminelles. On y voyait aussi des chemins goudronnés qui sinuaient à travers des hectares d’arbres festonnés de mousse espagnole, dont les feuilles tremblaient dans les phares, dont les ombres étaient aussi hirsutes que les contours de monstres mythiques.

J’entendis deux voitures s’approcher rapidement au-delà d’un virage. L’une d’elles semblait plus petite que l’autre, son moteur gémissant, le chauffeur tirant le maximum de ses basses vitesses, n’arrêtant pas d’en changer, crissant dans les virages, tandis qu’une voiture plus puissante le talonnait, son châssis ballottant sur ses suspensions, un enjoliveur dévissé, son bord cliquetant sur le bitume.

« C’est lui, dit Saber.

– Comment tu le sais ?

– J’ai un sixième sens. C’est nous contre eux.

– On ne parle pas du même film, Sabe. On a affaire à Grady Harrelson et à ses potes.

– Tu as vu son regard quand tu l’as frappé ? J’aimerais me le faire. J’aimerais leur mettre une balle, à tous. Arrête-toi. Ces enculés arrivent. »

Il avait raison. Une Austin-Healey rouge apparut dans le virage, dérapant ; il y avait trois types sur le siège avant. Ils tenaient des canettes de bière, et ils riaient. Juste derrière eux arriva la décapotable rose de Grady, avec un type debout qui s’accrochait au pare-brise. Je crus qu’il hurlait en brandissant le poing. Ce n’était pas ça. Il tenait un pétard qu’un type derrière lui allumait. Il le lança juste avant qu’il ne lui explose au visage.

Je me garai sur l’herbe et coupai les phares. Les deux voitures passèrent près de nous.

« On va trouver ce tuyau et se tirer d’ici, dis-je.

– Tu sais l’avantage qu’ils ont sur nous ?

– Ils n’ont pas d’avantage.

– Ils n’ont jamais à payer, dit-il. Nous, si. C’est pour ça qu’on recule toujours. Ils verrouillent le jeu dès le départ, et ils le savent. »

Je regardai Saber. Il avait le don de voir la corruption dans le cœur des gens alors que les autres ne voyaient que leur robe de moine.

« C’est une nouveauté ? dit-il. Pourquoi un rat comme Vick Atlas entamerait-il une querelle devant un flic ?

– Je vois ce que tu veux dire.

– Non, tu ne vois rien, Aaron. Mon père l’a dit. Toi et ton vieux, vous planez.

– Arrête un peu. »

Il trouva une plaquette de chewing-gum dans la boîte à gants. Il la déballa et se la fourra dans la bouche. Il poussa un soupir. « Tu devrais jouer dans un de ces groupes qui passent au Cork’s. J’étais fier de te voir là-haut, sur la scène.

– Souris en traversant la fumée des canons, dis-je. Ça rend dingues les sales types. C’est un grand homme qui a dit ça.

– Qui ?

– Moi. »

Mais il était comme un oiseau qui ne sait plus chanter. Il regarda par la fenêtre, les yeux morts. J’entendais de nouveau au loin les voitures descendre la route, à plein pot, leurs phares fouettant le virage, balayant les arbres. Je mis la main sur les clefs, prêt à démarrer.

« Laisse-les passer », dit Saber.

J’allumai la radio. Hank Williams chantait « Cold, Cold Heart ». Je pensai à Valerie, et ça me donna envie de pleurer. L’Austin-Healey et la décapotable de Grady dévalaient la route dans notre direction, des feuilles volant dans leur sillage. J’entendis exploser un autre pétard. Lorsqu’ils passèrent dans un grondement, je démarrai. Je vis Saber tendre le bras par la vitre et jeter quelque chose par-dessus le toit. Je crus entendre un bruit de verre brisé.

« Qu’est-ce que tu viens de faire ? dis-je.

– Tu m’avais dit de me débarrasser de la brique. »

Je regardai dans le rétroviseur. La décapotable tanguait sur toute la largeur de la route ; puis elle ralentit, comme si le moteur était à plat, et atterrit sur l’herbe. Les portières s’ouvrirent à la volée, des passagers tombèrent en tas en sortant, leurs silhouettes se découpant sur la lumière des phares, comme des personnages-baguettes dans un film d’animation.

« Barre-toi », dit Saber.

Mes mains tremblaient. Je n’arrivais pas à réfléchir.

« Tire-toi de là. Cassons-nous », dit Saber.

Je démarrai et roulai sur le bitume, accélérant lentement pour que mes silencieux ne fassent pas de bruit. Je pris le virage en seconde, mes phares coupés. La route était sinueuse, grise, bosselée, comme mouchetée d’écailles de serpent dans le clair de lune. Nous roulâmes en silence jusqu’à South Main. Aucun de nous ne voulait regarder l’autre, de peur de reconnaître ce que nous venions de faire.

OceanofPDF.com