Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 22 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 20

20

 

Le lendemain soir, mon père roula jusqu’aux Heights pour se présenter à Mr Epstein. Mr Epstein m’avait dit que « maintenant » il n’était pas communiste. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire. Pour moi, le communisme était un système ridicule qu’aucune personne sensée ne pouvait ni respecter, ni craindre. De la même manière, je ne pensais pas que quiconque ayant été doté d’un tel degré d’amertume pût avoir la capacité de s’en débarrasser.

Mon père ne me demanda pas de l’accompagner. Je ne voulais pas imaginer la collision politique qui risquait d’avoir lieu entre Mr Epstein et lui. Mon père revint à la maison moins d’une heure après, alla dans son petit bureau et reprit son travail sur le livre concernant sa famille, son stylo à encre se déplaçant sur une feuille vierge, une Lucky Strike se consumant dans le cendrier à côté de son bras. Je savais qu’il était au milieu de la horde des hommes en uniforme gris et butternut en lambeaux montant en un juillet étouffant à l’assaut de Cemetery Hill.

J’approchai une chaise derrière lui. Il ne leva pas les yeux de son travail. « Tout se passe bien ? dis-je au bout d’un moment.

– Salut, Aaron, dit-il. Tu m’as fait peur. Je t’ai pris pour un tireur d’élite yankee.

– Mr Epstein était chez lui ?

– Oui, pour être chez lui, il était chez lui. »

J’attendis qu’il continue. Mais il n’en fit rien. « À t’entendre, ça ne sent pas très bon.

– Mr Epstein est un idéologue irréductible. Un homme de gauche, mais néanmoins un idéologue.

– Qu’est-ce que c’est, un idéologue ?

– Quelqu’un qui apporte une passion religieuse à une abstraction politique à laquelle ne peuvent croire que les crétins, dit-il. Quand on en croise un, il faut le fuir à tout prix. Il serait capable d’incendier la moitié de la planète pour sauver l’autre moitié, sans comprendre ses propres motivations.

– Et quelles sont ses motivations ?

– Le contrôle, le pouvoir, l’envie de sexe, le besoin de téter un sein, le fait que la plupart d’entre eux étaient laids dès la naissance, Dieu seul le sait. En une seule nuit, des hommes comme Mr Epstein pourraient mettre le feu à New York. » Je jetai par-dessus son épaule un coup d’œil à l’encre en train de sécher sur sa page. « Tu travailles encore sur la charge de Pickett ?

– En partie, mais il existe à propos de la charge une autre histoire que peu de gens connaissent. Quand les pentes eurent été jonchées de blessés et de morts confédérés, les soldats de l’Union ont martelé le sol avec leurs mousquets, en scandant “Fredericksburg, Fredericksburg, Fredericksburg” pour plaisanter à propos de la raclée qu’ils avaient prise à Marye’s Heights. »

Je ne voyais pas où il voulait en venir. Il anticipa ma question. « Il n’y a aucune gloire, dans rien de tout ça. Rien de bon ne sort de la guerre. Elle ne fait que susciter plus de haine, de souffrances et de meurtres. Des Nègres nés libres, hommes, femmes, enfants, ont été arrachés de leur maison à Chambersburg, pour être vendus aux enchères à Richmond. Et des bandes de Louisiane ont participé à ça. Robert Lee a vu la ville se faire terroriser, et n’a rien fait pour l’arrêter. Le rapt et la vente de Nègres, ce n’était pas différent de ce qu’ont fait les nazis. Voilà où nous mène l’idéologie, Aaron. »

C’était la première fois que je l’entendais parler de cette façon. J’allai à la cuisine et préparai du café pour tous les deux, puis je retournai dans son bureau et but un café avec lui en le regardant travailler.

Le premier appel au poste de police de River Oaks concernant la propriété de Clint Harrelson tomba le soir à 10 h 33. La voisine qui appela refusa de donner son nom, mais dit : « La musique de sauvage qui sort de cette maison détruit mon sommeil, me casse les tympans et dérange mon mari, qui est sourd comme un pot. Seriez-vous assez gentils pour faire quelque chose ? » Les deuxième, troisième et quatrième appels furent donnés par des voisins qui avaient entendu des cris et des coups de feu, et assisté, depuis leurs balcons, ou à travers les bambous derrière la maison, à la fin étrange de Clint Harrelson, anthropologue, pétrolier, producteur de riz et suprématiste aryen affiché.

Une chanson beuglait dans les haut-parleurs haute fidélité de la salle de détente. La batterie assourdissante, les énormes basses explosant du piano, les volées de clarinette, le gémissement des cuivres et l’entraînant quatre-quatre du rythme agressaient les habitudes du quartier. Les lumières sous-marines de la piscine étaient allumées, et des ronds de pluie faisaient onduler la surface. La porte vitrée coulissante de la salle de jeux s’ouvrit violemment, puis Clint Harrelson surgit, pieds nus et en short, la peau aussi malsaine qu’un champignon vénéneux. Il se mit à courir et à glisser le long de la piscine, jetant des coups d’œil derrière lui comme un homme pris dans l’éclat d’une ampoule. Une silhouette en coupe-vent à capuche sortit de la salle de jeux et, des deux mains, pointa un semi-automatique. La première balle transperça un parasol et s’écrasa contre le mur de brique au fond de la propriété. La seconde pénétra à l’arrière du genou de Harrelson, lui fauchant une jambe. Les douilles rebondirent sur le ciment.

Harrelson était tombé en travers d’une chaise longue en toile. Il agrippa son genou, comme s’il voulait l’approcher de sa poitrine. Il avait les doigts luisants de sang, la bouche grande ouverte en un rictus ; sa douleur, visiblement, était au-delà des sons et des mots. « Pourquoi faites-vous ça ? réussit-il à dire. S’il vous plaît. On peut s’arranger. Vous n’avez rien de bon à en tirer, ni vous ni personne. Réfléchissez un peu. Si vous vouliez bien écouter, on aurait des alternatives. »

La silhouette en coupe-vent à capuche s’approcha de lui. Harrelson tenta de se remettre à courir, s’agrippant à des meubles de piscine, tirant une jambe comme si elle était dépourvue d’os. Les balles suivantes lui transpercèrent la poitrine, le ventre et la gorge. Il tomba tête la première dans la piscine, ses bras flottant sur ses côtés. Il s’enfonça à mi-fond, une brume rouge s’échappant de ses blessures, puis remonta à la surface et resta immobile, les cheveux collés au crâne, l’eau bleutée ondulant sur son dos.

Le tireur longea le patio, marcha sur la pelouse, traversa un bosquet de camélias et pénétra dans l’obscurité, puis referma le portail qu’il secoua pour vérifier qu’il était bien ajusté. Sur le coup, aucun des témoins ne fut capable de bouger. Plus tard, tous affirmèrent qu’ils avaient eu l’impression que le temps s’était arrêté, et que, dans le calme qui suivit la fusillade, ils se sentaient comme prisonniers d’un film muet, et traumatisés par le destin de ce malheureux Mr Harrelson. Ils se rassemblèrent en robe de chambre sur un porche, burent des whiskies secs versés par le propriétaire de la maison, et partagèrent leur perplexité. Le lendemain, leurs avocats déclarèrent que leurs clients ne pouvaient jurer de la véracité de leurs témoignages à cause du mauvais temps qu’il faisait la veille. Ils demandèrent aussi que leurs noms ne soient pas donnés à la presse, et que, si elles voulaient plus d’informations, les autorités prennent contact avec les procureurs.

Le matin, des ouvriers mexicains vidèrent la piscine, lessivèrent toutes les tuiles et le ciment, et nettoyèrent les filtres avec un désinfectant. En dehors des restes allongés sur une table de la morgue du comté, tous les fluides terrestres et les signatures chimiques de Clint Harrelson partirent dans les égouts avec les aiguilles de pin.

L’histoire eut droit aux gros titres à la une des trois quotidiens de la ville. Le Houston Press publia une photo de Grady arrivant à la maison funéraire en lunettes noires et costume blanc, un œillet noir à son revers, la mâchoire fermée, les poings serrés à ses côtés comme un gangster de New York ayant du mal à maîtriser son chagrin et sa colère. La légende disait qu’il avait été un élève brillant, quarterback et Marine. Sur la photo, derrière lui, on voyait Vick Atlas.

L’article racontait que, lorsqu’il avait appris la mort de son père, Grady était en train de faire de la voile. Après l’avoir lu, j’allai chez Valerie. J’étais certain que nous allions tous nous trouver mêlés à l’enquête. J’étais devenu aussi cynique que Saber à propos du système judiciaire, et ce n’était pas sans raison. Dès que j’arrivai chez Valerie, elle me dit que Merton Jenks avait déjà interrogé son père.

« Pourquoi ? demandai-je.

– Jenks pense que c’est peut-être lui le coupable », dit-elle.

J’évitai son regard, et il y eut un silence. « Ton père n’aurait pas vraiment pu commettre un crime pareil, hein ? » dis-je.

Ma question n’était pas honnête. J’en savais plus que ça. Mr Epstein n’était pas du genre à prendre des chemins de traverse. J’espérais que Valerie avait un alibi pour lui. Je ne voulais pas penser à lui comme à un homme capable d’un meurtre.

« Quelle différence y a-t-il entre quelqu’un qui fait vraiment quelque chose, et quelqu’un qui le fait, tout simplement ? dit-elle.

– Ce que les gens disent et ce qu’ils font, ce n’est pas toujours pareil, répondis-je.

– Je sais qu’il n’aurait pas tiré sur un homme non armé.

– C’est tout ? Avec les gens armés, c’est bon ?

– En Yougoslavie, il a vu des SS pendre des civils avec des fils de fer sur la place du village, et on forçait les familles à regarder. »

Valerie était capable de créer des images qui ne cessaient de vous claquer dans la tête comme une bande de caoutchouc.

« Mais il était à la maison, avec toi, au moment où Mr Harrelson a été assassiné. C’est ça ? dis-je.

– Non, il n’était pas là. Il était en train de revenir de Beaumont. Jenks m’a demandé si tu étais avec moi quand Mr Harrelson a été tué.

– Pourquoi moi ?

– Il voulait savoir si tu avais vraiment des crises. »

Jenks était passé maître dans l’art d’embrouiller la tête des gens. « Alors, tout ce que je dirais pourrait m’incriminer, c’est ça ? Si je n’avais pas de crises, j’étais un menteur. Si j’en avais, j’étais coupable de tout et de n’importe quoi ?

– C’est à peu près ça.

– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Que tout ce que tu lui avais dit était la vérité. Et qu’il vire son gros cul de chez moi.

– Tu as dit ça à Jenks ? »

Elle fit claquer son chewing-gum sans répondre. À quel point on peut aimer une fille !

*

* *

Cet après-midi-là, Jenks était chez moi. Je savais qu’il allait venir, et j’avais compris qu’à ce stade sa mission ne concernait plus ni moi, ni ma mère ni mon père, ni le meurtre de Clint Harrelson, ni le suicide de Mr Krauser, ni la mort de Wanda Estevan la prostituée mexicaine, ni Saber vandalisant la maison de Krauser, piquant la décapotable de Grady ou mettant le feu à la bagnole customisée de Loren Nichols, ni le fait que Valerie ait été terrorisée par les deux anciens détenus qui avaient fini nus dans un fossé, les mains tranchées au poignet. l’inspecteur Jenks n’avait pas de programme précis ; il était en guerre sur une échelle globale. Il sortait droit de la mythologie médiévale, le chevalier du Temple qui dormait vêtu de son armure et rendait hommage à Dieu en chargeant dans une catapulte les têtes des Sarrasins décapités qu’il réexpédiait derrière leurs propres lignes.

Je m’assis avec lui à la table de bois rouge du jardin, sous le regard de tous mes animaux. Étrangement, ils semblaient comprendre quand j’avais besoin d’eux. Major était étendu dans l’ombre, son ventre et sa bite écrasés dans l’herbe. Bugs, Snuggs et Skippy étaient sur le dessus de la table, qu’ils avaient hachurée des marques de leur derrière depuis qu’ils étaient bébés. Jenks portait une chemise à manches courtes et n’arrêtait pas de soulever ses avant-bras de la table en bois rouge et de les essuyer, sans se rendre compte de la source de la matière gluante qui lui collait à la peau. « Il y a un mûrier, par ici ?

– Je crois que oui. »

Il s’essuya encore une fois l’avant-bras, le visage en point d’interrogation. « Quand tes parents doivent-ils rentrer ?

– C’est difficile à dire. Ils sont à l’épicerie. Ma mère ne conduit pas, alors mon père doit l’y amener.

– Est-ce que ton père croit à la protection privée ?

– Oui, monsieur. On peut dire ça.

– Quel type d’armes à feu a-t-il ?

– Il n’a jamais été très féru d’armes à feu.

– Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

– J’avais cru que si.

– Tu aurais dû être lanceur au base-ball, dit-il. Est-ce que tu as déjà vu un lanceur tirer sur le bord de sa casquette, ou remonter sa ceinture, juste avant de prendre son élan ? C’est à ça que tu me fais penser.

– Je mets de la vaseline sur les balles, c’est ça ?

– Je peux revenir avec un mandat. Ou quelqu’un de beaucoup moins sympathique que moi peut le faire.

– Vous avez demandé à Valerie si j’ai menti à propos de mes crises.

– Oui, je lui ai demandé ça. Penses-tu être capable de tuer quelqu’un comme Clint Harrelson, au cours d’une crise ?

– Peut-être.

– Moi, je ne crois pas, dit-il.

– Vous pouvez répéter ça ?

– Un tueur, je le sens. Des hommes peuvent tuer d’autres hommes, mais ça ne fait pas d’eux des tueurs. Un tueur sort du ventre de sa mère avec une puanteur qui ne disparaît jamais.

– Alors qu’est-ce que vous faites là ?

– J’ai été au magasin d’armes où ton père a acheté le .45 de l’armée. C’est une arme du même calibre qui a servi à tuer Mr Harrelson.

– Vous pensez que mon père serait capable d’un crime ? C’est insensé.

– Je vais te confier un secret, dit Jenks. Il arrive que l’État se fiche de savoir à qui on rase la tête et à qui on fourre du coton dans le cul avant de l’attacher à une chaise et de le faire ruer jusqu’au plafond. Parfois, ils s’en fichent même s’il s’agit d’une femme. Tant que quelqu’un prend le jus, le mec moyen s’en fout. Tu crois que ton problème, c’est les flics, mon garçon. Tu te trompes.

– Je ne veux plus parler avec vous, inspecteur Jenks. »

Il avait ouvert son carnet sur la table, mais n’y avait rien écrit. Le vent faisait tourner les pages sur l’anneau métallique. « Tu sais qui est Jack Hemingway ?

– C’est le fils aîné d’Ernest Hemingway.

– J’ai sauté avec lui derrière les lignes allemandes, le jour J. Il a reçu une balle et a été capturé par les SS. Les SS ne gardent pas de prisonniers blessés. Jack allait être exécuté, mais un colonel SS qui avait skié avec le père de Jack l’a fait transférer dans un hôpital. C’est une histoire vraie.

– Que vous est-il arrivé ?

– Je me suis échappé.

– Pourquoi me raconter ça ?

– Parce que les gosses comme toi, de Southwest Houston, vous avez lu quelques livres et vous pensez que vous savez tout.

– Pourquoi vous n’arrêtez pas de mentir, inspecteur ? »

Il portait son feutre, mais l’obscurité sur son visage n’était pas due à l’ombre du chapeau. Il ferma son carnet, et leva l’index. « Je n’hésiterais pas à te frapper. Et je vais le faire.

– Vous ne m’avez jamais dit que vous aviez été flic dans le Nevada. »

Il se leva du banc, une odeur grise de nicotine, d’anti-transpiration et de sueur de bière émanant de son corps. Il laissa tomber sa carte professionnelle sur la table. « Dis à ton père de m’appeler. Il n’est pas un suspect. Nous avons trouvé son nom dans un journal tenu par Clint Harrelson. Il est évident qu’il considérait ton père comme quelqu’un de subversif, et qu’il allait le dénoncer à ses copains paranoïaques de Dallas. Dis à ton père que je dois lui poser quelques questions de façon à pouvoir l’écarter de l’enquête.

– Miss Cisco était votre petite amie ? »

Il parut ne pas m’entendre. Ou il fit semblant. Il se renifla l’avant-bras. « Est-ce que c’est ce que je crois ?

– Je continue à penser qu’elle a des qualités. Sa vie aurait peut-être été différente si on lui avait laissé une chance ou deux.

– Petit, tu mérites tout ce qui va sans doute t’arriver. À propos, un inspecteur des mœurs m’a dit que ton ami Bledsoe vendait des amphètes dans les Heights. Si tu le vois, dis-lui qu’il ferait mieux de venir me voir avant que ça soit moi qui y aille. »

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