Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 21 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 19

19

 

 

La flamme brûla jusqu’au bout de ses doigts, et mourut dans sa main. Il laissa tomber le reste de la plaquette et s’écarta d’un pas de la voiture de Valerie. Une grosse Buick à la calandre pareille à des dents chromées dévalait la rue en grondant et, dans une embardée, s’arrêta à soixante centimètres du pare-chocs de Valerie. La portière du conducteur s’ouvrit à la volée, et Vick Atlas se retrouva dans la rue, sa veste de costume déboutonnée, un pistolet en nacre glissé dans sa ceinture. Il portait son bandeau. « Qu’est-ce que vous voulez faire, les gars ?

– Monsieur Atlas ? dit le chauffeur de la Ford.

– Écarte-toi de cette voiture, dit Atlas.

– Oui, monsieur », dit le chauffeur. Il essuya de ses doigts la saleté des allumettes éteintes, et leva les mains pour montrer qu’elles étaient vides.

« Toi, avec le bidon, dit Atlas. Pose-le par terre.

– D’accord », dit l’homme.

Atlas s’approcha pour voir Valerie dans la voiture. « Ôte-lui ces menottes. »

Le conducteur se pencha à l’intérieur avec une clef minuscule, qu’il inséra dans chaque serrure. Ses dents en avant et la vacuité de son regard évoquaient pour Valerie un barracuda nageant le long de la vitre d’un aquarium. Il retira les menottes et les laissa tomber dans sa poche, sans jamais la regarder.

« Tu paieras pour ça, l’ami », dit-elle.

Il ne répondit pas. Son attention était concentrée sur Vick Atlas. « On voulait lui faire peur.

– Vous travaillez pour qui ? demanda Atlas.

– Je ne sais pas.

– Vous êtes en train de me dire que vous ne savez pas pour qui vous travaillez ? Vous me prenez pour un con ? C’est ce que vous êtes en train de dire ? Vous m’insultez en face ?

– On a reçu un coup de téléphone. On fait le boulot, dit le conducteur.

– Je sais qui vous êtes, dit Atlas. Je vais m’occuper de vous. Vous voyez ce que je veux dire ?

– On est partis, monsieur Atlas, dit le conducteur, reculant vers sa voiture, les mains levées.

– D’accord, vous êtes partis, dit Atlas. Je compte jusqu’à trois. »

Les deux hommes montèrent dans leur Ford. L’homme aux dents en avant démarra et recula droit jusqu’au croisement suivant, puis alluma ses phares et descendit une petite rue. Atlas se pencha dans la voiture de Valerie, et lui proposa sa main. « Je vais vous ramener chez vous, Miss Valerie. Je m’occuperai de ces types demain. Vous ne les reverrez plus jamais. »

Elle ne fit pas un mouvement.

« Vous n’avez pas confiance en moi ? dit-il.

– Comment saviez-vous que ma voiture n’allait pas démarrer ?

– Si vous aviez pu la démarrer, vous vous seriez enfuie loin de ces minables. C’est ce qu’ils sont. Des minables. Ils vont payer ça cher.

– Ils étaient habillés comme des officiers de police. Ils auraient pu me forcer à m’arrêter. J’aurais pu avoir un bidon d’essence plein. Vous n’aviez aucun moyen de savoir que quelqu’un avait percé mon réservoir, ou endommagé ma conduite de carburant. »

Il sourit. « Là, je ne comprends plus. Je vous ai proposé de vous ramener chez vous parce que je pensais que vous étiez un peu secouée et que vous ne vouliez pas conduire. Je commence à être mouillé. Vous voulez que je vous ramène, ou pas ?

– Comment saviez-vous où j’étais ?

– Parce que j’allais chez vous, dit-il. Parce que je voulais vous dire que j’avais appris que quelqu’un allait vous faire du mal. Je peux m’asseoir sur le siège arrière ? Je suis trempé. J’étais embêté à cause de ce qui s’est passé au Balinese Club. Ce n’est pas mon genre.

– Si, c’est votre genre. Vous êtes un criminel.

– Seigneur, vous êtes folle ? Je vous ai sauvé la vie. Ce sont des sales types. Je monte à l’arrière. Si ça ne vous plaît pas, tant pis pour vous. »

Elle essaya de verrouiller la portière arrière, mais il l’ouvrit et monta dans la voiture avant qu’elle ait pu enfoncer le bouton de la porte. Il sortit un mouchoir et s’en épongea le visage et les cheveux. « Ces gars travaillent en indépendants. Vous vous demandez qui les a envoyés après vous ? Sans doute Grady. Vous avez entendu le type – ils voulaient vous faire peur pour que vous reveniez en courant vers Grady.

– Jamais Grady ne ferait une chose pareille.

– Vous étudiez la psychologie ? Il est resté trop longtemps au biberon. Il est prêt à n’importe quoi pour arriver à ses fins. Son vieux l’a fait renvoyer des Marines pour qu’il ne soit pas affecté en Corée.

– Très bien, vous m’avez sauvé la vie. Et maintenant, sortez, s’il vous plaît.

– Vous êtes malade de la cervelle ? dit-il en se donnant un petit coup sur la tempe. Je suis votre ami. Écoutez, si vous avez besoin d’aller où que ce soit, appelez-moi. Je vous enverrai une voiture. Si des types vous embêtent, appelez-moi. Je les mettrai hors course. Tout ce que vous demanderez, vous l’aurez.

– Pour l’instant, je vais rentrer à pied. Et ne me suivez pas, s’il vous plaît. »

Il se pencha et lui posa les mains sur les épaules. Elle percevait son haleine humide. Il semblait chercher ses mots, rassembler ses pensées avant de parler, comme s’il était sur le point de dire une chose qu’il n’avait jamais dite, et dont il voulait que personne ne l’entende la dire une autre fois. « J’ai des sentiments pour vous. Je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous. Je suis un mec régulier. Ça veut dire que je suis pas un sale type, même si j’ai l’air différent et que les autres disent que je suis un sale type. Je suis pas comme mon père. Il fait du mal aux gens parce qu’il aime ça. Moi je défends les gens. Je combats pour moi et pour mes amis. Je vous défendrai. Je suis différent des autres. C’est tout ce que je voulais vous dire, Miss Valerie. »

L’odeur d’essence était suffocante, dense, humide, collant à l’intérieur de sa tête et de ses poumons. Elle n’arrivait pas à comprendre ce qu’il avait dit. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. Elle sentit les doigts d’Atlas s’enfoncer dans ses épaules. Il la secoua, comme s’il la réveillait d’une sieste. « Parlez-moi.

– Merci, Vick, dit-elle. Mais laissez-moi seule. »

Il enfonça le visage dans ses cheveux. Il pleuvait moins, le pare-brise s’éclaircissait. Puis la respiration de l’homme s’éloigna de sa nuque.

« Maintenant, je vous ramène chez vous, dit-il. Vous pouvez aller voir les flics, ou vous fier à moi pour que je m’occupe de ce qui s’est passé. J’ai entendu dire que votre père était un héros de guerre. Il a peut-être des idées à lui, les mêmes que moi. Montez dans ma voiture. Ne déshonorez pas ce qu’il y a entre nous. »

Ce qu’il y a entre nous ?

Elle ouvrit la portière et sortit, son sac à main et son sac de livres serrés sur sa poitrine. Son sang s’était accumulé dans ses jambes ; son corps était de plomb. Atlas se dégagea du siège arrière, incapable de dissimuler son érection, ses cheveux aussi lisses qu’une peau de phoque, ses dents apparaissant derrière sa lèvre déformée, son œil visible scintillant comme une pierre précieuse au fond d’un aquarium sale. « Hé, où tu vas ? Je ne suis pas un ogre. Ne me traite pas comme ça ! »

Elle se mit à courir vers l’intersection, arriva au virage, dévala le long du terrain vague en direction des maisons éclairées de la prochaine rue. Elle l’entendit ouvrir et claquer la portière de sa voiture, démarrer, appuyer sur l’accélérateur alors qu’il était au point mort. La lune apparut à travers les nuages, inondant le trottoir, le terrain vague, les chênes et les jardins d’un éclat couleur d’étain. Elle se précipita dans le terrain vague pour qu’il ne puisse pas la suivre en voiture ; elle franchit en courant des tas de débris de construction hérissés de mauvaises herbes, un matelas moisi sur lequel il y avait une capote usagée, un tas de verre brisé, la carcasse d’un chien dont la peau aurait pu faire un abat-jour. Elle passa à côté d’un hangar à chevaux fait de lattes et de panonceaux RC Cola, arriva à un autre trottoir et traversa en courant une intersection éclairée pour gagner un quartier dense en chênes verts et en magnolias, aux larges porches où pendaient bacs à fleurs, balançoires et carillons à vent, toutes les images emblématiques qui auraient dû la rassurer et lui offrir un refuge, mais qui ce soir n’en faisaient rien.

Elle s’était abandonnée à ses pires fantasmes, mais ça lui était égal. Elle les préférait aux souvenirs que trois hommes venaient de lui infliger, et auxquels elle n’échapperait jamais. Elle ne se retourna pas avant d’avoir tourné au coin de la rue suivante et d’avoir vu sa maison. Il n’y avait pas de circulation, nulle part, ni personne sur les trottoirs ou les porches, ni même en ombre chinoise sur les stores, comme si la terre avait été vidée de toute humanité et transformée en une scène de théâtre.

*

* *

Je pris un jour de congé et passai le jour suivant avec elle. Une dépanneuse tira la voiture des Epstein au garage. Mr Epstein parla à quelques flics en uniforme, puis à un inspecteur en civil. Aucun d’eux n’était convaincu par la déposition de Valerie. Vick Atlas possédait un penthouse dans le quartier de Montrose, mais personne ne l’avait vu depuis trois jours. L’avocat de son père dit qu’il était au Mexique. Personne ne répondait au téléphone dans le domaine familial de Galveston. Deux jours après que les faux flics avaient terrorisé Valerie, l’inspecteur Merton Jenks apparut chez elle alors que j’y étais. Je n’avais jamais imaginé pouvoir être heureux de revoir Merton Jenks. Quand il frappa à la porte, le salon trembla. J’allai lui ouvrir. Il jeta un coup d’œil à travers la moustiquaire, et dit : « J’aurais dû m’en douter.

– Ça ne me semble pas très juste, inspecteur, dis-je.

– Où est la fille ?

– Elle s’appelle Valerie.

– Va la chercher. Et son vieux aussi.

– Il est absent.

– Super », dit-il, écœuré. Il ouvrit la porte et entra sans rien demander. « Où est-elle ? »

J’appelai en haut. Le regard scrutateur de Jenks me vrillait le visage. La source de son agitation était un mystère, du moins pour moi.

« Rien de ce que je peux vous dire ne semble vous atteindre, les enfants, dit-il. On n’a pas beaucoup de sympathie pour vous, en ville. En général, on pense que les ennuis vous suivent, ou que vous les cherchez. En ce moment, je suis votre seul ami.

– Ils ont failli la faire brûler, inspecteur », dis-je.

Il marcha jusqu’à l’escalier et donna un coup de poing sur la rampe. « On a besoin de vous ici, Miss Epstein. Descendez.

– Et si vous lui manifestiez un peu de respect ? dis-je.

– Tu ferais mieux de la fermer.

– Quand les gens comme vous ont la trouille, ils déchargent leur colère sur les gens impuissants, dis-je.

– Quand est-ce que Goldie sera là ?

– Mr Epstein ?

– À ton avis ?

– Il travaille », dis-je.

Je me rendis compte qu’il ne me regardait plus. Il avait les yeux fixés sur Valerie, en haut des marches. Elle portait un jean, des sandales et une chemise western brun clair aux poches brodées de chevaux d’élevage.

« Je suis l’inspecteur Merton Jenks, dit-il. Je veux que vous me confirmiez votre déposition, et que vous répondiez à quelques questions. Ça ne prendra pas longtemps, Miss.

– Avez-vous retrouvé Vick Atlas ?

– Pas pour le moment, dit Jenks.

– Alors qui va croire à mon histoire ?

– Je ne sais pas très bien quelle est votre histoire. C’est pour ça que je suis là. »

Nous nous assîmes dans le salon, sous le ventilateur, et elle raconta à nouveau son histoire en détail.

« Atlas n’a pas pu expliquer comment il savait que vous étiez en panne d’essence ? demanda Jenks.

– C’est exact. Comment savait-il que ces faux flics ne m’avaient pas remorquée ? Ils avaient un spot côté conducteur, comme les voitures de police.

– Vous pensez qu’Atlas a monté tout ça ?

– C’est ce que j’aimerais croire.

– Pourquoi ?

– Parce que sinon, ils avaient l’intention de me brûler vive.

– Vous avez craché au visage de l’un des types ?

– Celui qui avait les dents en avant. »

Il sortit de la poche de sa veste une enveloppe en papier kraft. « J’ai ici deux jeux de photos d’identité judiciaire. Est-ce que vous avez déjà vu ces hommes ? »

Elle lui prit des mains les photos, qu’elle regarda. Elle désigna le profil d’un homme dont les dents du haut dépassaient de sa lèvre inférieure. « C’est celui qui m’a mis les menottes. Pour l’autre, je ne suis pas certaine. Son copain l’appelait Seth.

– C’est Seth Roberts. Il a été à Huntsville et à Raiford, en Floride. Le type sur qui vous avez craché, celui avec les allumettes, a passé neuf ans dans une prison d’État du Nevada, pour avoir étouffé sa conjointe. Je vais vous montrer encore deux photos. Je n’ai pas pour but de vous inquiéter, ni de satisfaire un désir de vengeance que vous pourriez avoir. Mon but est de m’assurer que les hommes sur le deuxième jeu de photos sont ceux qui vous ont menottée, et ont versé de l’essence dans votre voiture. Votre père ne sera peut-être pas content que je vous aie montré ces images, mais tant pis.

– Montrez-moi les photos, s’il vous plaît, monsieur Jenks.

– On dit inspecteur Jenks. »

Il s’agissait de deux photos de huit sur dix. Les deux corps qu’on y voyait étaient nus, recroquevillés dans un fossé. Leurs mains avaient été coupées. Les balles avaient été tirées dans l’oreille, la bouche et le front.

« Je reconnais l’homme qui m’a menottée, dit-elle. Pour l’autre, je ne sais pas.

– C’est Seth Roberts.

– Qui les a tués ? demanda-t-elle.

– Vick Atlas a bien dit qu’il allait régler le problème pour vous ?

– Il n’a pas utilisé ces mots-là.

– Mais il avait l’intention de vous venger ?

– C’est ce qu’il a dit. »

Jenks rangea les photos. « Qu’est-ce que vous en pensez ?

– À votre avis ? répondit-elle.

– Vous êtes une fille courageuse, dit-il.

– Êtes-vous persuadé que c’est Vick Atlas qui a tué ces deux hommes ?

– Il a vingt et un ans. Il en paraît quarante. Son vieux est un psychopathe. Si j’avais un fils comme Vick, je me ferais couper chirurgicalement les couilles, et je les enterrerais dans du ciment. » Jenks secoua la tête et se frotta les paumes sur les genoux. « Je ne sais pas qui les a tués.

– Qu’est-ce que vous nous cachez ? demandai-je.

– Vick Atlas ne décide pas de qui vit et de qui meurt. C’est son père qui donne les ordres. Si le vieux a fait buter quelqu’un, c’est une affaire de fric. Et ça, ce n’est pas une affaire de fric.

– Comment vous le savez ? demanda-t-elle.

– Je n’en sais rien. Si je devais répondre, je dirais que Vick Atlas a mis en scène une situation dans laquelle il apparaîtrait comme votre sauveur, Miss Epstein. Et puis quelqu’un d’autre s’en est mêlé.

– Qui ? demandai-je.

– Quelqu’un qui est dépourvu de conscience, dit-il. Avez-vous vu récemment une certaine Cisco Napolitano ? »

*

* *

Cet après-midi-là, je fis une chose à laquelle je n’aurais pas osé penser quelques mois plus tôt. J’appelai le responsable de l’information des services de police de Houston en lui disant que j’étais reporter au Houston Chronicle, et que je préparais un article sur plusieurs membres éminents du service.

« Il a été membre de l’OSS, c’est bien ça ? dis-je. C’est quelque chose, non ?

– Ouais, mais vous devriez lui en parler à lui, dit l’officier de police.

– D’accord. J’ai presque tout ce qu’il me faut. J’ai oublié le nombre d’années qu’il a passées dans les services de police en Californie. À moins que ce ne soit le Nevada ?

– C’était le Nevada. Cinq ans, je crois. Vérifiez avec lui. Comment vous appelez-vous, déjà ?

– Franklin W. Dixon.

– Pardon ? »

 

Je voyais ma mère s’enfoncer jour après jour, peut-être même heure après heure, convaincue que si Mr Krauser s’était suicidé, c’était parce qu’elle l’avait publiquement humilié. Le ciel, à l’ouest, pouvait être fileté de nuages pareils à des ailes de flamants roses ; la pluie pouvait crépiter sur ses caladiums, ses hibiscus, ses hortensias et ses rosiers et emplir l’air d’un parfum pareil à ceux des Mille et Une Nuits, le livre qui, lorsqu’elle était enfant, avait probablement sauvé sa santé mentale. Aussi magnifique qu’ait pu être le monde, les yeux de ma mère conservaient l’expression absente de quelqu’un qui regarde dans une crypte. Mon père et moi l’amenions manger mexicain chez Felix, et en observant la tristesse sur son visage, je comprenais que des voix qu’elle était seule à entendre lui parlaient, et que bientôt notre médecin de famille lui prescrirait un nouvel électrochoc, un bâillon de caoutchouc dans la bouche, les poignets attachés à une table.

À cet instant, en plein milieu du restaurant, je pris la décision de faire tout ce qui serait nécessaire, y compris mentir, pour l’empêcher de sombrer dans la folie qui était dans les gènes des Holland, et que le monde scientifique enfermait davantage dans sa propre serre de charlatanisme et d’ignorance.

« J’ai parlé à l’un des inspecteurs chargé de la mort de Mr Krauser, maman, dis-je. L’inspecteur m’a dit qu’il se pouvait que Mr Krauser ait été enlevé, et jeté du toit du bâtiment. »

Elle mangeait par petites bouchées, le regard perdu. J’attendis qu’elle dise quelque chose. Mes paroles semblaient n’avoir eu aucun effet. Puis elle me regarda, les yeux vides, fixés sur un point à côté de mon visage. « Pourquoi est-ce qu’on aurait fait ça ?

– Peut-être Mr Krauser fréquentait-il des gens qui envoient des garçons sans foyer dans des camps d’endoctrinement, dis-je.

– Il faisait ça ?

– On n’en est pas sûr », dis-je.

Ma mère prit une autre bouchée, qu’elle mâcha lentement. Mon père la regardait comme il aurait regardé quelqu’un marcher sur un fil de fer au-dessus d’un canyon. Les seules fois où mon père buvait en présence de ma mère, c’était lorsque nous étions tous les trois au restaurant, comme si un armistice géographique avait été déclaré entre les forces de son addiction et celles de l’intolérance de ma mère. Ce soir-là, il n’avait pas commandé de bière avec son dîner. C’était la première fois que je le voyais ne pas le faire, et je soupçonnais que ça ne lui avait pas été facile.

« Écoute Aaron, dit-il. Je crois qu’il sait ce dont il parle. »

Elle s’arrêta de manger, et posa sa fourchette et son couteau en croix sur son assiette.

« Tu n’as pas faim ? demanda-t-il.

– Je n’aurais pas dû manger un sandwich cet après-midi, dit-elle. Ils ont un dessert au menu, ici ? Je ne m’en souviens plus. Comment s’appelle ce dessert fait avec de la glace, de la cannelle et des feuilles de menthe ?

– J’appellerais ça de la glace avec de la cannelle et des feuilles de menthe, dit-il.

– Je prendrais bien ça maintenant. Oui, quelque chose de froid et de sucré, avec un arrière-goût de menthe. Quand j’étais petite fille, on faisait de la glace à la manivelle sur le porche, sur la Guadalupe. C’est merveilleux de manger de la glace sur le porche par un soir d’été. On devrait monter là-haut un de ces week-ends.

– Je trouve que c’est une très bonne idée, dit mon père. Qu’en penses-tu, Aaron ? »

Peut-être y avait-il un peu de vérité dans mon mensonge à propos de la mort de Mr Krauser. Ou peut-être un mensonge peut-il nous apporter la grâce et la miséricorde, quand la vertu en est incapable. Je n’avais pas envie de creuser la question. Ma mère paraissait heureuse. C’était un moment rare dans ce qui avait été l’arc décroissant de l’existence d’une personne malheureuse.

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