Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 17 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 15

15

 

Quand j’eus réglé l’addition, Valerie et moi émergeâmes dans la chaleur de la soirée et le vent qui agitait les palmiers le long de Seawall Boulevard. Une minute plus tôt, j’avais vu Cisco Napolitano sortir, seule, par la même porte, pendant qu’Atlas parlait encore à ses amis à la table dans le coin. Tandis que Valerie et moi nous dirigions vers ma voiture, Cisco sortit du parking dans une Buick bleu foncé et s’arrêta le long du trottoir de l’autre côté de la rue, pour attendre Atlas, pensais-je.

« C’est la femme dont tu m’as parlé, celle qui connaissait Bugsy Siegel ? demanda Valerie.

– C’est elle.

– Pourquoi est-ce qu’elle nous regarde ?

– Je pense qu’elle est paumée. Elle aurait peut-être eu une vie différente si elle n’avait pas été en relation avec des sales types. Tu veux que je te la présente ?

– Non. »

Mais Cisco ne nous laissa pas le choix. Quand nous passâmes à côté de la Buick, elle ouvrit la portière et sortit. Sa peau bronzée, sa robe du soir noire et son chemisier rose orchidée étaient marbrés par la lueur du néon ; elle avait les cheveux torsadés autour de la gorge, comme des serpents. « Est-ce que le Débile arrive ?

– Je n’ai pas fait attention à lui. Que faites-vous avec ce sale type, Miss Cisco ? dis-je.

– Je paye le prix de la pauvreté. J’ai voulu t’avertir, mais tu n’as pas voulu m’écouter, petit. Maintenant, va te faire foutre. »

Comment comprendre un tel message ?

Mais ce n’était pas terminé. À l’instant où nous nous éloignions, Atlas sortit du club. Quand il nous vit, il ouvrit le coffre de la Buick et en sortit quelque chose, qu’il prit avec lui sur le siège passager avant de refermer la portière. Cisco Napolitano fit demi-tour pour pouvoir passer près de nous. Par la fenêtre, Atlas tenait une chaîne. Trois boucles de corde étaient entrelacées dans ses maillons. En passant près de nous, il agita la chaîne. « Voilà ce qui t’attend, trou-du-cul. »

Le lendemain matin, je téléphonai à Saber. Pas de réponse. Je rappelai le soir, et Mr Bledsoe me raccrocha au nez. Je réessayai le lendemain matin, et Mrs Bledsoe répondit. « Il n’est pas avec toi ? » dit-elle.

Deux jours plus tard, Saber vint chez moi avec sa bagnole. Ses vitres étaient voilées de poussière, ses ailes et ses enjoliveurs couverts de boue. Mes parents étaient au travail. Saber ne coupa son moteur qu’en arrivant à la porte cochère. Quand il sortit, il se retourna pour jeter un coup d’œil sur la rue, alors qu’il n’y avait pas de circulation, ni personne dans les jardins. Une enveloppe dépassait de sa poche arrière, moulée sur ses fesses. Il mâchait un chewing-gum, qu’il faisait éclater ; ses yeux étaient comme des pois sauteurs mexicains. « Ma mère m’a dit que tu me cherchais.

– J’ai eu une histoire avec Vick Atlas au Balinese Club, à Galveston. Son bandeau est tombé. Tu te souviens des pétards qu’ils jetaient ? Son œil a été brûlé. Cette brique a peut-être touché le pare-brise, mais ce n’est pas elle qui lui a endommagé le visage.

– Les flics ne l’ont jamais su ?

– Ils n’ont sans doute pas regardé le rapport médical. Ou peut-être qu’ils s’en fichent.

– Fils de pute.

– On est libres, dis-je. Tout ce qu’ils ont contre nous, c’est cette accusation bidon d’une effraction chez Krauser. »

Il se mit à mâcher son chewing-gum plus rapidement, ses yeux faisant dans l’air des trous brûlants.

« L’accusation est bidon, hein ? dis-je.

– Tout le monde s’en fiche. De toute façon, Krauser et ces têtes de nœud qui m’ont cassé la gueule vont nous mettre ça sur le dos.

– Mon père a parlé avec mon patron, à la station-service. Mon patron a vu le policier examiner mes chaussures. Il dit qu’il n’y avait aucune trace de peinture dessus. C’est le flic qui a frotté de la peinture dessus, chez Krauser.

– C’est sans importance. S’ils n’arrivent pas à nous coincer d’une façon, ils le feront d’une autre. Rien n’a changé. » Il retira de sa poche arrière l’enveloppe qu’il me tendit. Le rabat était collé. « Ouvre-la dans la maison.

– Elle contient quoi ?

– Huit cents, en cash.

– Combien ?

– Pour ta caution, pour ta voiture pleine de pisse, et pour les amendes que ton papa a dû payer. Si t’as besoin de plus, je les ai.

– Ça vient d’où ?

– Self Dépannage Nocturne. Houston est allégée d’une Caddie décapotable rose, autrefois propriété de Grady Harrelson.

– C’est ce qu’a dit Vick Atlas. J’ai pensé qu’il était dingue. Tu as piqué la voiture de Grady ?

– Les Mexicains que j’ai connus en prison m’ont un peu aidé. Un officier de police de Nuevo Leon adore sa nouvelle bagnole.

– Je n’arrive pas à croire que tu aies fait une chose pareille. Et tu as touché combien, pour ça ?

– Pas grand-chose. On a partagé en trois, et il a fallu qu’on graisse la patte à des types de la frontière. Alors on a fait un pot commun, et on a fait une autre affaire. Celle-là, ça a été le jackpot. Ma part était de deux mille huit cents.

– Pour faire quoi ? demandai-je, le cœur battant.

– Pour faire passer le Rio Grande à un peu de cannabis et à un plein chargement de yellow jackets et de redwings. »

Je lui remis l’enveloppe dans la main. « Je ne veux pas le savoir, Saber. Laisse cet argent dans une église. Balance-le par la fenêtre dans le Cinquième District. Ne l’apporte pas ici.

– C’est ce que tu penses ?

– Et pas qu’un peu. »

Il retira de sa bouche le chewing-gum qu’il jeta dans le parterre d’hortensias de ma mère. « Qu’est-ce qu’on est censés faire ? Rester accroupis pour être tous les jours forcés de baiser le cul de quelqu’un ?

– Ne t’approche pas de ces Mexicains.

– Manny et Cholo sont mes amis. Ils ont été tous les deux à Gatesville. Manny a fait une période à Huntsville. Ils sont pas prêts à se faire enculer.

– Écoute-toi un peu, dis-je.

– Prends cet argent.

– Pas question. »

Il monta dans sa voiture et referma la portière, puis il démarra et fit ronfler son moteur, remplissant la porte cochère d’une odeur d’huile. Je fis le tour jusqu’à sa vitre. Il avait l’épaule appuyée contre la portière, comme les jeunes voyous. Il leva les yeux sur moi, son tee-shirt roulé jusqu’aux aisselles, une cigarette pas allumée collée à sa lèvre, le Saber insouciant de toujours.

« Grady Harrelson m’a dit que Vick Atlas avait menacé de nous traîner tous les deux au bout d’une chaîne, dis-je. Quand je l’ai vu à Galveston, il a sorti une chaîne par la fenêtre de sa voiture et il a dit : “Voilà ce qui t’attend, trou-du-cul.”

– Et c’est moi le mec dont la vie est foutue ? C’est le comble. »

Il recula dans la rue et s’éloigna, ses haut-parleurs volés hurlant « Lawdy Miss Clawdy », de Lloyd Price.

Je me rendis au commissariat dans le centre et demandai à parler à l’inspecteur Merton Jenks.

Le policier à la réception ne leva pas les yeux. « Il est en train de déjeuner.

– Il est onze heures.

– Il mange cinq fois par jour.

– Il sera rentré à quelle heure ?

– Il ne l’a pas dit.

– Où est-ce qu’il déjeune ? »

Le policier leva la tête. « À deux rues d’ici. Là où il y a un brancard et une pompe gastrique devant la porte. »

Je crus qu’il plaisantait jusqu’au moment où j’arrivai à une salle de billard avec un comptoir pour manger, et où je vis Jenks par la fenêtre. Il y avait aussi une cabine en bois où les clients pouvaient toucher leurs chèques d’allocations et payer leurs cautions. Jenks était penché sur un sandwich meatball et un bol de haricots secs qu’il mangeait à la cuiller. J’avais une envie urgente d’aller aux toilettes. Je longeai toute la longueur de la salle à travers une fumée aussi dense et toxique que du venin de serpent, fis ce que j’avais à faire et me lavai les mains que j’essuyai sur mon pantalon. Puis j’attendis que quelqu’un pousse la porte pour ne pas avoir à en toucher le bouton. Je sortis et m’assis à côté de Jenks sans y avoir été invité. « Vous avez vu ces toilettes ?

– Tu devrais voir la cuisine, me répondit-il.

– Pourquoi est-ce que vous mangez là ?

– Un aperçu philosophique. » Il s’essuya la bouche avec une serviette en papier. « Qu’est-ce que tu veux ?

– Vous avez eu un rapport médical sur Vick Atlas, non ?

– L’avocat de ton vieux a fait du bon boulot. Alors qu’est-ce que tu veux ?

– Mon père a trouvé un témoin qui peut prouver que Saber et moi, on n’est pour rien dans l’effraction de la maison de Mr Krauser.

– Exact. Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu veux. »

La dernière fois que je l’avais vu, il s’était conduit de façon amicale, et je comprenais mal sa mauvaise humeur. Je le lui dis.

« Je suis inspecteur aux homicides, dit-il. J’ai autre chose en tête que des conneries d’adolescents.

– Vick Atlas menace de nous tirer au bout d’une chaîne derrière sa voiture, Saber et moi. Dites-moi ce que nous devons faire pour nous libérer de ça.

– Ce que vous devez faire ? Tu me poses cette question ?

– À qui d’autre puis-je la poser ? Et cet inspecteur Hopkins, ce type qui a essayé de nous coincer pour l’effraction chez Mr Krauser ? »

Deux hommes bruyants, pas rasés, en vêtements froissés, rangèrent leurs queues de billard et s’assirent à côté de nous. Ils prirent des menus et commencèrent de commander.

« Ces sièges sont occupés, dit Jenks.

– Par qui ?

– Par moi », dit Jenks.

Ils se levèrent, l’un d’eux faisant tourner le siège sur le tabouret, et nous regardèrent.

« Hopkins a travaillé aux mœurs à Galveston, dit Jenks.

– Ah ouais ? »

Il regarda droit devant lui, écarquillant les yeux pour jouer la consternation. « Je vais essayer de dire les choses autrement. Hopkins a les mêmes opinions politiques fascistes que ton professeur de métallurgie. Et il a la cervelle comme du tabac à chiquer. Ajoute à ça son passé à Galveston, et tu as ta réponse. » Il mordit dans son sandwich.

« Je ne comprends pas.

– Seigneur. » Il posa son sandwich. « Des fortunes partent de Galveston, destinées aux casinos et aux hôtels de Vegas et de Reno. Les Ritals deviennent respectables. Clint Harrelson joue un grand rôle là-dedans, mais il ne continuera pas à financer des Ritals tant qu’ils n’auront pas mis de l’ordre dans le bordel que vous avez semé. Le cœur du problème, c’est la Mexicaine assassinée. Est-ce que c’est toi qui l’as tuée ?

– Bien sûr que non.

– Alors, si ce n’est pas toi, c’est qui ?

– Grady Harrelson et ses amis ?

– Je savais que tu comprendrais.

– J’ai vu Grady à mon église. Il est entré dans le confessionnal. Il n’est pas catholique. »

Jenks s’était remis à son sandwich. Il le posa sur son assiette. « Il t’a dit quelque chose ?

– Pas directement. Il craignait que le prêtre ne le dénonce.

– Que lui as-tu répondu ?

– La confession est sous le sceau du secret, que celui qui se confesse soit catholique ou non, dis-je.

– Répète-moi exactement ce que Grady Harrelson t’a dit. »

Je répétai à Jenks tous les détails dont je me souvenais. Avant que j’aie terminé, il secoua la tête. « Ça ne suffira pas.

– Je pense qu’il reconnaissait avoir tué la fille », dis-je.

Il avait les manches retroussées, sa veste pliée sur le comptoir. Je voyais sur son bras le tatouage du parachute rouge, traversé par une veine verte.

« Ma petite amie m’a dit que vous étiez ensemble dans les services secrets, son père et vous, dis-je.

– Comment elle s’appelle ?

– Valerie Epstein. »

Je vis que le nom lui disait quelque chose. « Son père, c’est Goldie Epstein ?

– Je ne connais pas son prénom. Elle a raison ? Vous étiez dans l’OSS ? »

Il regarda dans le vide, son pouce lissant le manche de sa cuiller.

« J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? demandai-je.

– Qu’est-ce que Mr Epstein pense de tout ça ?

– Je sais qu’il n’aime pas le père de Grady Harrelson. Il a dit à Mr Harrelson qu’il le tuerait s’il essayait de leur faire du mal, à Valerie ou à lui.

– C’était ses propres mots ?

– Oui, monsieur. »

Jenks prit sa tasse de café, sans la boire.

« Vous pensez que Mr Epstein exagérait ? » dis-je.

Les deux joueurs de billard bruyants parlaient de plus en plus fort. « Fermez-la avant que je me lève, les gars », dit Jenks. Il se retourna vers moi. Il respirait par le nez. Visiblement, il se demandait jusqu’où il pouvait me parler. « Je vais la faire courte : Mr Harrelson devrait vérifier que ses polices d’assurance sont à jour.

– Vous n’avez pas répondu à ma question, inspecteur.

– À quelle question, bon Dieu ? Je te jure que je compatis avec tes parents !

– Comment vais-je me sortir de tout ça ?

– C’est moi qui te pose une question. Où est ton copain Bledsoe ? Je ne sais pas pourquoi, mais tu ne m’as pas du tout parlé de lui.

– Je m’inquiète pour lui.

– Inquiète-toi pour toi-même. Ce gamin est un gibier de prison né.

– Je crois que je sais comment me sortir de ça, inspecteur. J’ai besoin de votre aide.

– Tu as dix-sept ans, et tu trouves une solution magique ? Ça ne te paraît pas un peu présomptueux ?

– La Mexicaine assassinée était la cousine de Loren Nichols.

– Et alors ?

– Il sait qui a fait ça, mais il a peur. Il faut que je lui parle. Je dois lui donner quelques assurances.

– Qu’est-ce qui te fait penser qu’un gosse comme Nichols serait prêt à faire quelque chose pour un gosse comme toi ?

– Je sais ce que c’est qu’être comme lui. »

Jenks fit signe au serveur. « Emballez mon sandwich et donnez-moi l’addition, vous voulez bien ? »

Après le travail, je trouvai le numéro de Loren Nichols dans l’annuaire. Lorsque j’appelai, il décrocha à la deuxième sonnerie.

« Il faut qu’on parle. Je peux venir chez toi ? dis-je.

– C’est Broussard ?

– Ouais.

– Dis-moi ce que tu as à me dire par téléphone.

– Ce n’est pas une bonne idée.

– Papa et maman sont à côté ?

– Respecte mes parents. Je pense que Grady Harrelson a tué ta cousine. Tu veux bien te sortir la tête du cul ou pas ?

– Monte dans les Heights, et répète-moi ça.

– Compte là-dessus », dis-je. Puis je raccrochai.

Mais je n’eus pas l’occasion de tenir ma promesse.

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