Les jaloux
Chapitre 24
24
Je ne suivis pas le conseil de mon père de ne pas m’en mêler. Le lendemain matin, tôt, j’allai chez Grady Harrelson et frappai à sa porte. Comme personne ne répondait, je frappai plus fort. Grady vint m’ouvrir vêtu d’un peignoir japonais en soie bleue couvert de dragons verts. Il n’était pas rasé, il avait les yeux chassieux et visiblement il était mécontent d’avoir été réveillé. « C’est quoi, ton putain de problème, Broussard ?
– Mon putain de problème ? dis-je. Que je voie un peu. Le fait que tu aies menti aux flics à propos de l’endroit où tu étais le soir où ton père a été assassiné ? Le fait que Valerie t’a couvert en se mettant elle-même dans le pétrin ? Non, ce n’est pas vraiment ça qui me turlupine. Est-ce que tu peux me mettre en contact avec Cisco Napolitano ?
– Pourquoi Cisco aurait-elle envie de te voir ?
– Un de ses amis est en train de mourir. Je veux la prévenir.
– Quel ami ? demanda-t-il.
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Pour une fois, essaie de ne pas te conduire comme une merde. Fais une bonne action. » Il essaya de m’agripper par la chemise. « Écoute…
– Touche-moi encore une fois, et je t’arrache la main et je te la fourre dans la bouche », dis-je.
Derrière lui, j’apercevais une fille debout en haut de l’escalier. Elle était pieds nus et en petite culotte, et je ne voyais que ses genoux. Elle avait la peau foncée, les genoux plissés. Même si je ne la voyais pas en entier, je savais que, d’une certaine façon, elle était innocente et qu’elle n’était pas à sa place chez Grady. « Retourne au lit, lui cria-t-il.
– Qui est cette fille ?
– Tu poses toujours des questions. Une amie. Ce n’est pas Cisco, si c’est ce que tu penses.
– Ça, je le savais », dis-je.
Il me regarda sans aménité. Il avait l’haleine aigre, le blanc des yeux rougi par des capillaires éclatés. « Entre. J’ai une question à te poser.
– À quel sujet ?
– Vick Atlas.
– Je n’ai pas envie de parler de Vick Atlas.
– Si tu m’aides, je t’aiderai », dit-il.
J’entrai. Il referma la porte derrière moi, faisant tinter les gouttelettes de cristal du lustre. Je le suivis à la cuisine. J’avais du mal à croire qu’il m’avait proposé d’entrer. Je lui avais pris sa petite amie, je l’avais frappé au visage, et j’étais persuadé qu’il ne me voulait que du mal. « Je suis désolé pour ton père, dis-je dans son dos.
– C’est lui qui a eu le dernier mot.
– Pardon ?
– Mon vieux avait tout mis dans un trust. Je toucherai une pension jusqu’à quarante ans. C’est comme si quelqu’un te léguait un paquet de couches. Assieds-toi. » Il versa de l’eau dans une cafetière, laissa tomber le café moulu dans l’eau et posa la cafetière sur le feu. « Est-ce que c’est Vick qui a envoyé ces loubards contre Valerie, pour pouvoir apparaître comme un héros ?
– Pose-lui la question, répondis-je.
– Il jure qu’il n’avait rien à voir avec ça. Je ne sais pas quoi croire. La famille Atlas, c’est une bande de psychopathes. Ils mentent même quand ils ne sont pas forcés de le faire. Je ne sais même pas de quel pays ils viennent. On dirait qu’ils sont constitués des membres d’autres personnes collés ensemble. Mon père disait qu’ils se vantaient de meurtres qu’ils n’avaient pas commis.
– Alors pourquoi t’es-tu mêlé à eux ?
– L’argent, c’est l’argent. Soit on en a, soit on n’en a pas. Si on n’en a pas, on finit par passer la tondeuse sur la pelouse des autres. T’es un mec futé. Tu crois aux conneries qu’on lit dans les journaux ? Ces types écrivent ce qu’on leur dit d’écrire. C’est pareil pour les affaires et pour la politique. C’est une scène de théâtre destinée aux petites gens. »
Il sortit une bouteille de lait du frigidaire, et une boîte de céréales d’un placard. Je commençais à avoir l’impression qu’il ne m’avait pas fait entrer pour parler de la famille Atlas.
« Dis-moi la vérité à propos d’un truc, Broussard. Vous avez volé ma décapotable, Bledsoe et toi, non ? Si vous l’avez fait, je ne vous en veux pas. Je vous ai fait passer un sale moment.
– Je ne vole pas de voitures.
– Alors c’est Bledsoe ?
– Je ne suis pas le gardien de mon frère. »
Il versa du lait sur les céréales et s’assit. « Tu en veux ?
– Non. Qui est la fille qui est là-haut ?
– Une Mexicaine. Qu’est-ce que ça peut te faire ?
– Tu te conduis brutalement avec elle.
– Seigneur », dit-il. Il se leva, alla au pied de l’escalier et appela. « Sophia, tu veux quelque chose à manger ? » Pas de réponse. Il revint à la table. « Tu as vraiment des crises ? dit-il. On raconte que si tu as pris quelques bières, ou si quelque chose ne va pas, tu pars en vrille et tu fais des conneries que tu ne peux pas contrôler.
– Ça doit être quelqu’un d’autre », dis-je.
Il scruta mon visage, du lait et des céréales coulant de la cuiller quand il la porta à sa bouche. « Mon père devait mettre trois cent mille dollars dans un nouveau casino à Vegas. Puis il a commencé à avoir des réserves sur l’idée de faire des affaires avec des Ritals. Quand on a eu cette altercation, toi et moi, il a dit aux Ritals qu’il fallait qu’ils te rectifient et, plus important, qu’ils rectifient le vieux de Valerie. Il a gelé les fonds, et je n’ai aucune idée de là où ils se trouvent. »
À travers la porte vitrée de la cuisine, je voyais la piscine vide, la brutalité de la lumière sur le ciment du patio, les austères meubles de jardin et les plantes en pots qui n’avaient pas été arrosées et commençaient à virer au brun.
« Que veux-tu que j’y fasse ? dis-je.
– Ton oncle est proche de la Mafia, il fait des affaires avec Frankie Carbo, répondit-il.
– Mon oncle organise des matches de boxe.
– Je dois te le répéter ? Il connaît Frankie Carbo. Tu sais combien de gens Frankie Carbo a assassinés ? Je veux cet argent. Frankie Carbo peut me le récupérer.
– Ainsi, ton père nous a fait tous ces ennuis pour régler ses problèmes avec la Mafia ?
– C’est le genre de type super qu’il était. En plus, ça ne lui plaisait pas que tu l’emportes sur moi.
– Qu’est-ce que je tire de ça, à part les coordonnées de Miss Cisco ? demandai-je.
– Ton ami Bledsoe collabore avec des trafiquants de drogue. Je peux les faire mettre hors course.
– Je ne veux rien avoir à faire avec tes copains minables, et je ne prendrai pas non plus contact avec mon oncle pour toi.
– Comme tu voudras.
– Et le numéro de téléphone de Miss Cisco ? »
Il s’essuya le nez. « Si tu imagines que tu vas la faire fondre, oublie ça. Derrière ses nibards king size, c’est un glaçon.
– Je fais ça pour quelqu’un d’autre, Grady. Pas pour moi. »
Il sortit d’un tiroir un stylo-bille et un morceau de papier sur lequel il griffonna quelque chose, puis il me le tendit. Je pliai le papier et le mis dans ma poche. Par un interstice à mi-hauteur de l’escalier, je voyais les pieds nus de la fille. Je voulais essayer une dernière fois d’éveiller la conscience de Grady, et je ne songeais pas seulement à la fille dans l’escalier, mais à la fille à qui on avait brisé la nuque à deux rues de la voiture carbonisée de Loren. « Pourquoi est-ce que tu aimes les Mexicaines ?
– Fiche-moi la paix, Dr Freud.
– Je pense que la mort de Wanda Estevan était sans doute un accident. Pourquoi ne pas le reconnaître, et en finir avec ça ? »
Il se massa l’arrière de la nuque, en ouvrant et refermant les yeux comme s’il venait juste de s’éveiller. Il avala cul sec une gorgée directement à la cafetière, ses lèvres tachées de marc. Il se pencha vers moi. « Tu me demandes pourquoi j’aime les Mexicaines ? Elles savent quand elles doivent fermer leur bouche et quand elles doivent l’ouvrir en grand. Compris ?
– Tu es un drôle de type, Grady. Ne bouge pas. Je trouverai la sortie tout seul. »
Je n’appelai pas Cisco Napolitano. Dans l’annuaire croisé de la bibliothèque publique, je trouvai son adresse. Elle habitait le même immeuble du Montrose District que Vick Atlas. Mais j’avais consacré aux problèmes des autres assez de temps pour la journée. Ce soir, je surgirais de la cage de contention au sommet de Péché Originel.
Les gradins étaient bourrés de spectateurs vêtus de leurs plus belles robes de coton, de leurs plus beaux jeans propres, de leurs plus belles chemises à manches courtes. Tout le bâtiment ronronnait d’un bourdonnement continu, comme une ruche. J’étais derrière les cages, en compagnie de tous les concurrents qui grouillaient là. C’était une fraternité semblable à nulle autre. Pour la plupart, ils venaient du Texas, de l’Oklahoma, du Wyoming, du Montana ou du Canada. Quelle que soit leur origine, tous paraissaient avoir le même accent nasal. Ils semblaient sculptés dans le chêne. Ils marchaient en canard, comme s’ils n’avaient pas l’habitude de se déplacer au niveau du sol. Je portais des jambières, comme tout le monde, sauf que les miennes n’avaient pas de franges et étaient d’une seule couleur, d’un jaune brunâtre délavé par le soleil, car elles avaient été portées par mon grand-père quand il était vieux. J’avais une heure à attendre avant de devoir grimper en haut de la cage et de m’installer sur le dos de Péché Originel. Pendant l’heure passée, j’étais allé trois fois aux toilettes.
Valerie était assise en compagnie de quelques-unes de ses amies du club 4-H, de l’autre côté de l’arène, mais je ne voyais pas mon père. Quand il assistait à une manifestation publique, il s’asseyait toujours aux mêmes places. À un match de base-ball, il s’asseyait derrière la première base ; à la messe, il s’asseyait sur le dernier banc ; au cinéma, il s’asseyait sur le dernier siège de la rangée ; aux spectacles équestres, il s’asseyait près de la rambarde ; et aux rodéos il s’asseyait dix rangs derrière les cages. Je levai les yeux vers les gradins, mais je ne le vis nulle part. Il n’y avait que quelques sièges de vides, et la plupart furent occupés par des gens qui allaient aux stands. Je sentis mon cœur faiblir, ma résolution s’effriter. Puis je le vis escorter ma mère en bas des marches, vers deux sièges vides. Elle portait des gants blancs, et une toque à la voilette remontée. Je leur fis signe, mais, dans l’ombre, ils ne pouvaient pas me voir.
Je vis aussi Saber, Manny et Cholo. Saber me fit signe, et j’en fis autant. Ses deux amis mangeaient des sandwiches barbecue, se léchant la sauce sur les doigts. J’allai aux toilettes. Dans l’allée, un Noir avait installé un stand de cireur avec des sièges surélevés, et une bande de coureurs de rodéos de la petite bourgade de Tomball faisaient cirer leurs bottes, tout en matant les filles et en fumant des cigarettes roulées, tandis que le cireur agitait son chiffon au rythme du R&B sortant de sa radio portable. Ç’aurait dû être une scène idyllique, du genre de celles qu’on voit en couverture du Saturday Evening Post. Ce n’était pas le cas.
Un groupe de loubards de North Houston, vêtus de drapes, de pompes pointues à claquettes, aux coiffures en queue de canard gominées, s’avança d’une allure nonchalante, les épaules voûtées, à grands pas excessifs, les bras pendant aux côtés. Parmi eux, je vis Loren Nichols, en bottes de cow-boy et en jean, qu’il portait bas sur les hanches et sans ceinture, façon greaser. À l’instant où ils passèrent devant le stand du cireur, un des garçons de Tomball dit : « Coin coin. »
Ça ne pouvait pas passer comme ça. Il fallait absolument répondre à l’insulte et au défi. Les deux groupes se méprisaient mutuellement, pire que les Blancs avec les Noirs ou les Hispaniques, et si on leur demandait pourquoi, ils n’étaient pas capables de l’expliquer, sinon de dire : « Ils sont toujours en train de le chercher, mec. »
Loren entra dans les toilettes, seul. Je le suivis à l’intérieur, et m’installai à un urinoir à côté du sien. Il ne m’avait pas remarqué, et pendant qu’il se soulageait il regardait derrière lui, vers l’entrée.
« Salut, dis-je.
– C’est toi, Broussard ? Ça te va bien, ce chapeau et ces jambières, dit-il.
– Je monte dans quelques minutes. Ne reste pas avec ces types, Loren.
– Quels types ?
– Les loubards avec qui tu es.
– Ce sont mes amis. Ne les insulte pas.
– OK, je ne les insulterai pas. Je connais ces jeunes au stand du cireur. Ils viennent de Tomball. Ils ne pensent pas à mal. Laissez tomber.
– Si, ils pensent à mal.
– Ne te mêle pas de ça, mec. Ça n’en vaut pas la peine.
– C’est pas moi qui ai commencé », dit-il.
Je remontai ma fermeture éclair, me lavai les mains et allai au lavabo. Il se peignait devant la glace. Je sortis mon portefeuille. « J’ai deux passes, des sièges réservés. Ils étaient pour Valerie et une amie, mais elle est venue avec les filles du club 4-H. Prends-les.
– Non, mec.
– Si, mec, dis-je, en lui enfonçant un doigt dans le sternum.
– Tu te fais trop de souci, Broussard.
– Ne m’appelle pas par mon nom de famille.
– OK, Aaron. Tu es un extraterrestre. Mais tu es un bon gars. » Il me prit les billets des mains.
« Il vaudrait mieux que tu poses ton cul sur l’un de ces sièges, dis-je.
– Tu montes quoi ?
– Des taureaux.
– Je savais que t’étais suicidaire. » Il brandit les places. « Merci. »
Je sortis des toilettes avant lui, sans me retourner. Ses amis étaient rassemblés à un stand à environ six mètres de celui du cireur. Aucun d’entre d’eux n’avait rien acheté. Ils paraissaient attendre Loren. Je traversai le passage, franchis un portail de sécurité et longeai l’enclos des broncos avant d’entrer dans la zone de chargement, derrière les cages. Je levai les yeux sur les gradins pour tenter de localiser mes parents, mais le soleil m’empêchait de les voir. Je vis toutefois Manny, un sourire satisfait sur les lèvres. Il se leva et me fit un doigt d’honneur, puis se mit les mains en coupe sur le phallus. Derrière moi, j’entendis un taureau défoncer sa cage de contention.
Tandis que je m’abaissais sur Péché Originel, mes dents claquaient si fort que j’étais persuadé que le préposé à la porte les entendait. Je tirai fort sur le lasso, et je sentis entre mes cuisses Péché Originel se gonfler, comme un orage, puis s’écraser des deux côtés de la cage ; de la main gauche, j’effleurai ma médaille sainte, prononçai dans ma barbe les premiers mots du « Je vous salue Marie », puis, ne parvenant pas à me rappeler le reste de la prière, je hurlai : « Dehors ! »
La porte s’ouvrit à la volée. Péché Originel et moi surgîmes de l’ombre dans un monde de spots aveuglants, de toréadors munis de crampons, vêtus de vêtements voyants et fardés à la manière de clowns, la cloche de métal tintant sur le lasso, Péché Originel frappant des quatre fers, me tordant la colonne comme une chaîne de bicyclette prête à rompre, le choc si violent que j’étais sûr que mon corps allait craquer, tandis que mes éperons n’arrêtaient pas de racler la nuque de Péché Originel, ma tête tendue en arrière vers sa croupe.
Les toréadors semblaient tourner autour de moi, les spots étaient d’un bleu aveuglant, mes jambières battaient, mes fesses semblaient glisser sur le côté à chaque secousse, tandis que j’attendais en vain la sonnerie. Je crus entendre mon père dire Tiens bon, fiston. Le taureau que tu ne pourras pas monter n’est pas né. Péché Originel se mit en tire-bouchon et inversa sa rotation. Pendant une fraction de seconde, je vis les autres cavaliers dressés sur les palissades, l’air inquiet. Je sentis du sang sur mon visage et compris que j’avais reçu un coup de corne et étais sur le point de basculer ; je compris aussi que mon bras gauche était coincé et que je courais un grand risque d’être traîné au bout d’un lasso sous les sabots de Péché Originel, ou empalé et secoué comme une poupée de son.
Mais rien de tout ça n’arriva. J’entendis la sonnerie comme la voix de Dieu. Puis je me trouvai expédié en l’air, mon bras libéré du lasso, et même si je m’écrasai au sol sur le flanc, je savais que j’étais en un seul morceau et que les toréadors faisaient diversion pour éloigner Péché Originel de moi. J’avais encore mon chapeau sur la tête, la coupure sous mon œil était une médaille d’honneur, le public applaudissait, criait, se levait, les autres concurrents m’époussetaient, me donnaient des tapes dans le dos en disant des trucs comme « Un sacré parcours, petit » ou « Casey Tibbs n’a qu’à bien se tenir ».
Mais je fus disqualifié. De ma main libre, j’avais effleuré le taureau lors de sa première ruade après la sortie de la cage. Cela dit, c’était sans importance. Mériter les compliments des professionnels du rodéo était en soi une récompense. Un aide soignant nettoya ma coupure et posa un bandage. « Fais-toi mettre quelques points, ou tu auras une cicatrice », dit-il.
J’entendis un bruit à l’extérieur de l’arène, quelque part dans les allées, près des stands. Au début, ce fut un seul cri, peut-être le cri d’une femme, puis le bruit commença à augmenter, comme un vent qui tourbillonne dans une forêt, qui gagne en puissance, qui se gonfle de débris organiques. Voici les mots que j’entendis :
« Poignardé. »
« Combien ? »
« Qui a été poignardé ? »
« Une dame dans le coin a dit que c’était son fils. »
« Quelqu’un est mort ? »
« Je sais pas. »
« J’espère qu’ils tueront la bande qui a fait ça. »
« Un gosse a tiré un poignard, un de ces Italiens. C’est ce qu’ils ont dit. »
Avec une compresse de gaze de dix centimètres carrés sur le visage, je débouchai dans l’entrée et me dirigeai vers le rassemblement qui s’était formé autour du stand du cireur. Je grimpai sur la rambarde qui entourait le stade pour voir par-dessus les têtes. Un gamin blond en jean, chemise de cow-boy et cheveux en brosse, son chapeau roulé sous sa tête, était allongé sur le dos, la chemise ouverte, la cellophane d’un paquet de cigarettes collée sur la blessure sous son mamelon gauche. Deux ambulanciers essayaient de pousser un brancard à travers la foule. Un cran d’arrêt ouvert, ses surfaces ondulant de lumières et de traces rouges comme du vernis à ongles, était posé sur le ciment. Les amis ritals de Loren étaient alignés, les bras tendus et appuyés contre le mur, tandis que trois flics en uniforme les secouaient, leur écartant les chevilles à coups de pied, leur retournant les poches, expédiant sur le ciment des pièces de monnaie, des clefs et quelques couteaux. Je ne voyais pas Loren parmi eux.
Une bulle savonneuse couleur de vin se forma sur les lèvres du garçon. Une femme, qui devait être sa mère, était inconsolable. Elle donnait des coups de poing sur la poitrine d’un homme qui tentait de la calmer. Une des mains du garçon s’agrippait au poignet d’un homme vêtu d’un pantalon mou, d’un nœud papillon à clip et d’une chemise blanche, et qui tenait une bible qu’il maintenait ouverte avec le pouce. Le visage du garçon était exsangue ; il y avait un triangle sombre sur son jean, là où il s’était uriné dessus. Les ambulanciers finirent de traverser la foule à l’instant même où le garçon regarda droit au plafond et cessa de respirer, comme si quelqu’un avait débranché une prise à l’arrière de sa tête.
Chacun dans la foule se tut, même ceux qui ne voyaient pas ce qui se passait. Tous semblèrent sentir, en même temps, que le garçon était mort. Je m’écartai de la rambarde et me mêlai à la foule. Un homme devant moi murmura à un ami : « Chez nous, il n’irait même pas en prison. »
Quelqu’un me toucha le dos. C’était Loren Nichols. « Que s’est-il passé ? » dit-il.
Je ne répondis pas. Je le pris par le bras et le tirai en direction des toilettes. Il essaya de se libérer, tordant le cou pour voir par-dessus la foule. « Réponds-moi, Aaron. Que s’est-il passé ?
– L’un de ces jeunes de Tomball est mort. Où étais-tu ?
– Dans les gradins. On s’est servis des passes que tu m’as donnés, une fille et moi. Les flics chopent quelqu’un ?
– Je m’en fiche bien. » Je le poussai contre le mur. « Ne lève pas les yeux.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Ils te connaissent. Je t’ai dit de ne pas lever les yeux.
– Qui me connaît ?
– Les flics.
– Ce sont mes amis, là-bas.
– Ouais, et l’un d’eux vient de tuer un lycéen.
– Pour quelle raison ?
– Pour rien. Absolument rien. C’est toujours comme ça que se terminent ces conneries de gros dur. Un gamin fait des bruits de canard et quelqu’un lui plante une lame. C’est sa mère, qui hurle, là-bas. Tu veux lui expliquer pourquoi son fils est mort ?
– Arrête avec ça. Je ne porte jamais de lame.
– Ouais, mais ces types, eux, si. À ton avis, que va-t-il se passer si la police met la main sur eux ?
– Ils sont toujours mes amis. » Il entreprit de se dégager.
« Ils ne sont pas tes amis. Ce sont des bêtes de somme, exactement comme les gosses de riches qui traînent avec Grady.
– Je ne suis pas comme Grady Harrelson, et mes amis non plus.
– La ferme. »
Il y avait plusieurs cabines téléphoniques contre le mur. Je le poussai dans l’une d’entre elles, et me tins sur la porte, pour qu’il ne puisse pas sortir. Il avait les cheveux dans les yeux, le visage en feu. « Dégage.
– Je t’ai dit de la fermer. Où est ta copine ?
– Aux toilettes.
– Tu as une bagnole ?
– Le camion de mon frère. »
Je retirai mon chapeau, que je lui mis sur la tête. « Suis-moi. Regarde le sol.
– Pourquoi tu fais ça ?
– Parce que tu es trop stupide pour t’occuper de toi.
– Tu es sûr que ce gamin est mort ?
– Le couteau l’a touché au cœur.
– Seigneur. Il faut que je récupère ma copine.
– Pour qu’elle se fasse arrêter ou lyncher avec toi ? », dis-je.
Les gens passaient près de nous en courant en direction du stand du cireur. Par une fenêtre, je vis les gyrophares d’une ambulance, la sirène mourant comme si elle descendait au fond d’un puits. Je pouvais presque sentir la chaleur de la foule, une puanteur collective, quasiment fécale.
« J’en ai vu un, dit une voix.
– Où ? demanda quelqu’un d’autre.
– Près des toilettes. Il y a un instant. Il est arrivé avec eux.
– Continue à marcher, dis-je à Loren. Ne te retourne pas. »
Je serrai son bras plus fort, mais il ne résistait plus. Un homme qui allait dans la direction opposée me heurta ; il ne s’excusa pas, ne me regarda même pas, mais continua à avancer, suivi par d’autres. J’entendais la mère hurler, ce qui attirait de plus en plus de gens qui quittaient les gradins pour gagner le lieu du rassemblement.
« Ça ne me plaît pas de m’enfuir, dit Loren. Je n’ai rien fait de mal.
– J’en vois encore un de leur bande ! cria quelqu’un. Ce Rital, par ici ! »
Un policier sifflait. La populace qui s’était écoulée près de nous parut se mettre au ralenti, les têtes tournant lentement, les yeux venant se poser sur nous. Je tirai Loren avec moi. Devant nous s’ouvrait le tunnel menant à la zone de chargement derrière les cages. « Hé, toi ! cria une voix. Que quelqu’un arrête ce type ! C’est leur chef, nom de Dieu ! Celui avec une queue de canard. »
Nous traversâmes le tunnel, puis franchîmes une porte latérale qui ouvrait sur un espace vide, au sol en terre battue, sous les gradins. Je fermai la porte, retirai mes bottes, débouclai mes jambières et les écartai de mon jean. « Enfile ça. Je les récupérerai plus tard. Prends-en bien soin. Elles étaient à mon grand-père.
– J’ai pas peur, dit Loren.
– Moi si, dis-je. Maintenant enfile-les. Si tu me réponds quoi que ce soit, je te mets la tête à l’envers. »
L’orchestre se mit à jouer « The Eyes of Texas », puis un énorme piétinement secoua les gradins et les poutres, comme une charge d’éléphants dans un escalier, si retentissante que de la poussière et des graviers nous tombèrent en cascade sur la tête. Soit la foule quittait les stands, soit elle y revenait, je n’aurais su le dire. Quelqu’un ouvrit la porte d’un coup de pied, et projeta à l’intérieur la lumière d’une torche. Au-delà de son éclat, j’aperçus son insigne, sa casquette et son revolver dans son holster. « Qu’est-ce que vous foutez là ? dit-il.
– On est venus pisser, dis-je. On ne voulait pas pénétrer dans cette cohue sur le passage.
– Pourquoi tu as retiré tes bottes ?
– J’ai basculé, et elles sont pleines de terre.
– Bon, termine ce que tu fais, et sors de là, dit-il. Là-haut, un gamin s’est fait assassiner. L’assassin s’est peut-être enfui.
– Quel âge avait le gamin qui s’est fait suriner ? » demanda Loren.
La ferme, Loren.
« Dix-sept ans, dix-huit, dans ces eaux-là, dit le flic. Il était venu avec sa mère. Vous connaissez ces gosses de Tomball ?
– Non, monsieur, dit Loren.
– Ce sont de bons gars, dit le flic. C’est une véritable honte. »
Il balaya à nouveau de sa torche nos visages et nos corps, puis éteignit sa lampe et s’en alla, laissant la porte ouverte. À l’intérieur des jambières de mon grand-père, les jambes de Loren paraissaient longues, comme des tuyaux de poêle.
« Ne t’arrête pas avant le camion de ton frère, dis-je. Et ne regarde pas autour de toi. Même si tu en as très, très envie.
– Est-ce que ce flic essayait de me dire quelque chose ?
– Non, tu n’avais rien à voir avec ça, Loren.
– Ce gosse a dû faire quelque chose. Peut-être que c’est lui qui a sorti la lame.
– Arrête de te raconter des histoires. Ces jeunes de Tomball pensent qu’une exposition de tracteurs John Deere dans le gymnase du lycée est un grand événement. Et le rodéo aussi. Leur seul péché est leur innocence. Pour eux, on ne se bat qu’à mains nues. »
Je ne voulais pas rendre sa situation pire qu’elle n’était. Mais l’incrédulité et la peur sur le visage du gosse, et l’impuissance qu’exprimait son regard, étaient des images dont j’aurais du mal à me libérer. Secrètement, j’espérais que les amis de Loren seraient réduits en purée.
« Quand je pense à ce gosse, je me sens mal, mec, dit Loren. Qui prend les fouteurs de merde au sérieux ? Si j’avais été là, j’aurais calmé le jeu.
– Tu crois qu’ils se font du souci pour toi ? Le cran d’arrêt était sur le ciment. Et je parie qu’il ne porte pas d’empreintes. Je parie que c’est le moment du jeu de la queue de l’âne.
– Non, le type qui a fait ça saura se tenir droit.
– Ouais, c’est pour ça qu’ils étaient tous menottés, dis-je.
– Ils étaient menottés ?
– Et ils se sont fait mettre par terre. Personne n’est resté droit. Le type qui a poignardé ce môme était un minable. » Loren écarquilla les yeux et regarda derrière lui. « Et ma nana ?
– Ce sont des sièges réservés. Je sais où elle est. Je la ramènerai.
– Il faut que je dise quelque chose. J’ai été à Gatesville pour avoir failli tuer un type avec un pistolet à air comprimé. Il avait peloté ma sœur à une sortie pique-nique, au lycée, et il l’avait cherché. Mais ça m’avait quand même embêté. Je suis pas ce genre de type, Aaron.
– Ça, je le sais.
– Comment ?
– Tu es comme moi. Tu ne te rends jamais compte de ce que tu fais de bien. »
Il descendit le passage, mon chapeau de paille incliné sur les yeux, les jambières de mon grand-père battant sur ses jambes. Personne ne le remarqua. Puis il franchit la porte et disparut.
Je ne trouvai pas sa copine, mais je trouvai Valerie, et nous remontâmes dans les gradins et nous assîmes avec mes parents. Je ne leur racontai pas ce que j’avais vu dans le passage, et ne leur parlai pas de Loren. Le rodéo reprit, mais nous partîmes tôt. Dans une salle d’urgences, on me posa vingt et un points sur le visage, puis nous allâmes dans un grill, pour un dîner tardif.
Je dis une prière silencieuse pour le gosse qui s’était fait assassiner, et tentai d’oublier son regard. Après toutes ces années, je le porte encore en moi. C’était un regard de regret, non pas à cause des mots imprudents qu’il avait peut-être prononcés, mais parce qu’on ne lui avait pas laissé assez de temps pour juger du côté éphémère de la vie. Je pensai à ce que mon père m’avait raconté des soldats yankees qui martelaient de la crosse de leurs mousquets la crête de Cemetery Ridge en psalmodiant « Fredericksburg, Fredericksburg, Fredericksburg », et je me demandai s’ils étaient à jamais marqués par leur visite dans les Abysses, ou s’ils entretenaient volontairement ce souvenir.
Pour une raison inexplicable, j’avais le sentiment de mieux comprendre la solitude de mon père.
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