Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 5 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 3

3

 

En quatrième heure, Saber et moi avions atelier de métallurgie. Le professeur, preuve vivante que nous descendions du singe, était Mr Krauser. Il avait été aux commandes d’un tank en France et en Allemagne pendant la guerre, et il nous racontait souvent des histoires sur la façon dont ses camarades et lui défonçaient, pour s’amuser, des fermes françaises avec leur Sherman. Un des tanks vandales atterrit dans une cave, ce que Krauser trouvait hilarant. Il nous racontait aussi comment – leçon de choses pour ses hommes – il avait tiré par le col un vieil Allemand dans la rue, avant d’occuper sa maison. Une fois, alors qu’il était ivre au bowling, il emprunta un couteau à un étudiant, et coupa la cravate d’un joueur.

Au lycée, Saber était le seul élève à savoir planter des banderilles à Krauser, et à entretenir quotidiennement la blessure. Krauser était persuadé que c’était Saber qui avait passé sa queue par le trou dans le plafond, mais il était incapable de le prouver et essayait toujours de trouver une nouvelle raison de le coincer. Mais jamais Saber ne se conduisait mal en atelier de métallurgie, alors que les autres le faisaient, et avec application.

Notre lycée était situé près de River Oaks, un paradis ombragé d’arbres, plein de maisons pareilles à des palais. Mais le campus était immense et s’étendait jusqu’aux quartiers ouvriers de North Houston, et même jusqu’à Wayside et Jensen Drive, où vivaient certains des jeunes les plus durs du monde. Pour eux, l’atelier de métallurgie était leur habitat naturel. Trois types réquisitionnaient la fonderie et les moules dans le bac de sable, et ils fabriquaient des reproductions en aluminium de coups-de-poing américains dont les arêtes étaient ébarbées ou laissées brutes et affûtées, et qu’ils vendaient un dollar pièce. Krauser avait une façon bien à lui de ne pas voir ça, de la même façon qu’il ne voyait rien quand des malabars brutalisaient d’autres gosses. Et ce n’était pas par peur. Je pense que, dans le fond, Krauser était l’un d’eux. Il aimait tomber sur un gosse malingre et enfoncer son pouce dans son avant-bras, jusqu’à l’os, avant de dire : « Pas très charnu. »

C’est alors que Saber trouvait des moyens de venger la victime, comme de s’approcher de Krauser et de dire : « Qu’est-ce que je dois faire de ce pinceau, monsieur Krauser ? Pendant que vous étiez allé pisser, Kyle Firestone a dit à Jimmy McDougal de mettre les mains dans ses poches, et lui a fourré le pinceau dans la bouche. Regardez, il est couvert de salive. Vous le voulez, ou est-ce que je dois le laver dans les cabinets ? »

Ce matin-là, ce fut différent. Mr Krauser ne regardait pas Saber ; il regardait, dehors, une Ford 1941 aspergée de peinture d’apprêt qui venait de s’arrêter sur la plaque d’argile à côté du terrain de base-ball. Quatre types en sortirent en se peignant, tous vêtus de drapes et de chaussures pointues. Ils s’appuyèrent sur les ailes et les phares de leur voiture, et allumèrent des cigarettes alors qu’ils se trouvaient sur le terrain du lycée. Krauser tourna la tête, puis regarda derrière lui. « Viens ici, Broussard. »

Je reposai mon projet trimestriel, un levier de vitesse que je polissais à la brosse électrique, et m’approchai de lui. « Oui, monsieur ? »

Krauser avait une lèvre supérieure épaisse, des yeux écartés, un regard assuré, de longues rouflaquettes et des poils noirs qui dépassaient de ses manchettes. Ses traits semblaient aplatis, comme par un poids invisible qu’il avait sur la tête. Dès qu’on le voyait, on avait envie de détourner les yeux, et en même temps on craignait qu’il ne se rendît compte de ce qu’on éprouvait envers lui.

« J’ai entendu dire qu’il t’était arrivé une aventure, dans les Heights.

– À moi ? Non.

– Tu connais ces types, dehors ? »

Je secouai la tête, le regard vague.

« Il ne faut pas avoir de problèmes avec eux, dit-il.

– Je ne veux pas d’histoires, monsieur Krauser.

– Ça, je comprends.

– Pardon ? »

Il parcourut des yeux mon corps, de la tête aux pieds. « Tu as fait de l’exercice, récemment ?

– J’ai des jobs à l’épicerie du quartier, et à la station-service.

– Ce n’est pas exactement ce à quoi je pensais. Rentre ta chemise, et suis-moi.

– Que se passe-t-il ?

– Je vais t’expliquer ce qui se passe. Ils pensaient que tu chassais sur leurs terres. C’est stupide de faire ça, Broussard.

– Comment avez-vous su que je suis allé dans les Heights ?

– J’en ai entendu parler dans la salle des professeurs. J’ai déjà vu ces gars-là. Il n’y a qu’un seul moyen de se conduire avec eux, fiston. Quand on a une dent cariée, on arrache la dent cariée.

– Je n’ai vraiment pas envie de faire ça, monsieur.

– Qui a dit que tu avais le choix ? »

Je ne savais pas ce que Krauser avait en tête. Ce n’était pas un ami. Et il se fichait de la justice. Je l’entendais respirer, et je sentais la testostérone qui paraissait incrustée dans ses vêtements. Le temps que nous soyons arrivés au terrain, j’avais de petites taches devant les yeux.

« Qu’est-ce que vous faites là, les gars ? » leur dit Krauser.

Le grand type qui m’avait provoqué devant la maison de Valerie se peignait des deux mains, comme si Krauser n’était pas là. Il portait un drape gris, une ceinture de daim noir et une chemise à manches longues en rayonne violette. Il me rappelait les photographies que j’avais vues du trompettiste de jazz Chet Baker : les mêmes joues creuses, les mêmes yeux sombres, une expression qui traduisait moins la menace que l’acceptation de la mort. C’était un regard étrange pour un type qui n’avait sans doute pas plus de dix-neuf ans.

« Vous m’avez entendu ? dit Krauser.

– Il y a une loi contre les gens qui fument ? dit le grand greaser.

– Il y a un panneau “Périmètre interdit” juste derrière vous, dit Krauser.

– Il y a un poste de police juste en face, non ? Allez leur dire que Loren Nichols est là. Dites-leur de me baiser le cul. Et pour vous, c’est la même chose.

– Tu as tiré sur un homme dans un drive-in.

– Avec un pistolet à air comprimé. Un adulte qui avait mis la main sous la robe de ma sœur lors d’un pique-nique, quand elle était en première. Je ne sais pas si les journaux le précisaient ou pas. »

J’entendis la sonnerie de la cloche, et les classes commencer à se vider dans les couloirs et les halls. Ni Loren Nichols ni ses amis ne m’avaient regardé, et je pensais que l’incident était peut-être clos, que j’allais pouvoir aller à la cafétéria avec Saber, et oublier tous les événements désagréables survenus depuis le samedi soir. Je pourrais peut-être même faire la paix avec Loren Nichols. Je devais lui reconnaître une chose : c’était un type impressionnant. Cet instant était comme une suspension du temps, quand tout peut aussi bien basculer du bon que du mauvais côté.

Mr Krauser posa la main sur mon épaule. Je sentis une stalactite me couler sur le flanc. « Mon jeune ami Aaron m’a dit comment vous l’aviez traité, les gars, dit-il. Et maintenant, voilà que vous revenez lui chercher encore des noises. Qu’est-ce qu’on devrait faire, à votre avis ? »

Le regard de Loren passa de Krauser à moi. Il avait la tête penchée. « Lui acheter une robe ? Il est mignon, ce gosse, c’est vrai.

– Dans notre lycée, les gosses respectent l’autorité, dit Krauser. Ils dénoncent les types comme vous. Ils ne se mettent pas à votre niveau.

– Je n’ai rien dit à personne. C’est un putain de mensonge, dis-je, les yeux humides et piquants, la lumière du soleil fractionnée en aiguilles. Dites-le-leur, monsieur Krauser.

– Je veux que vous fichiez la paix à Aaron, dit-il. Je préférerais ne pas entendre dire que vous l’avez encore embêté. Et n’embêtez pas non plus Saber Bledsoe.

– Vous faites un élevage de tantouses ?

– Regarde-moi, mon garçon. Je vais t’arracher les tripes, et te les entortiller autour du cou », dit Krauser.

Loren posa un pied sur le garde-boue, et, tout en regardant le lycée, se gratta l’intérieur de la cuisse. « Content d’avoir fait votre connaissance. Vous avez une sacrée équipe, ici. C’est River Oaks, de l’autre côté de la rue ? On ferait mieux de rentrer dans notre partie de la ville.

– Voilà, ça c’est malin. Continuez à être malins et laissez Aaron et Saber tranquilles », dit Krauser.

Ils remontèrent dans leur voiture et s’éloignèrent, le double échappement ronronnant sur le bitume. J’avais les genoux tremblants de honte, de nausée et de peur. D’une main, Krauser me serra l’épaule, la massa, raidissant ses doigts jusqu’à ce qu’ils mordent mes nerfs, comme une fraise de dentiste. « Maintenant, tu n’as plus rien à craindre, Aaron. Béni sois-tu. Ça me fait toujours plaisir de tirer d’affaire un ami de Saber. Dites-moi si je peux faire autre chose pour vous deux. »

Il retira sa main de mon épaule et me laissa planté sur la pelouse. Je ne percevais aucun son, même pas celui de la chaîne raclant le mât à côté du terrain.

« Je vais me faire cet enfoiré, dit Saber cet après-midi-là tandis qu’il démarrait, un quart de Jax entre les cuisses.

– Quel enfoiré ?

– Krauser, qui d’autre ? Je vais me faire rembourser quelques services. Je connais un type qui est un champion de la surveillance photographique. Je pense que Krauser est un cauchemar sexuel. Je vais le prendre en train d’enfiler la contractuelle ou de niquer une idiote, puis répandre les photos au-dessus du lycée. »

Je regardai droit devant moi, sans rien dire. Je sentais encore les doigts de Krauser s’enfoncer dans mon épaule, à la recherche d’un endroit sensible.

« Ne te laisse pas avoir par lui, dit Saber. Mon Dieu, que je déteste ce salaud. Tu es un type bien, tu m’entends ? Tu as traité Krauser de menteur. Personne au lycée n’a assez de couilles pour le faire. Je parie que cette nuit, il ne va pas dormir. Tu l’as démasqué devant les greasers. Tu es un musicien, Aaron. Et Krauser, qu’est-ce qu’il est ? Rien.

– Ils me prennent pour un mouchard.

– Qu’ils aillent se faire foutre. Pour des types comme moi, tu es un modèle. Il y a dans cette histoire quelque chose qui pue. Loren Nicols a été à Gatesville. Les types qui ont le casier de Loren ne commencent pas à chercher des crosses dans cette partie de la ville, à moins d’avoir envie de cueillir du coton pour l’État.

– Je suis entré sur son territoire.

– Et les éboueurs aussi. Crois-moi, il y a dans cette affaire quelque chose de plus important. Krauser a réveillé un géant endormi – l’Armée de Bledsoe.

– Il veut te mêler à ça, Sabe.

– Il a réussi. »

Au feu rouge, Saber commença à se gargariser de bière, l’avalant le cou tendu contre le siège, faisant gronder son moteur, indifférent aux regards venus d’autres voitures.

Mon père avait un petit bureau au fond de la maison. Il avait hérité de la bibliothèque-secrétaire de son père, avocat nommé chef d’unité de la Public

Works Administration 1 en Louisiane par Franklin Roosevelt, et il avait été l’un des rares hommes de cet État à avoir eu le courage de témoigner contre Huey Long lors de son procès en destitution. Mon père travaillait depuis des années à une histoire de sa famille, en particulier à celle de son grand-père, un jeune lieutenant confédéré qui avait été aux côtés de Jackson pendant la totalité de la campagne de Shenandoah.

Il ne tapait jamais à la machine, mais écrivait à la main, page après page, parfois jusque tard dans la nuit, fumant des cigarettes qu’il laissait ensuite flotter dans la cuvette des toilettes. Sur ses étagères se trouvaient des boîtes contenant des lettres écrites lors de la première et de la seconde bataille de Manassas, de la première et de la seconde bataille de Fredericksburg, des batailles de Cross Keys, de Malvern Hill, de Chantilly, de Chancellorsville, de Gettysburg, et depuis un camp d’internement sur Johnson Island, en Ohio. La tragédie de mon père avait été le lot de presque toute sa famille. Leur patriarche, un homme honnête et généreux, était mort dans la misère alors que s’annonçait la Seconde Guerre mondiale. Sa famille était persuadée que leur univers distingué et privilégié était mort avec lui, et ses membres s’étaient mis à boire, à remplacer le présent par le passé, et à laisser leurs vies partir à vau-l’eau.

J’entrai dans le bureau de mon père, et m’assis. Il écrivait avec un gros stylo à encre démodé qui fuyait. Une cigarette se consumait sur le bord de son cendrier ; une thermos de café était posée sur son bureau ; la fenêtre était entrouverte pour que le ventilateur à thermostat attire l’air nocturne du dehors. Le ciel était plein de nuages violets, pourpres et noirs qui évoquaient les fumées d’une fournaise industrielle. Je pourrais sans doute en dire long sur les écrits de mon père, mais pour moi les mots les plus mémorables qu’il ait écrits étaient contenus dans une seule phrase sur la première page de son manuscrit : « Jamais dans l’histoire de l’humanité tant d’hommes de bien n’ont combattu si noblement pour défendre une cause aussi ignominieuse. »

« Comment ça va, mon garçon ? » dit-il.

C’était un moment rare. Il était heureux et ne sentait pas l’alcool. Je m’assis à côté de lui.

« J’ai un problème, dis-je.

– Ce n’est pas si grave que ça, non ?

– Je me suis frictionné avec quelques types des Heights.

– Essaie de ne pas dire “types”, Aaron.

– Ce ne sont plus des gamins, papa.

– Ils t’ont insulté ?

– Aujourd’hui, ils sont venus au lycée. Mr Krauser m’a forcé à l’accompagner à leur voiture. Il m’a dit qu’il allait me montrer comment il faut s’y prendre avec eux.

– Peut-être s’est-il conduit comme un brave type. J’avais un prof comme ça à St. Peters, quand j’étais môme. Tous les gosses le respectaient. J’en ai toujours gardé de bons souvenirs.

– Mr Krauser m’a fait honte.

– Je ne comprends pas.

– Il a dit que je les avais mouchardés. Un des types a dit que je devrais porter une robe.

– Ton professeur voulait sans doute qu’ils se sentent responsables.

– Mr Krauser veut en faire baver à Saber. Il est passé par moi pour le faire.

– C’est bien de soutenir ton ami. Mais Saber est capable de s’occuper de ses affaires lui-même. Je parie que tu ne reverras jamais ces gars.

– Les ennuis ont commencé à propos d’une fille des Heights. Samedi soir, je me suis trouvé mêlé à une dispute entre elle et son petit ami. Il habite River Oaks. Je crois que c’est un sale type.

– Ne dis pas…

– Je sais. Mais c’est un sale type, papa. Je ne sais pas quoi faire.

– On devrait peut-être en parler tous ensemble. S’ils reviennent, je veux dire. S’il doit y avoir de la bagarre, il y aura de la bagarre.

– Il ne s’agit pas de bagarre. Ce type, Loren Nichols, a abattu un homme avec un pistolet à air comprimé.

– Un pistolet BB 2 ?

– Le genre de pistolet qui tire des fléchettes en acier. Ça frappe comme un .22.

– On dirait une histoire à la Saber. Tu veux que j’aille parler à Mr Krauser ?

– Mr Krauser est un menteur. Pourquoi te dirait-il la vérité alors qu’il a menti à une bande de métèques à mon sujet ?

– N’utilise pas ce langage. Tu veux sortir prendre une Grapette 3 ? »

Mes efforts étaient vains. Je croisai mes mains entre mes jambes, et baissai la tête. « Non merci, père.

– Allons dormir là-dessus. Demain, tout te semblera différent. Tu verras. »

Il ajusta ses lunettes à verres non cerclés, et baissa les yeux sur la page à laquelle il avait travaillé, son attention déjà ailleurs, peut-être sur le flanc d’une colline de Virginie, où la mitraille et les bombes, dans l’air chaud, bourdonnaient plus fort que des abeilles, tandis qu’un petit tambour sur le point de mourir se tenait, muet et impuissant, au milieu des horreurs qui se déroulaient autour de lui.

J’allai dans la cuisine, où ma mère était en train de sortir une tarte du four. C’était une belle femme, et elle attirait souvent le regard d’autres hommes qui ne l’intéressaient pas, même comme soupirants. À chaque fois que quelqu’un s’approchait d’elle sans qu’elle s’y attende, elle semblait toujours s’éveiller d’une rêverie. Il lui arrivait de pleurer sans raison, et de tourner en rond, les mains nouées, remuant les lèvres comme si elle parlait à quelqu’un. Ses particularités faisaient tellement partie de sa vie qu’elles paraissaient normales. « Ah, te voilà, mon dormeur. Tu as fait une bonne sieste ?

– Je ne dormais pas.

– Où étais-tu ?

– Je parlais avec Papa.

– Va lui dire que le dîner est prêt. Tu as fait tes devoirs ?

– Je ne me sens pas bien. Je crois que je ne vais pas manger.

– Qu’est-ce qui ne va pas ?

– Rien. Je vais sortir un peu.

– Sortir ? Qu’est-ce que tu vas faire, dehors ? Pourquoi te conduis-tu de façon si bizarre ?

– Tout va bien, maman.

– Pourquoi as-tu cette ride entre les yeux ? Je n’aime pas quand tu as ça. Viens ici, Aaron. »

Je franchis la porte-moustiquaire, descendis l’allée jusqu’à la porte cochère et commençai à longer le pâté de maisons. Je marchai jusqu’à en avoir mal aux pieds. Puis je fis du stop, sans destination précise, et à la nuit tombée je me trouvai dans un quartier où batifolaient les noctambules et les gens du milieu, et où la loi judéo-chrétienne n’avait pas cours.

Les rades à juke-box et barbecue résonnaient, les portes étaient grandes ouvertes, les trottoirs surélevés dans lesquels étaient scellés des anneaux d’attache étaient jonchés de gobelets en carton et de canettes de bière, et tachés de rouille là où les tuyaux d’écoulement de pluie saignaient sur le bitume. Les salons de beauté et les boutiques de barbiers étaient équipés de haut-parleurs extérieurs qui jouaient Ruth Brown, Big Joe Turner, Guitar Slim, LaVern Baker et Gatemouth Brown. Les Mexicains, les ouvriers blancs et les gens de couleur se fondaient à travers leur façon de se vêtir, leur dialecte, leurs addictions, leur pauvreté et le goût du lucre qu’ils partageaient. L’autorité n’était représentée que par des flics noirs de Houston au volant de voitures de patrouille cabossées, et qui se garaient discrètement sur une station-service abandonnée sous un chêne, au coin de la rue, avec l’interdiction d’arrêter un Blanc. Les prostituées portaient souvent un pistolet ou un rasoir de barbier ; debout sur les trottoirs, les maquereaux et les vendeurs de drogue étaient vêtus dans le style zazou des années quarante ; pour une bière gratuite, une bonne âme était toujours prête à entrer chez un marchand d’alcool et à acheter pour un adolescent blanc tout ce qu’il voulait. Pour moi, ce fut une canette de bière forte.

Je m’assis sur le trottoir pour la boire. Elle était chaude et avait un goût de germe de blé sur lequel on aurait versé un liquide plus léger. Je continuais à entendre un bruit comme celui d’un fil électrique faisant un court-circuit dans une flaque de pluie, et je pensais que ce grésillement venait peut-être de l’enseigne au néon au-dessus de la boutique du prêteur sur gages, derrière moi. Sauf que l’enseigne fonctionnait parfaitement. Je me levai, laissai tomber ma canette vide dans une poubelle et regardai l’exposition rutilante de saxophones, de trompettes, de trombones et de batteries à la devanture du prêteur sur gages. Il y avait même, dans une vitrine, une Gibson acoustique J50, exactement comme la mienne, au milieu d’un alignement d’insignes de détectives privés, de menottes, de coups-de-poing américains, de divers types de matraques, et de pistolets de toutes sortes.

J’avais sept dollars dans mon portefeuille. J’entrai dans la boutique et achetai un poignard au fin manche noir, au ressort tendu, à la lame ondulante de vingt centimètres. On l’effleurait du pouce, et la lame jaillissait à la vie ; et j’éprouvais dans ma paume une sensation de pouvoir qui avait quelque chose de sexuel.

Je redescendis la rue jusqu’à la voiture de police garée à la station-service, le cran d’arrêt dans la poche arrière de mon jean. J’étais sûr que les flics dans le véhicule me regardaient. Mais ils étaient noirs et j’étais blanc, et je savais qu’ils ne me causeraient pas d’ennuis. Le fait de tirer un avantage de la façon injuste dont les policiers noirs étaient traités me faisait honte, mais pas suffisamment pour me forcer à tourner le dos à ma destination.

Quel était mon plan ? Où allais-je ? Je n’en avais aucune idée. Je savais juste que j’allais quelque part pour faire quelque chose qui semblait sans rapport avec la personne que j’étais. C’était comme monter sur un manège, et disparaître dans la musique de son orgue de Barbarie et dans les miroirs recouvrant son moyeu, tandis que les chevaux de bois et les enfants tournaient et tournaient, sans avoir conscience que j’étais devenu leur protecteur.

C’est du moins ce que je me disais.

 

1. Public Works Administration : organe gouvernemental créé en 1933 dans le cadre de la politique

de New Deal instituée par le président Roosevelt. Son objectif était de négocier des contrats avec des entreprises privées pour la construction de bâtiments publics.

2. Pistolet tirant des projectiles métalliques.

3. Boisson sans alcool à base de raisin.

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