Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 24 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 22

22

 

Le lendemain, j’emmenai Valerie prendre un hamburger, la reposai chez elle et, sans lui en parler, allai chez Loren Nichols. J’avais finalement pris conscience que je m’étais conduit comme un imbécile. J’avais été élevé dans la croyance que le bien triomphait du mal, que la justice finissait par l’emporter, et que Dieu était avec nous. Grâce au plan Marshall, nous avions reconstruit les pays bombardés de nos ennemis, à un moment où nous aurions pu transformer la terre en un camp d’esclaves. Est-ce que, après ça, nous ne devions pas rendre justice à notre peuple, chez nous ?

Je crois toujours à ces préceptes, mais au fur et à mesure que nous vieillissons et laissons derrière nous les nuages roses de notre jeunesse, nous apprenons que, souvent, la vérité est relative plus qu’absolue. J’avais cru que les gens qui nous avaient fait tant de mal devraient en rendre compte. Valerie avait failli être brûlée vive, et personne n’était enfermé. Je doutais qu’aucun personnage important eût été interrogé. Je pensais que Jenks la croyait, mais que rares étaient ceux de ses collègues qui en faisaient autant. Pourquoi quiconque se serait-il inquiété de ce qui arrivait à une gamine juive de dix-sept ans habitant les Heights ?

Quand je frappai à la porte de Loren, il s’était mis à pleuvoir. Il arriva en tee-shirt blanc et pantalon blanc, l’air absent. La moustiquaire était fermée au loquet, mais il ne fit aucun geste pour l’ouvrir. Il avait les cheveux humides et peignés, bouclés derrière la nuque. « Je m’apprête à partir au travail.

– Tu travailles où ?

– Je débarrasse les tables à la cafétéria.

– Je vais t’y conduire. »

Il regarda derrière moi pour voir s’il y avait quelqu’un dans ma bagnole, puis libéra le loquet. « Monte. Ma mère dort. »

L’intérieur de la maison évoquait un mausolée rempli de meubles d’occasion. Je pensais que la rampe de l’escalier allait céder avant que nous n’arrivions sur le palier. L’intérieur de sa chambre, c’était une autre histoire. Les murs étaient couverts de dessins au crayon représentant des gens, des voitures anciennes et des animaux ; au plafond étaient suspendues des maquettes d’avions de la Deuxième Guerre mondiale, tous les fins morceaux de balsa coupés et ébarbés avec un cutter, collés ensemble, punaisés sur un plan, puis assemblés et couverts de papier de soie, puis peints avec un pinceau fin et décorés de décalcomanies représentant des croix gammées, l’étoile blanche américaine à l’intérieur d’un cercle bleu, et le soleil levant du Japon impérial. Sa guitare électrique était sur son lit, branchée à un ampli posé sur la carpette. À travers la vitre, je voyais sous la pluie les toits de tôle des maisons voisines, que la rouille avait rendus pourpres, les palmiers, les chênes verts et les pins d’Elliott courbés par le vent. On se serait cru aux Caraïbes plus que dans un quartier délabré de North Houston.

« Combien veux-tu du .32 que tu m’as montré ? demandai-je.

– C’est à propos de ces types qui ont voulu faire du mal à Valerie ? »

Je ne répondis pas.

« Je n’aurais pas dû te donner cette idée, dit-il. Tu en as contre quelqu’un en particulier ?

– Je pense que Vick Atlas est derrière tout ça.

– Je ne parierais pas là-dessus, mec.

– Alors qui a essayé de la faire brûler ?

– Si je l’apprends, il y en a certains qui auront vraiment mal, crois-moi.

– Combien veux-tu pour ce pistolet, Loren ?

– Rien. Il n’est pas à vendre. Valerie est au courant ?

– Non, elle n’en sait rien. Et je ne veux pas lui en parler.

– Ce n’est pas toi qui donnes les ordres. Qui a tué le vieux de Grady Harrelson ?

– Pourquoi tu me demandes ça ? dis-je.

– Parce que tu n’as aucune idée de ce que tu fais. Parce que tu finiras sans doute par buter le mauvais mec.

– J’ai besoin de cette arme. Tu vas me la donner, ou pas ? »

Il me regarda longuement.

« Je m’en vais, dis-je.

– T’es en train de franchir une sacrée ligne, Broussard, dit-il.

– C’est un autre truc qui me gêne chez toi, Loren. Tu appelles les gens par leur nom de famille.

– Si tu fumes un mec, ils viendront te voir.

– Qui viendra me voir ?

– Les morts, ils font ça. C’est pas comme dans les films.

– Tu as tué quelqu’un ?

– La ferme.

– Tu m’as proposé le pistolet. Maintenant, honore ta parole, ou pas. »

Je le vis blêmir.

« Je vais chercher un parapluie, dit-il.

– Alors, ces leçons de guitare ?

– Ne détourne pas la conversation. Il faut pas que tu ailles à Gatesville, mec. J’en parle jamais parce que les gens me croiraient pas. C’est pire qu’à Huntsville, surtout dans les douches ou à l’atelier. Tu comprends ?

– C’est toi, que je ne comprends pas.

– Quoi ?

– Tes dessins et tes maquettes d’avions, ce sont des œuvres d’art. Avec ton talent, tu pourrais faire tout ce que tu veux. Tu n’as jamais pensé aller à Hollywood ? Et je ne blague pas. »

Par la fenêtre, il regarda une poubelle qui descendait la rue en roulant sous la pluie. « Ton père est un ingénieur, ou un truc comme ça. Tu vis dans un bon quartier. Tu es un musicien, et tu sors avec la plus belle fille de

Houston. Et tu viens me voir pour que je te file un 1 drop pour pouvoir buter un débile comme Vick Atlas ? J’ai grandi dans un centre pour mineurs et à Gatesville. Et c’est moi qui dois te redresser ?

– Qu’est-ce que c’est, un drop ? »

Il secoua la tête. « Je vais m’en vouloir pour le restant de mes jours. Suis-moi. »

 

Ce que je fis ensuite n’était pas rationnel. Mais je m’en fichais. Je trouvai l’adresse du bureau professionnel de la famille Atlas à Galveston, et je dis à Valerie que je la verrais ce soir-là.

« Tu vas aller là-bas tout seul ? dit-elle.

– Pourquoi pas ? Les flics ne nous ont pas aidés.

– Alors je viens avec toi.

– C’est pas une bonne idée. »

J’avais mal choisi mes mots.

« Aaron, on s’occupe de ça ensemble, ou on laisse tomber. Choisis. »

Une heure plus tard, on était à Galveston et on descendait Seawall Boulevard ; le golfe était d’un gris d’ardoise, les vagues sillonnées de ruisselets de sable jaune quand elles montaient en crête et s’écrasaient sur la plage. L’air avait une odeur d’iode, de cuivre et d’algues. Le bureau d’immobilier et de distributeurs automatiques des Atlas se trouvait dans une maison du e XIX siècle peinte en gris cuirassé, près de la mer. Il y avait une petite pelouse entourée de piquets, avec des parterres de fleurs, un parking pavé de coquillages sur le côté, des paratonnerres et une girouette sur le toit, des rocking-chairs sur le porche, un kiosque en bois dont un pilier portait un drapeau américain incliné. Un client n’aurait pu, pour faire des affaires, trouver environnement plus accueillant, rassurant et confortable.

Quand nous entrâmes, une clochette tinta au-dessus de la porte. Il n’y avait personne à la réception. Par la porte ouvrant sur la salle à manger, je vis quatre hommes en train de manger des sandwiches, s’enfonçant des morceaux de viande dans la bouche, et s’essuyant le menton du poignet ou de la main.

J’avais peur, et j’avais encore plus peur que les autres voient que j’avais peur. Par une fenêtre latérale, j’apercevais le golfe et les énormes vagues franchissant la troisième barre de sable, et je repensai au jour où j’avais nagé à travers un banc de méduses.

Les trois hommes qui mangeaient avec Jaime Atlas étaient entre deux âges, avec des bajoues, de lourdes épaules, de gros ventres, et leurs chemises tropicales sortaient de leurs pantalons. C’était le genre d’hommes qui abusent de leur corps à coups de cigarettes, d’alcool et de nourriture indigeste, et portent leur usure physique comme une décoration. Leurs yeux étaient aussi mornes que ceux de Benny Siegel et de Frankie Carbo quand je les avais vus. J’aurais voulu revenir au milieu des méduses. Atlas s’arrêta de manger, son sandwich chiffonné dans une main, les yeux rapprochés, comme ceux d’un furet. « Qu’est-ce que vous voulez ? dit-il.

– Voir Mr Atlas. Vous êtes Mr Atlas, c’est ça ?

– Qui êtes-vous ? Comment vous appelez-vous ? Vous avez rendez-vous ? »

Mes paumes me picotaient ; ma langue était collée à mon palais. « Je suis Aaron Broussard Holland.

– Celui qui a lancé une brique au visage de mon fils ?

– Ce n’est pas ce qui s’est passé, monsieur Atlas. Vick a voulu lancer un pétard sur une autre voiture, et il s’est brûlé le visage.

– Où vous avez entendu une connerie pareille ?

– Le bureau du procureur, ou les flics, ne vous l’ont pas dit ? Vick s’est blessé tout seul. »

Je vis son visage se rétrécir, comme si sa colère lui asséchait les glandes. « Pour qui vous vous prenez, à venir ici me raconter des bobards ? Qui vous a autorisé à le faire ? Ne restez pas là sans rien dire. Vous avez un défaut d’élocution ? Vous avez des muets dans votre famille ? »

Je compris alors que non seulement Vick avait menti à son père, mais que son père n’avait pas pris contact avec les autorités. Et en attendant, Vick avait laissé son père déverser sa rage sur Saber et sur moi.

« Il se peut que Vick ait envoyé deux types pour terroriser mon amie, Miss Valerie, dis-je. Il a mis la bouche dans ses cheveux. Il est par là ? J’aimerais en discuter avec lui.

– On ne vous a jamais appris les bonnes manières ? dit-il. Vous vous introduisez dans la salle à manger de quelqu’un, et vous commencez à lancer des accusations. Où travaille votre père ? Faites-le venir ici. Qui est-il ? Qu’est-ce qu’il fait ? »

Son accent portait des échos du Bronx, ou des quartiers ouvriers de La Nouvelle-Orléans, avec des voyelles aussi rondes que des balles de base-ball. Ses sourcils ressemblaient à des demi-lunes de poils collées sur son front. Il essuya la mayonnaise de ses lèvres, puis s’essuya la main sur la nappe. Pendant ce temps-là, ses trois amis déshabillaient Valerie des yeux, indifférents à ma présence ou à la gêne qu’elle éprouvait.

« Et si vous montriez aussi un peu vos satanées bonnes manières ? » dis-je.

Mr Atlas posa son sandwich. Il respirait fort, les yeux en feu, une canine scintillant derrière sa lèvre inférieure. Mais quoi qu’il eût en tête, il n’eut pas l’occasion de l’exprimer.

« J’ai mené une enquête sur vous, au Rice Institute, dit Valerie. Où que vous ayez vécu, vous êtes connu comme quelqu’un de terrible. Lucky Luciano a dit qu’il ne fallait pas se fier à vous. Vous avez été expulsé de Grèce comme maquereau et trafiquant de drogue. Vous avez tué un chauffeur de taxi à La Nouvelle-Orléans. Vous devriez rejoindre une église, ou une synagogue, pour voir si vous pouvez changer de vie, parce que les gens sont gênés d’être avec vous. »

Je fixai le profil de Valerie. Il était comme le grand mât d’un navire fendant les vagues.

« Ce qu’elle dit est vrai, dis-je. J’étais à la bibliothèque avec elle. Il y a une tonne d’archives à votre sujet. »

Les yeux de Mr Atlas étaient aussi noirs qu’une obsidienne. « Sortez.

– Non, on ne sortira pas, répliqua Valerie. Votre fils a de graves problèmes psychiques. Il se peut qu’il ait le cerveau endommagé. Des gens racontent que c’est vous qui lui avez fait ces cicatrices au visage. Vous devriez avoir honte. Pensez à l’exemple que vous avez donné. Regardez les hommes avec qui vous êtes. Ils brutalisent les femmes parce qu’ils sont lâches, physiquement et moralement. Ne me regardez pas. Regardez-vous, vous. Qu’est-ce que vous êtes ? Rien. Des gros hommes qui sentent le salami. »

Atlas alla dans l’entrée, et composa un numéro sur le téléphone du réceptionniste. « Ici Jaime Atlas, dit-il dans l’appareil en se retournant pour nous regarder. J’ai devant moi des gamins qui viennent me chercher des ennuis dans mon bureau. Envoyez-moi quelqu’un. »

Il raccrocha et revint dans la salle à manger. « Répétez-moi ce que vous avez dit sur ce pétard qui a brûlé le visage de Vick.

– C’est ce qui s’est passé, dis-je.

– Si vous mentez…

– Dans ma famille, on ne ment pas, monsieur Atlas. Vous m’avez demandé qui est mon père. Il est monté à l’assaut cinq fois pendant la Première Guerre. Voilà l’homme qu’il est. »

*

* *

Tandis que nous nous éloignions, j’enlaçai Valerie et la tirai contre moi.

« Pourquoi tu ris ? demanda-t-elle.

– La tête de ces types quand tu leur as dit leurs quatre vérités.

– Ils dégoupillent facilement. Si mon père pense qu’ils étaient liés avec les mecs qui ont versé de l’essence dans ma voiture, ce sont des hommes morts. Et je n’exagère pas, Aaron. »

Nous nous apprêtions à tourner sur Seawall Boulevard quand la Rocket 88 rouge et noire de Cisco Napolitano, capote baissée, apparut au coin.

« Arrête-toi ! dit Valerie.

– Pourquoi ?

– Je veux lui dire quelque chose.

– Lui dire quoi ?

– Tu as vu la façon dont ces hommes me regardaient ? J’ai envie de prendre un bain. Elle est en plein milieu de tout ça, mais elle n’en paie jamais le prix. Et elle se pointe toujours quand tu es là. Maintenant, arrête la voiture.

– Calme-toi, Valerie.

– Elle veut te mettre le grappin dessus. J’en ai marre de ces gens-là. »

Je ralentis au milieu de la rue. Cisco en fit autant. Elle avait ses lunettes noires sur le front, le visage brûlé par le vent. « Qu’est-ce que vous faites là ? » dit-elle.

Avant que j’aie pu répondre, Valerie s’était penchée par-dessus moi pour pouvoir parler par la fenêtre. « On vient de quitter la bande de minables avec qui vous traînez, dit-elle. Quand on est arrivés, ils étaient en train de parler de vous. Je ne sais pas exactement ce qu’ils disaient, mais ça les faisait rire. À votre place, je chercherais un autre bac à sable.

– Bien essayé, mon cœur, dit Cisco.

– Ah ouais ? dit Valerie. Et qu’est-ce que vous dites de ça ? Ils disaient que Merton Jenks vous avait baisée quand il était flic dans le Nevada. Ils l’ont peut-être inventé. »

Cisco blêmit. Valerie lui fit un doigt d’honneur, et forma silencieusement le mot ‘You’. Je m’éloignai avant qu’il n’arrive autre chose.

« Je n’arrive pas à croire que tu aies fait ça.

– Ne t’approche pas d’elle, Aaron. Je ne veux pas que tu t’approches d’elle. » Elle reposa la tête sur le siège et ferma les yeux. « J’adore l’odeur du golfe et le bruit des vagues quand elles s’écrasent sur le sable. Tu ne voudrais pas aller nager ? Au-delà de la jetée, peut-être jusqu’à la troisième barre de sable ?

– On n’a pas pris nos maillots de bain.

– On peut aller à la pointe de l’île. Il n’y a jamais personne, à cette heure-ci.

– Mais les requins-marteaux et les méduses sont là.

– Ça m’est égal, dit-elle. Elle te plaît ?

– Miss Cisco ?

– Ouais. Tu as le béguin pour elle ?

– Absolument pas, mentis-je, incapable d’admettre qu’elle me fascinait et que je l’espérais meilleure que les gens ne le pensaient.

– Oh, que si ! Tu crois qu’elle est bonne. C’est faux. Elle est diabolique. Elle essaiera de nous détruire.

– Je pense que ce n’est pas vrai du tout. »

Elle retira sa main de la mienne et regarda par la fenêtre. Quand je lui demandai si elle avait toujours envie d’aller nager à la pointe de l’île, elle ne me répondit pas. Elle ne dit plus rien avant que nous n’ayons repris la nationale en direction de Houston.

 

Le lendemain Saber apparut à la station-service portant un drape au lieu d’un jean, des chaussures brillantes en cuir verni au lieu de ses demi-bottes avec des chaînes, sa coupe en brosse rafraîchie et lissée en arrière sur les côtés. Il alluma une cigarette avec un briquet japonais que je n’avais jamais vu, avec un dessin du mont Fuji gravé sur l’étui en cuir.

« Où tu as trouvé ces nouvelles fringues ? demandai-je.

– Dans un magasin sur Congress Street, dit-il en tournant la tête vers la rue. Ils ont aussi des chemises Mr. C, celles avec les grands cols remontés.

– Pourquoi tu ne portes pas une pancarte “Arrêtez-moi” ? » demandai-je.

Il avait les yeux cernés. Il n’arrêtait pas de cligner, comme un accro à la caféine. Il recrachait la fumée par pleines bouffées. Je me suis demandé depuis quand il n’avait pas eu une bonne nuit de sommeil.

« J’ai réglé une affaire pour nous », dit-il.

Nous étions debout sous l’abri qui couvrait les pompes à essence. Je regardai derrière moi pour voir si quelqu’un pouvait nous entendre. « Je ne suis pas certain d’avoir envie d’entendre ça.

– Je pense que ça va te faire plaisir. On a piqué la Buick de Vick Atlas. Il avait un système de sécurité autour du démarreur, alors l’oncle de Manny nous a prêté sa dépanneuse, et on l’a soulevée de l’allée. » Il sourit, content de lui, attendant ma réaction.

Je croisai les bras sur ma poitrine, incapable de le regarder. « Quand ?

– Cette nuit. Il était en train de tirer une pute au-dessus d’un garage près de Montrose. J’ai écrit “Suce-moi, Mongolo” à la craie, dans l’allée.

– Remets cette bagnole où elle était. Ou largue-la à un endroit où il pourra la trouver. »

Il secoua la tête. « C’est logique. On vole la voiture du type qui a essayé de nous expédier à Gatesville, et ensuite on la lui rend. Je dois laisser un mot d’excuses ?

– Valerie et moi, on a insulté son vieux, hier, à Galveston. Ils vont finir par penser qu’on est coupables. »

Il regarda les voitures qui passaient sur le boulevard, dans les deux sens. Il tira sur sa cigarette. J’avais envie de le frapper. Au lieu de ça, je lui retirai des doigts la cigarette que j’écrasai sous mon pied avant de la jeter dans un bidon d’huile qui nous servait de poubelle.

« Je suis venu aussi pour une autre raison, dit-il. On a dépouillé la Buick avant de la faire passer à un type de Juárez qui participe au système. Cette chaîne avec des nœuds était dans le coffre. Manny s’est demandé ce que c’était.

– Je me fiche de Manny. Pourquoi tu me racontes ça ?

– Manny et Cholo ne croient pas que la Buick appartienne à Vick Atlas. Tu vois, je suis ce qu’ils appellent un repéreur. Je trouve le genre de bagnole que quelqu’un veut. Ensuite, on se met au travail. La situation peut devenir un peu délicate s’ils s’aperçoivent qu’ils ont piqué une caisse qui appartient à un membre de la famille Atlas.

– Je ne sais pas quoi te dire. »

Il commença à sortir une autre cigarette de son paquet, puis il la remit dedans. « Tu te souviens quand on a été pêcher dans les vagues, à Freeport ? Tu étais dans l’eau jusqu’à la poitrine, et tu as harponné une raie manta qui devait bien faire un mètre. Tu l’as tirée sur le sable, et tu es retourné dans l’eau. Tu n’avais jamais peur, Aaron. Tu croyais avoir peur, mais tu n’avais jamais peur.

– Écarte-toi de ces types, dis-je. On repartira à zéro.

– Je leur dois de l’argent. J’ai remboursé l’hypothèque sur la maison.

– Combien ?

– Inutile que tu le saches. Ils font les mules pour de la brune mexicaine depuis la frontière jusqu’à San Antonio et Houston.

– De l’héroïne ?

– J’ai mis le pied dans un tas de merde. »

Ses yeux brillaient. J’essayai de poser la main sur son épaule, mais il recula, essayant de sourire, puis monta dans sa bagnole et démarra en trombe. Tandis qu’il rebondissait dans la rue, il leva les pouces à mon intention. Il franchit un stop comme s’il ne le voyait pas, appuya pied au plancher sur l’accélérateur et disparut dans l’ombre des chênes qui faisaient une arche au-dessus du boulevard.

Dans l’univers darwinien de la culture des lycées américains, je n’ai appris qu’une seule leçon : les feux de l’amour et de la pitié s’éteignaient souvent très tôt, et beaucoup d’amitiés étaient basées sur la nécessité et la dépendance émotionnelle, rien de plus. J’avais le sentiment que Vick Atlas et Grady Harrelson se méprisaient secrètement, car chacun voyait dans l’autre le reflet de sa solitude et de l’indifférence de son père. Dans le cas de Vick et de Grady, cependant, il y avait un autre ingrédient : leur jalousie à propos de Valerie Epstein.

Le lendemain, quand je rentrai du travail, aucun de mes parents n’était à la maison. Je pris un bain, enfilai des vêtements propres et essayai de réfléchir. J’avais dit que, dans ma famille, on ne mentait pas. C’était vrai la plupart du temps. Mais dans un monde imparfait, imaginais-je, il existait des cas où le mensonge avait plus de mérite que la vérité. Je nourris Major, Bugs, Snuggs et Skippy, puis tirai une chaise près du téléphone du vestibule, et trouvai le nom de Vick Atlas dans l’annuaire. Il répondit à la deuxième sonnerie. « Allô ! aboya-t-il.

– Salut, Vick. Comment ça va ? répondis-je.

– Qui est à l’appareil ?

– Aaron Holland Broussard. »

Il y eut un silence. « Qu’est-ce que tu veux, petit malin ?

– Tu as empêché ces deux faux flics de faire du mal à Valerie. Je te revaudrai ça.

– Toi et moi, on est loin d’en avoir fini. Si tu crois que tu peux me prendre par mes bons côtés, oublie ça. Tu finiras comme une longue trace sanglante sur le bitume, Buster Brown.

– Peut-être ton père t’a-t-il dit que Valerie et moi étions allés à son bureau, il y a deux jours.

– Tu as de la chance de pas avoir fini sur un crochet à viande.

– Est-ce que tu t’es fait piquer ta caisse, il y a deux soirs de ça ? »

Nouveau silence.

« Tu m’entends ? dis-je.

– Continue de parler.

– Je craignais que tu ne penses que c’était Saber et moi.

– Cette pensée m’est venue.

– Moi, je sais que c’est faux.

– Et si c’était Spaceman ?

– Saber ? Pareil pour lui. Est-ce qu’on te piquerait ta voiture, et qu’on t’appellerait ensuite pour te dire qu’on y est pour rien ?

– Alors qui a fait ça ? Le coin de Montrose est pas le genre de quartier où on se fait tirer sa bagnole sans clef. T’as un truc à dire là-dessus, gros malin ? »

Il m’avait pris dans un piège verbal. Le démarreur n’avait pas été court-circuité. Vick était plus futé que je ne le pensais.

« J’étais au Prince’s, hier soir, dis-je. Quelques copains de Grady parlaient fort dans la voiture d’à côté. J’ai entendu un type dire : “Vick Atlas était en train de baiser quand on a piqué la Buick. Il ne la retrouvera jamais.”

– Des gosses de riches qui piquent une bagnole sans clef de contact ? C’est bon à savoir. Tu es une mine d’or.

– Je pensais que je te ferais passer l’information. Fais-en ce que tu veux.

– Pourquoi Grady aurait-il voulu voler ma voiture ?

– Je n’en sais rien, Vick. Quelqu’un a volé sa décapotable, et il pense peut-être que tu avais quelque chose à voir là-dedans.

– Non. Mal tenté, tête de pine.

– Désolé de t’avoir dérangé, dis-je. Au fait, on n’a pas démarré ta voiture en bricolant le contact. Du moins d’après ce qu’ils m’ont dit. Il y avait une sorte de boîtier autour du démarreur. »

J’entendais sa respiration sur la surface du récepteur. « Alors comment ils l’ont volée, tête de nœud ?

– Aucune idée.

– Non, moi, je n’en ai aucune idée. Va te faire mettre. Il y a un tas de voitures qui ont un boîtier de sécurité, clou de girofle.

– Ils ont dit qu’ils avaient laissé un message sur l’allée. Je crois que c’était “Suce-moi”, ou “Suce moi, Mongolo”. Un truc comme ça. Ils ont dit qu’ils avaient écrit ça à la craie. Ils trouvaient que c’était à hurler de rire. »

Je croyais presque sentir sa chaleur corporelle passer par le récepteur. « Ce suceur de bite, dit-il.

– J’essayais juste de faire ce que je devais faire. Je suis désolé de t’avoir dérangé, Vick. J’aime bien tous les noms dont tu m’as traité. Un jour, peut-être que j’aimerais devenir écrivain. Tu m’as donné une sacrée matière. »

La communication fut coupée.

 

1. « Drop », ou « throwdown » : arme dont le numéro a été limé, la crosse entourée parfois de fil

de fer, et qui a été rendue intraçable, de façon à pouvoir la laisser sur un homme abattu et faire croire que celui-ci était armé, et abattu en légitime défense.

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