Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 19 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 17

17

 

Cinq jours après le saut de la mort de Mr Krauser, ma mère et moi assistions à ses funérailles, dans la petite église protestante près de chez lui. Le cercueil était fermé. Il y avait une dizaine de personnes sur les bancs, parmi lesquelles le principal adjoint. Deux membres de l’université. Pas d’élèves. Le père de Mr Krauser, qui se tenait voûté, des pellicules sur ses épaules chargées d’une bonbonne d’oxygène, posa une rose jaune sur le cercueil. Le prêtre lut trois passages du Livre des Psaumes, qui paraissaient n’avoir que peu de rapport avec Mr Krauser. Un membre de son équipe de bowling essaya de lire un hommage, mais il laissa tomber ses notes, ne parvint pas à les remettre en ordre et finit par improviser. Il termina en disant : « Emmerde-les, où que tu sois, Krausey. » À l’extérieur, un pic-vert martelait de son bec un poteau téléphonique.

Peut-être Mr Krauser avait-il des qualités. Peut-être avait-il refusé de livrer des jeunes gens aux camps d’endoctrinement de Clint Harrelson, et en payait-il le prix. Peut-être était-il mû par des instincts qu’il ne comprenait pas. Quoi qu’il en soit, je n’étais pas désolé pour lui. Il s’était servi de son pouvoir pour humilier les autres, les diminuer, leur apprendre la honte et la haine de soi. Pour moi, il représentait le point le plus bas de l’espèce humaine, plus bas que les vendeurs de drogue et les maquereaux.

J’étais persuadé qu’il n’y avait dans l’église qu’une seule victime, et c’était ma mère. Ses yeux ne voyaient pas, ses paroles étaient sans vie, sa capacité d’attention était inexistante. La dépression chronique transmise de génération en génération dans la famille Holland, comme un héritage, s’était une fois de plus installée dans son âme. Au fil des années, les médicaments, les piqûres de vitamines, les hospitalisations, les traitements par électrochocs, étaient devenus comme des gouttes de pluie soufflées contre la vitre blindée de sa névrose. J’avais appris très jeune qu’on n’a pas à mourir pour aller en enfer. Assis à côté d’elle sur un banc, je compris qu’elle nous avait déjà quittés et qu’elle s’était installée dans la privation et l’abandon qu’elle avait connus dans sa jeunesse.

Si j’éprouvais quelque chose pour Mr Krauser, c’était du ressentiment. Comme la plupart des suicidés, qui mettent en scène leur départ en Technicolor, arrosant de leur sang les murs ou les trottoirs, Krauser avait laissé un héritage de sac et de cendre que quelqu’un comme ma mère devait porter. Tandis que nous sortions de l’église, je passai un bras autour d’elle. Ses os étaient aussi frêles et creux que ceux d’un oiseau. J’avais envie de virer à coups de pied le cercueil de Krauser de son chariot.

S’il y eut un drame quelconque à l’enterrement, il eut lieu de l’autre côté de la rue, là où je vis Jimmy McDougal assis sur son vélo sous un chêne vert. Je fis entrer ma mère dans la voiture, et rattrapai Jimmy alors qu’il s’apprêtait à s’éloigner en pédalant. J’étais convaincu que, d’une façon ou d’une autre, Mr Krauser l’avait brutalisé. Les parents de Jimmy étaient pauvres et sans éducation, et il portait souvent des vêtements sortis du secours populaire. J’étais convaincu aussi qu’il ressentait, à propos de la mort de Krauser, le même type de culpabilité que ma mère.

« Où vas-tu, camarade ? demandai-je.

– Nulle part. »

Il avait les jambes enfourchées de part et d’autre de son cadre, les mains agrippées au caoutchouc du guidon. Dans la corbeille à provisions installée sur le garde-boue avant, il y avait un havresac de l’armée, avec des poches.

« Tu as ton déjeuner, là-dedans ? dis-je. Ça sent bon.

– Je travaille au drugstore. Je passais par là, c’est tout. Il faut que j’y aille.

– Ne te laisse pas tourmenter par cette histoire, Jimmy. Tu n’as rien fait de mal.

– Ouais, c’est vrai, dit-il.

– Tu es un type bien. Tout le monde le sait. Mr Krauser n’était pas un type bien.

– Comment ça se fait que t’es là ?

– Ma mère ne se sent pas bien. Mais elle ne devrait pas se sentir comme ça, et toi non plus.

– Je suis en retard, Aaron.

– Passe quand tu en as envie. On pourrait aller voir un rodéo ou un match de base-ball au Buffalo Stadium. Qu’est-ce que tu en dis ?

– Ça marche, Aaron. Merci. À bientôt. »

Il posa son pied droit sur la pédale, et il était presque en route quand je vis un petit objet lisse, blanc et cylindrique, dépasser de la poche de son havresac. Je saisis le guidon. « Attends.

– Lâche-moi, dit-il.

– Non. C’est quoi, ce qui dépasse de ton sac ?

– Rien, dit-il en tirant le rabat.

– Comment as-tu eu ça ? demandai-je.

– C’est Mr Krauser qui me l’a donné.

– Un type comme Krauser ne distribue pas ses souvenirs.

– Il l’a fait. Je te jure qu’il l’a fait.

– Vous vous êtes introduits chez lui, Saber et toi, et vous avez saccagé ses affaires. Dis-moi la vérité. Allez, mon pote. »

Il essaya de tourner le guidon pour que je le lâche, puis fit rebondir le pneu avant, secouant la corbeille. « Il faut que j’y aille. Je vais me faire virer.

– Je ne le dirai à personne, Jimmy. Mais il faut que tu me dises la vérité. Saber m’a raconté des craques. Et maintenant il traîne avec de vrais sales types. Et en attendant, je me suis fait arrêter pour ce que vous aviez fait, les gars.

– J’irai à Gatesville. Tu as déjà entendu dire comment c’est, là-bas ? Pourquoi tu me fais une chose pareille ? Tu sais ce qu’ils vont me faire ? »

Il avait raison. On appliquait la loi à ceux à qui on pouvait l’appliquer. Dans le cas présent, un garçon attardé à qui, depuis le jour de sa naissance, on n’avait laissé aucune chance. Je lâchai le guidon. « Tu t’es contenté de rendre à Mr Krauser la monnaie de sa pièce, Jimmy. Viens avec moi au rodéo. Cette année, je monte des taureaux dans la compétition adulte. »

J’essayai de sourire. Mais Jimmy était terrifié. Il se donna de l’élan avec un pied, fonçant hors de l’ombre, luttant pour garder le contrôle de son véhicule, sa peau pâle et ses cheveux fins presque translucides dans la lumière crue du soleil.

Ce soir-là, j’emmenai Valerie au cinéma. Je ne me souviens plus du nom du film, ni de quoi il s’agissait. J’avais découvert que ma mémoire devenait bizarre. Quand j’étais avec Valerie, je me souvenais juste d’avoir été avec Valerie. Tout le reste était secondaire. Où que nous allions, j’avais conscience de son contact, de l’odeur de ses cheveux, de la lumière dans ses yeux.

Elle portait des jupes plissées, des richelieux et des tennis roses et des corsages blancs à ruchés, et on voyait facilement en elle quelqu’un de sa génération, mais d’une certaine façon elle était toujours au-dessus. Elle mâchait constamment du chewing-gum. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui mâchait autant de chewing-gum, des tonnes de chewing-gum. Elle

appartenait à la National Honor Society 1, au club de théâtre, au club 4-H, au club d’échecs et au club d’éloquence. Où que j’aille avec elle, j’en étais fier. Je me suis toujours demandé qui, de sa mère morte ou de son père veuf, avait le plus d’influence sur elle. Peut-être aucun des deux n’en avait-il. Les nazis avaient tué sa mère pendant la guerre, et le travail de Mr Epstein l’obligeait à s’absenter plus souvent qu’il n’était chez lui. Pour autant que je sache, elle s’était élevée toute seule. Ce soir-là, je lui demandai quel genre de règles son père lui avait enseignées.

« Aucune, répondit-elle, comme étonnée de ma question. Quand j’ai eu mes premières règles, il m’a emmenée danser. Il a dit que maintenant, j’étais une jeune femme, et que ça voulait dire qu’il respecterait toujours mes choix de femme, et qu’il ne m’influencerait pas. Il a dit qu’il ne me jugerait jamais, mais qu’il serait toujours là pour me défendre, quelles que soient les circonstances. Il a dit que si jamais un homme me violait ou essayait de me violenter, il le tuerait, et qu’il tuerait aussi les gens qui étaient avec lui. »

L’Évangile selon Mr Epstein.

Elle m’embrassa sur la joue.

« Pourquoi tu fais ça ?

– Pour te remercier d’être le bon garçon que tu es, répondit-elle.

– J’aurai dix-huit ans cet automne. »

Elle m’embrassa encore.

Vous vous demandez encore pourquoi j’avais tout le temps envie d’être avec Valerie ?

Ce qui prenait le plus de temps à Valerie, c’était ses clubs ou ses engagements scolaires ; c’était de lire à la bibliothèque municipale. Le plus beau cadeau que le gouvernement fit à notre génération fut le programme

WPA 2 connu sous le nom de bibliobus. Ce n’est pas à l’école que ceux d’entre nous qui aimaient les livres avaient appris à les aimer ; nous avions

appris à aimer la littérature en lisant les aventures de Nancy Drew 3, des

Hardy Boys 4 5 , et Richard Halliburton. Un jour, sans doute, Valerie serait bibliothécaire. Pour l’instant, elle s’était forgé une foi presque religieuse dans le savoir qu’on peut acquérir tout seul, sur les étagères moisies d’une petite bibliothèque de North Houston.

Après le film, nous allâmes prendre un soda, et je lui dis que Saber et Jimmy McDougal avaient vandalisé la maison de Mr Krauser, et que Saber m’avait trahi.

« Tu n’en es pas certain, n’est-ce pas ? dit-elle. Jimmy Je-ne-sais-plus-quoi ne t’a pas vraiment dit ça ?

– C’était inutile. J’ai toujours pensé que Saber était mêlé à ça. Quand je lui ai posé la question, il a esquivé. Ce qu’il y a de marrant, c’est que Krauser voulait se persuader que c’était nous les coupables.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il redoutait Clint Harrelson, et le genre de types qui travaillent pour lui. Il pensait que lui, Saber et moi étions manipulés, et que Cisco Napolitano l’avait largué parce qu’il ne voulait pas user de son influence pour envoyer des gosses dans les camps d’endoctrinement de Harrelson. Un type qui avait fait tout le chemin jusqu’à l’Elbe s’est tué sans raison. »

Peut-être que ce raisonnement m’arrangeait et que je disculpais ma mère aux dépens d’un suicidé, mais ça m’était égal. Elle avait payé assez cher dans ce monde, et Krauser non, quel que soit le nombre de nazis qu’il ait pu tuer.

Valerie écarta son Rootbeer Float 6, et sortit de son sac un stylo et un bloc-notes. « Quel était le titre du livre que Clint Harrelson lisait quand toi et ton père avez été chez lui ?

– J’ai vu le mot “eugénique” sur la couverture. L’auteur était un certain Laughlin. »

Elle nota le nom. « Je vais me renseigner.

– Tu devrais peut-être ne pas trop te mêler de ça », dis-je.

Elle me lança un regard qui me fit ciller. Quand on était amoureux de Valerie Epstein, c’était le revers de la médaille. Il ne fallait pas lui dire ce qu’elle avait à faire.

« Ce que je veux dire, c’est que l’inspecteur Jenks est forcément après ces types depuis des années. Il doit en avoir une indigestion.

– Où est Saber, en ce moment ?

– Avec deux Mexicains vendeurs de drogue.

– Dis-lui que je veux lui parler.

– Lui parler de quoi ?

– Il t’a laissé arrêter pour un délit qu’il avait commis. Je vais lui dire ce que je pense de ça.

– Laisse tomber », dis-je.

Sous la table, elle mit ses deux tennis roses sur mes bottes de cow-boy.

« Si je le vois, je lui dirai », dis-je.

Elle martela mes pieds de ses tennis.

« Je vais l’appeler, dis-je.

– Tu ne sais jamais quand je plaisante, hein ? » répondit-elle.

Je n’ai jamais vu personne avec une pareille lumière dans les yeux.

Elle fit de Clint Harrelson l’objet de son enquête privée à la bibliothèque municipale de son quartier, puis élargit son enquête à la bibliothèque du Rice Institute. La station-service où je travaillais n’était pas loin. Le campus restait vert pendant l’été et l’hiver, rempli de chênes, et, au crépuscule, les bâtiments étaient plongés dans l’ombre. Quand, dans la salle de lecture, je m’approchai d’elle et la vis à l’une des tables, en train d’écrire dans son bloc-notes, des livres étalés autour d’elle, je me souvins de Nancy Drew et de son stylo à encre, faisant la guerre aux forces sinistres qui menaçaient de détruire River Heights. Même si la mère de Valerie avait été tuée par les nazis, elle croyait en la bonté fondamentale des gens. Je ne pensais pas qu’elle trouverait dans une bibliothèque, qu’elle soit municipale ou universitaire, quoi que ce soit qui pût nous apprendre à propos de Clint Harrelson et des dirigeants de la mafia de Galveston une chose que nous ne savions pas. Mais je n’osai pas le lui dire.

« Qu’est-ce que tu as trouvé ? demandai-je, m’asseyant en face d’elle, encore vêtu de la chemise rayée blanc et vert que je portais à la station-service.

– Clint Harrelson a été l’élève d’un collège militaire en Virginie, dit-elle. Il a eu une affectation sénatoriale à West Point, mais il en a été exclu pour avoir harcelé un autre cadet. Et devine ? Il a fait la même chose à Northwestern. Mr Harrelson et ses camarades de la fraternité ont suspendu par les pieds un garçon à une jetée, et ont fini par le laisser tomber sur les rochers. Non seulement ils l’ont tué, mais ils ont caché le corps, et ils ont fait pareil, plus tard, à un autre gosse qui, lui, a survécu.

– Comment as-tu appris tout ça ?

– Les journaux de Chicago sont sur microfilms. Devine en quoi Mr Harrelson est diplômé ? En anthropologie. Regarde ce que j’ai trouvé sur la famille Atlas et sur les agissements de la Mafia sur la côte du Golfe. »

Je n’avais pas envie de voir ça. Je n’avais aucun doute sur le genre de gens qu’étaient les Harrelson et les Atlas. Eux, et d’autres comme eux, faisaient des affaires à coups de batte de base-ball pendant que la loi et les honnêtes gens détournaient les yeux. Il y avait des bordels et des cercles de jeu tout le long de la côte du golfe du Mexique, y compris dans le Mississippi, pourtant censé être un dry state, et ils agissaient ouvertement, sans être sanctionnés par les autorités. Les machines à sous et les jeux de courses de chevaux étaient partout et, en Louisiane, des flics en uniforme, leur insigne épinglé à leur chemise, travaillaient derrière le bar et servaient des cocktails à des mineurs. Mais je ne voulais pas que Valerie sache ce que je pensais des informations qu’elle avait si durement obtenues. Qui aurait voulu faire de la peine à Nancy Drew ?

Je lus ses notes et regardai les pages qu’elle avait cochées dans ses livres, feignant autant d’intérêt que j’en étais capable. « Je n’ai pas encore dîné. Si on allait prendre du poulet grillé au Bill William’s ?

– Il faut que je rentre pour aider mon père avec ses impôts, dit-elle.

– Tu as le temps de prendre un soda ?

– Il vaut mieux pas. À demain, Aaron. »

Je l’accompagnai à sa voiture. C’était celle de son père, une Chevrolet quatre portes. À cette époque, dans la plupart des familles, il n’y avait qu’une seule voiture ; et bien des familles n’en avaient pas. La voiture des Epstein était garée dans un cul-de-sac, à l’ombre d’un pin d’Elliott qui se découpait dans le soleil. Il venait de pleuvoir, et les fenêtres et les toits étaient semés d’aiguilles de pin. Les lumières étaient allumées dans les dortoirs et les bureaux de quelques professeurs. J’aurais voulu croire qu’ils nous rappelaient que la civilisation était éternelle, et que le mal ne l’était pas. Mais je ne parvenais pas à me libérer de la trépidation dans ma poitrine. Je me sentais comme le jour où j’avais nagé au-delà du troisième banc de sable au sud de Galveston Island, et où j’étais tombé dans un banc de méduses. Je ne voulais pas la laisser partir.

« Je te suis jusque chez toi.

– Non, pas question.

– Je t’en supplie. »

Elle me posa un léger baiser sur la bouche. « On se voit demain matin, Kemosabe. »

Le soleil tomba derrière les bâtiments du campus. Je la regardai s’éloigner, ses feux arrière clignotant comme des rubis dans l’ombre.

 

1. La National Honor Society est une organisation nationale pour les élèves du secondaire aux

États-Unis. La sélection est basée sur quatre critères : bourse, leadership, service et caractère.

2. Works Progress Administration.

3. Jeune fille détective amateur, héroïne de la série – en français, Alice – signée par Caroline

Quine, pseudonyme collectif de plusieurs auteurs.

4. Les Frères Hardy sont les héros d’une série de romans policiers pour la jeunesse créée

par Franklin W. Dixon (pseudonyme collectif de plusieurs auteurs).

5. Écrivain et aventurier américain (1900-1939).

6. Glace mélangée avec de la rootbeer (bière sans alcool, à base d’herbes).

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