Les jaloux
Chapitre 33
33
Nous nous rendîmes dans un drive-in des quartiers nord et nous garâmes dans l’ombre, loin de l’éclat des néons et la zone de restauration éclairée à l’intérieur. Loren n’arrêtait pas de regarder par la vitre arrière. « Vous deux, vous restez là. Je vais aller à la cabine pour appeler mon frère, qu’il passe me récupérer. Tout ça sera oublié dans quelques jours.
– Oublié ? dis-je.
– C’est comme ça que ça se passera. La voiture que j’ai dézinguée est sans doute volée. Le type qui la conduisait n’a pas été blessé et n’a pas envie d’aller voir les flics. Les flics se fichent complètement du type et de la voiture. Je réglerai le problème des dégâts du bus avec le prêtre qui m’a trouvé le job. Je ne pourrai sans doute plus conduire le bus. Fin de l’histoire.
– C’est aussi simple que ça ? dis-je.
– Je vais disparaître pendant quelques jours, dit-il.
– Là-bas, tu as prononcé le mot “boogie”.
– Et alors ? » demanda-t-il.
Je regardai Valerie. « Tu m’as dit que Grady t’avait donné ses disques de Tommy Dorsey parce que son père ne voulait pas de jazz ou de musique de Nègre dans sa maison.
– C’est vrai.
– Il t’a donné le “Tommy Dorsey’s Boogie-Woogie” et “Marie” ? »
Elle acquiesça.
« Quand te les a-t-il donnés ? demandai-je.
– L’après-midi du jour où son père a été assassiné.
– Ce sont les seuls disques qu’il avait sur lui ?
– Non, il en avait tout un tas. Il m’a dit qu’il les avait eus de je ne sais quels Mexicains.
– Avait-il un autre disque de boogie-woogie ? »
Par la vitre, elle regarda l’ombre et les bandes de néons enveloppant le restaurant. « Il avait un disque d’Albert Ammons.
– Quel titre ?
– “Boogie Woogie Stomp”, répondit-elle. Il adorait ce disque. »
Je frissonnai. « C’est le morceau qui passait dans la maison Harrelson quand quelqu’un a fait exploser Mr Harrelson. »
Elle me regarda fixement. « Il est parti de chez moi, il a tué son père, et ensuite il est allé faire de la voile ?
– Apparemment, dis-je.
– Ça vous étonne, tous les deux ? » dit Loren. Il sortit de la voiture et s’appuya sur le toit. « Permettez-moi de faire une suggestion. Que Harrelson n’apprenne pas que vous êtes sur sa piste. Et n’en parlez pas non plus aux flics.
– Et pourquoi pas ? dit Valerie.
– Tu penses qu’ils sont de notre côté ? Même ton vieux ne le croit pas.
– Merton Jenks est correct », dis-je.
Loren regarda la fenêtre de la salle de restaurant, et les gens attablés à l’intérieur. « C’est pour ça que je t’aime bien, Aaron. Quand le monde entier sera réduit en cendres, tu continueras à croire. Tu me tues. »
Je le regardai s’éloigner. « Tu sais ce que ce mec aurait pu faire s’il avait fait des études ? »
Valerie me serra la nuque, et posa la tête sur mon épaule.
« Tu m’as entendu ? demandai-je.
– Oui », répondit-elle. Elle se rapprocha de moi, me prit la main et frotta le sommet de sa tête contre ma joue.
« Pourquoi ce silence ? dis-je.
– Tu es un croyant. Les autres non. Loren le sait. Pas toi. C’est pour ça que je t’aime. »
Elle ne dit rien d’autre avant que Loren ne revienne de passer son appel.
*
* *
Quand je rentrai à la maison, tout était sombre à part la lampe sur la table de travail de mon père. J’ouvris la porte de devant, traversai le salon, passai devant la chambre de mes parents et entrai dans le bureau de mon père. Il dormait, la tête sur les bras. Une cigarette réduite en cendres s’était effondrée dans le cendrier. Son stylo décapuchonné et une tasse de café vide étaient posés au bord de son manuscrit. Je pris la tasse, et la humai. Il gardait la bouteille de whisky cachée soit dans le garage, soit dans le coffre de sa voiture. Il ne l’apportait jamais à l’intérieur. À ma connaissance, c’était la première fois qu’il avait bu du whisky dans la maison.
Je m’assis sur la chaise inutilisée près du mur. Le ventilateur du grenier attirait une brise agréable à travers la moustiquaire. Bugs, Snuggs et Skippy étaient assis sur le rebord de la fenêtre. J’aurais voulu réveiller mon père et lui parler des tueurs que les Atlas avaient peut-être fait venir en ville ; j’aurais aussi voulu lui raconter la façon dont Loren avait poussé la voiture dans le fossé. Mais je savais que rien de bon ne sortirait de ça. S’il avait été à Cemetery Hill, il serait monté à l’assaut avec les autres, tandis que des bombes et de la mitraille yankee balayaient leurs lignes et y faisaient des trous de la largeur d’une grange. Et toute confession que j’aurais pu lui faire de ma propre peur n’aurait fait qu’ajouter au fardeau qui, une fois ma mère couchée, le renvoyait chez le glacier, ou au garage.
J’entendis les ongles de Major cliqueter sur le sol, puis sa queue frapper contre les étagères tandis qu’il pénétrait dans le bureau. Mon père leva la tête. « Ah, salut, Aaron, je ne t’avais pas entendu entrer.
– Je ne voulais pas te réveiller, dis-je.
– Tout va bien ? demanda-t-il.
– Oui, père, tout va bien.
– Je rêvais, dit-il. Nous étions de retour en Louisiane. Tu avais cinq ans, et je t’emmenais au cirque. Tu t’en souviens ?
– Oui, père, je m’en souviens.
– Tu étais étonné par la girafe que tu avais vue dans l’enclos. Tu n’arrivais pas à croire qu’il pût exister un animal aussi grand.
– Je me souviens.
– Tu es sûr que tout va bien ? répéta-t-il. Vous avez été au camp de l’église avec ton ami, Valerie et toi ?
– Oui, père. On a passé un super moment.
– Ton ami a chanté ?
– Pour ça, il a chanté. Les gens ont adoré ça.
– Tu as fait quelque chose de bien, Aaron. Je suis sûr qu’il n’oubliera jamais ta gentillesse. Ta mère est éveillée ?
– Non, elle dort. »
Je vis sa déception. « Je crois que je ferais mieux de sortir marcher un peu. Si je fais une sieste avant de me coucher, je me réveille au milieu de la nuit et je ne peux pas me rendormir. Ferme la porte. J’ai ma clef.
– Et si je nous faisais chauffer un peu de lait et que je sorte un peu de tarte ? Il y a une tarte aux pommes entière dans le frigidaire.
– C’est trop compliqué. Je reviens tout de suite. »
Il prit son chapeau à la patère à côté de la porte, sortit sur le porche et referma doucement la porte derrière lui, pour ne pas réveiller ma mère. Par la fenêtre je le vis marcher au clair de lune, son ombre se déplaçant le long du trottoir comme un esprit désincarné qui ne trouverait jamais le chemin de chez lui.
Le lendemain matin, je me regardai dans la glace. Six jours plus tôt, on m’avait retiré les points que j’avais sur le visage, mais j’avais gardé un bandage sur la blessure pour empêcher l’infection. J’ôtai soigneusement le bandage que je laissai tomber dans la corbeille à papier. La cicatrice ressemblait à un point d’exclamation rouge brisé ayant coulé de mon œil. J’aurais voulu me voir comme un duelliste prussien, comme un soldat de fortune, comme un shérif adjoint soutenant Doc Holliday et Wyatt Earp à O.K. Corral. Ou peut-être voulais-je simplement me montrer brave comme Loren s’était montré brave, s’oubliant lui-même et risquant de se retrouver à Huntsville pour un ami. Mais tout ce que je voyais dans mon reflet, c’était un gosse de dix-sept ans, aux yeux pâles, qui se rendait compte que, pour aider ses parents, il devait accepter le fait qu’il n’atteindrait peut-être jamais ses dix-huit ans. J’eus à peine le temps de porter la main à ma bouche avant de laisser surgir la bile que j’avais dans l’estomac.
J’allai à la station-service sans me rendre compte que j’avais une heure d’avance. À onze heures, Merton Jenks arriva dans un véhicule de patrouille noir et blanc cabossé, et se gara sur l’herbe près des toilettes pour hommes. Les réparations insuffisantes étaient de celles que l’on ne voit que sur les voitures de patrouille conduites par des policiers nègres dans les quartiers noirs. Jenks ne descendit pas. Je m’approchai de la fenêtre côté passager. « Oui, inspecteur ? » dis-je
Il me mit un quarter dans la paume. « Va me chercher un Coca-Cola.
– Autre chose ?
– Ne fais pas le malin », dit-il.
Je lui apportai son Coca et sa monnaie.
« Monte », dit-il.
Je m’assis à côté de lui, portière ouverte pour laisser entrer la brise. Il descendit la moitié du Coca, et rota. « Où est Loren Nichols ?
– Chez lui ou au boulot, je suppose.
– Arrête ton cinéma.
– Je ne sais pas où il est, inspecteur Jenks.
– Quand vous vous êtes enfuis du camp de l’église, hier soir, où l’as-tu conduit ?
– À un drive-in. Il a passé un coup de fil, et il est parti de son côté.
– Il est parti où ?
– Je n’en sais rien.
– Avec qui est-il parti du drive-in ?
– Je ne peux pas vous le dire, inspecteur Jenks.
– Ça te plairait de te trouver assis dans une cellule ? »
Je secouai la tête.
« Ça veut dire non, tu ne veux pas te retrouver dans une cellule, ou non, tu n’as pas l’intention de me dire quoi que ce soit ?
– Ça veut dire que Loren est un type bien et qu’il essayait de nous aider.
– Bien, dit-il. C’est l’heure des photos. »
Il ouvrit un dossier en papier kraft sur une photo en noir et blanc d’un homme costaud en costume ample menotté par le poignet à une chaîne constituée de plusieurs hommes émergeant d’un véhicule de police. « Tu connais ce type ?
– Il se trouvait au camp de l’église.
– Il conduisait la voiture que Nichols a poussée dans le fossé ?
– C’est bien lui.
– Il s’appelle Devon Horowitz. À quinze ans, il exécutait des cibles à cent dollars. Son partenaire en assassinats s’appelait Jaime Atlas. »
Je sentis mon cœur cogner. « Vous l’avez bouclé ?
– Est-ce que je serais là ? répondit-il.
– Ils ont l’intention de me tuer, c’est ça ? »
Il posa le coude sur le cadre de la portière et plissa le front. « On raconte que deux ou trois assassins, des button-men, sont en ville. Ils sont venus pour l’argent de Clint Harrelson. Personne n’arnaque la Mafia. Peut-être qu’ils ne sont pas là pour toi. Peut-être qu’ils veulent juste le fric. Je ne suis sûr de rien. J’essaie d’être franc avec toi, Aaron. Tu sais pourquoi je roule dans cette charrette ?
– Non, inspecteur.
– À cause de mon état de santé, je travaille à temps partiel. Et je me prépare à me retirer. Alors on m’a donné un tas de ferraille pour rouler dans le coin. On commence à se comprendre ?
– Qu’est-ce que c’est, un button-man ? demandai-je.
– Un tueur. Il appuie sur le bouton “éteindre” des gens. Je t’ai demandé si tu comprenais pourquoi je conduis ce tas de ferraille.
– Pour l’instant, vos supérieurs n’ont pas besoin de vous, alors vous sortez de vos lignes pour m’aider. »
Il joua avec un paquet de Lucky Strike qu’il sortit de la poche de sa chemise, puis le jeta sur le tableau de bord. « Je descends au Mexique. À un endroit qui s’appelle Lake Chapala. Je vais entraîner des Cubains qui ont l’intention d’envahir leur pays. Qu’est-ce que tu penses de ça ?
– Le Mexique n’a pas un très bon système de santé.
– Tu as loupé ta vocation. Tu aurais dû être patron d’une maison funéraire.
– C’est Miss Cisco vous a dit que la Mafia s’était fait arnaquer et que des tueurs venaient ici, non ?
– Elle n’a pas eu à le faire. Je travaillais aux mœurs à Vegas quand Siegel a construit le Flamingo. Je connaissais le type qui l’a buté. Une fois, je l’ai suspendu par les talons à la fenêtre d’un train.
– Elle vous en a parlé », dis-je.
Il prit une cigarette dans le paquet sur le tableau de bord et se la planta entre les lèvres. « Tu as le don de me gonfler.
– Je vais les laisser faire ça, dis-je.
– Faire quoi ?
– Ça. »
Il se retira la cigarette de la bouche. « Tu veux une gifle ?
– Vous pouvez me tirer dessus. Je me fiche de ce que vous faites. Regardez-moi dans les yeux, et dites-moi que je mens.
– Les choses vont peut-être s’arranger. Il faut leur laisser le temps.
– Vos collègues vont m’aider ? Vous allez m’aider ? Les tribunaux vont mettre la famille Atlas en prison ? »
Il soutint mon regard et ne répondit pas.
Je partis tôt du travail, rentrai à la maison, enfilai un pantalon kaki propre, mes bottes de cow-boy et une chemise blanche à manches courtes aux épaules semées de petites roses roses. J’appelai chez Valerie, mais personne ne répondit. Je laissai à ma mère et à mon père un mot qui disait « Je vais chez Saber. À tout à l’heure ». Puis je mis mon chapeau de cow-boy, celui que je portais pour monter Péché Originel, et sortis dans le jardin. Le soleil était rouge et voilé de poussière. Je soulevai, un par un, Major, Bugs, Snuggs et Skippy et les serrai contre moi.
Quand j’arrivai chez Saber, il était dans l’enfoncement, en train de changer l’huile sous un camion plat chargé de tuyaux de forage. Je me demandai si ça plaisait à ses voisins d’avoir une station de camions industriels installée dans leur quartier. Il émergea en rampant, pieds et torse nus, les cheveux et le visage couverts de flocons de crasse. « Qu’est-ce qui va pas, rodéo man ?
– Il faut que tu me soutiennes.
– Pour faire quoi ?
– Il faut que je mette fin à tous ces trucs avec ces types que j’ai sur le dos. »
Il se leva. Sa poitrine étroite était blanche et luisante de sueur, l’humidité le faisait cligner des yeux. « On se bat comme les Indiens. Planqués derrière un arbre, c’est ça ?
– Il faut que tu me serves de témoin.
– De témoin pour quoi ?
– De tout ce qui pourra se passer.
– Je vais nous chercher deux RC Cola.
– Je n’ai pas beaucoup de temps, Saber. Tu en es, ou pas ?
– Il faut juste que je boive un truc frais. Il te plaît, le camion de mon vieux ? Il a trouvé un boulot de livreur de tuyaux sur les champs de pétrole. Je reviens tout de suite. »
Saber entra dans la maison, ses côtes et sa colonne vertébrale comme des baguettes imprimées sur sa peau. Par la fenêtre, je le vis parler avec son père, en gesticulant. Il ressortit avec deux bouteilles de RC Cola perlées de bulles. Il s’assit contre le pneu du camion, une jambe étendue. « Bon, répète-moi ça.
– Tu avais toujours dit que tu me soutiendrais.
– Et je le pensais, dit-il en regardant droit devant lui. C’est juste que je ne sais pas ce que tu comptes faire.
– Je vais les obliger à me faire du mal, ou à nous laisser tranquilles, mes parents et moi.
– Fais marche arrière, et réfléchis à ce que tu viens de dire. »
Je m’assis à côté de lui. Je ne bus pas à la bouteille. « J’ai besoin de ton aide, Saber.
– Le vieux n’a pas picolé de quatre jours. J’ai stocké des tuyaux et conduit sa charrette pour lui. Ce soir, on risque d’aller à Beaumont. »
Il attendait que je parle, que je lui dise que je n’avais pas besoin de lui, que je m’étais trompé, que j’étais d’accord pour qu’il me laisse tomber.
« Ne t’inquiète pas pour ça, dis-je. Je peux avoir ces deux cocktails Molotov qui roulaient sur ton siège arrière ?
– Allons, tu les veux pour quoi faire ?
– Je trouverai une raison.
– Allons, répéta-t-il.
– Tu veux bien me les donner, ou pas ? »
Il détourna les yeux. « Ce ne sont pas des vrais.
– Quoi ?
– Ils sont remplis d’eau. C’était juste pour frimer. »
J’entendais les clochettes de la charrette de Popsicle au bout de la rue. Des enfants sortaient en courant de leurs maisons, munis de la petite pièce que leur avaient donnée leurs parents.
« Oublie tout ça, dis-je en posant mon Coca dans l’herbe. Hier ou avant-hier, j’ai pensé à quelque chose, Saber. Je n’ai jamais réussi à comprendre pourquoi Grady fréquentait un type comme Vick Atlas. Et ensuite j’ai pensé à la raison pour laquelle on était toujours ensemble, toi et moi. Nos deux pères ont des problèmes avec l’alcool, mais on les a toujours soutenus. C’est à ce moment-là que j’ai compris d’où venait le lien entre Grady et Vick. Tous deux ont grandi en haïssant leur père. C’est marrant, non ? On pense qu’on n’a rien à voir avec ces types, mais d’une certaine façon on est comme eux. » Je me levai, quittai mon chapeau et m’essuyai le front. J’avais les jambes molles.
« Où vas-tu ? demanda-t-il.
– Je n’y ai pas encore réfléchi, Sabe, dis-je. On se revoit plus tard. »
Je marchai jusqu’à ma bagnole, renversant involontairement ma bouteille, le Coca s’imbibant dans l’enfoncement.
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