Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 36 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 34

34

 

 

Je roulai vers le nord de la ville et m’arrêtai dans un parc de terre battue. De petits Mexicains fêtaient un anniversaire et frappaient une pinata suspendue à la barre transversale d’une balançoire. Je me garai derrière les toilettes en béton, sortis de sous le siège le .32 de Loren, pénétrai dans un bosquet de pins derrière le terrain de softball, versai dans ma paume les munitions et les éparpillai dans une poubelle. Je glissai à nouveau le revolver dans ma poche, ouvris, d’un clic, mon poignard, le glissai à la base d’une fontaine à eau, et cassai la lame. Puis je refermai le moignon et le glissai dans ma poche avec le revolver. Je m’assis dans les gradins et regardai les enfants réduire la pinata en lambeaux, répandant sur la terre une pluie de bonbons emballés de papier de couleur.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté assis là. Sous mon chapeau, j’étais en sueur. Je le posai à l’envers sur le gradin, me mis les mains sur les genoux, baissai la tête et fermai les yeux. J’avais derrière les paupières une lueur rouge, un chaud rayon de soleil sur la nuque. Je sentais dans le vent une odeur endormante, comme celle de fleurs restées trop longtemps dans un vase. Le père de ma mère, Hackberry Holland, avait l’habitude de dire que mourir, c’était comme s’endormir dans un champ de coquelicots. Il disait qu’une nuit sur trois, à cheval, il se plongeait dans les coquelicots, leur fleur sèche tachant les pattes de sa bête, les pétales rouges se collant à sa peau. Il disait que la mort était un immense champ dépourvu de barrières et menant à un précipice qui donne sur un ciel bleu. Grand-père nous avait quittés l’année précédente et, j’en étais persuadé, avait rejoint les conducteurs de bestiaux, les hommes de loi, les filles de saloon et les Indiens dont il avait été le compagnon toute sa vie. Je me demandais s’il m’attendait là pour me montrer comment traverser.

« Ça va, monsieur ? » demanda une petite voix.

J’ouvris les yeux et les baissai sur une petite Mexicaine. Ses cheveux noirs brillants étaient comme une casquette. Elle portait une robe chasuble et avait un ruban rose dans les cheveux. « Tu avais l’air endormi et prêt à tomber, dit-elle.

– Il vaudrait mieux que je fasse pas ça, alors, dis-je.

– Tu veux du gâteau ?

– C’est l’anniversaire de qui ?

– Le mien. Il y a de la glace. Tu en veux ?

– C’est gentil. Mais j’ai déjà mangé.

– Quelqu’un t’a fait du mal ? »

Je dus réfléchir à ce qu’elle voulait dire. « Ce pansement, tu veux dire ? C’est un taureau qui m’a fait ça.

– Tu es un cow-boy ?

– Pas vraiment. Peut-être un cow-boy du week-end. Comment t’appelles-tu ?

– Esmeralda.

– Bon anniversaire, Esmeralda.

– Il y a quelque chose qui te rend triste ?

– Non, c’est une bonne journée. Une super journée pour ton anniversaire.

– Tu parles drôlement.

– C’est comme ça que mon père parle.

– Il doit être drôle, ton père.

– Tout à fait d’accord. Je n’ai pas de cadeau pour toi. Mais voilà une pièce. Qu’est-ce que t’en dis ? » Quand je me levai, le haut des arbres vacilla. Je me demandai si je m’étais endormi.

« Merci », dit-elle. Elle commença à partir en courant, puis elle s’arrêta et dit : « Ne te fais plus mal. Au revoir. »

Je la regardai retourner en courant au milieu des autres enfants. J’aurais voulu me joindre à eux, renoncer à dix ans de ma vie et revenir à mon enfance pendant les jours les plus sombres de la guerre, quand des étoiles d’or étaient accrochées aux fenêtres, et que nous étions unis contre ceux qui voulaient éteindre la lumière de la civilisation et transformer le monde en un camp d’esclaves. Je marchai jusqu’à ma voiture comme un homme ivre, et roulai jusqu’à un bar – salle de billard en plein milieu des Heights.

Dire que c’était une ville brutale serait loin de la vérité. À cette époque, Houston était la capitale mondiale du meurtre. La ville ne se trouvait qu’à soixante kilomètres de la bourgade de Cut and Shoot, dont on racontait qu’elle tenait son nom d’une bagarre entre ses habitants à propos du plan de leur église. La violence faisait partie intégrante de la culture ; elle était dans l’air, peut-être transmise depuis les massacres de Goliad et d’Alamo, la bataille de San Jacinto, les vendettas au moment de la reconstruction ou l’extermination systématique des Indiens. L’un des bars à bière les plus célèbres de Houston s’appelait le Bloody Bucket.

Les clients de ce rade des Heights étaient des arnaqueurs du billard, des escrocs, des joueurs et des rôdeurs. Motivés moins par la passion que par la nécessité, ils avaient une connaissance encyclopédique des prêteurs de caution, des flics de patrouille locaux (qu’ils appelaient des roaches, des cafards), des usuriers, des cercles de jeu itinérants, des call-girls (il n’y avait pas de bordels à Houston), des fourgues, des perceurs de coffres, des organisateurs de combats de boxe, des pyromanes et des dealers. À sa façon, le bar-salle de billard incarnait un autre pays, un pays qui ne luttait pas contre la nature humaine ni contre les tendances perverses dissimulées dans l’inconscient.

J’entrai dans la cabine téléphonique, fermai la porte accordéon, et composai le numéro de Vick Atlas. Personne ne répondit. Je pris une tasse de café au bar, attendis un quart d’heure et rappelai. Cette fois, il décrocha.

« Salut, Vick, dis-je. Je vais essayer de faire court. »

La ligne resta silencieuse.

« Tu es là ?

– Je suppose que c’est mon hémorroïde préférée qui m’appelle.

– Je reviens du poste de police et je voulais te mettre au courant, Vick. Ils parlaient de votre tueur, celui qui assassinait des gens avec ton père pour cent dollars la cible. Son nom m’échappe.

– Comme toujours, je n’ai aucune idée de qui ni de quoi tu parles. Tu essaies encore de faire le malin ? C’est ce qu’on est en train de faire ? Tu as un tuyau ?

– Votre homme a eu un accident au camp de l’église, Vick. Il s’est fait expédier dans un fossé par le bus de l’église alors qu’il conduisait une voiture volée. Ça y est, je m’en souviens. Son prénom, c’est Devon.

– Où es-tu ?

– Devon Horowitz, dis-je. Les flics disent que c’est un imbécile, comme toi et ton père. Ils disent que vous avez le don du roi Midas, mais inversé. Tout ce que vous touchez se transforme en merde.

– Viens me dire ça en face.

– C’est pour ça que je t’ai appelé. Je voudrais qu’on se retrouve.

– Tu me prends pour un con ? demanda-t-il.

– Absolument pas. Je pense que tu as la trouille. Je pense que tu détestes ton père et que ton père te déteste. Bref, je suis dans les Heights. » Je lui donnai le nom et l’adresse du bar.

« Qu’est-ce que t’as dans la tête, trou-du-cul ?

– Ne te contente pas d’envoyer tes hommes, Vick. Viens, toi aussi. Prouve que tu n’es pas le foie jaune, le débile sans couilles pour qui tout le monde te prend. »

Je raccrochai, m’assis au bar et regardai deux hommes faire un billard, mes oreilles résonnant si fort que je n’entendais pas les boules tomber dans les poches de cuir.

J’entrai dans les toilettes, me lavai le visage et me regardai dans la glace. Mon cœur battait la chamade, j’avais la respiration entrecoupée, des gouttes d’eau me dégoulinaient le long du visage comme de la moisissure sur un melon. La pièce paraissait avoir cent ans. En haut du mur, il y avait une cuvette avec une chaîne ; le sol était en bois, assombri par les taches et mou comme du liège à cause des débordements ou de l’urine qui avait raté la cuvette. Une serviette sale pendait à un anneau sous un appareil au-dessus de la cuvette. Les murs étaient complètement vierges de graffiti. Il peut sembler bizarre de remarquer des détails pareils, mais chacun représentait un aspect de la situation dans laquelle je me trouvais. J’avais cassé les aiguilles de ma propre montre, et m’étais enfermé dans une époque et dans une culture qui avaient plus à voir avec le passé qu’avec l’avenir. Mes crises étaient peut-être un voyage progressif jusqu’à cet endroit, un lieu rétrograde souillé et sentant la pisse, où l’on n’osait pas érafler de son nom le mur des chiottes, sauf si on voulait se faire casser les doigts.

Je retournai à la cabine et appelai Valerie. À travers les panneaux de plastique de la porte, je vis que le barman m’observait. Valerie décrocha à la seconde sonnerie. « C’est toi ? dit-elle.

– Oui, c’est moi.

– Où es-tu ? »

Je le lui dis.

« Qu’est-ce que tu fais là-bas ? C’est rempli de malfaiteurs.

– Comme toute la ville.

– Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, Aaron ?

– Rien. J’avais juste envie de parler.

– Saber m’a appelée. Il m’a dit que tu étais passé chez lui et que tu disais des trucs dingues.

– Il a exagéré. Écoute, je dois m’occuper de certains trucs, Val. Tu veux bien me rendre un grand service ?

– Quoi ?

– Je voudrais que tu parles à ma mère. Je voudrais que tu sois plus proche d’elle. À sa façon, elle est bizarre, mais elle a le cœur au bon endroit. »

Elle fit un bruit comme si elle soufflait pour écarter ses cheveux de son visage. « Soit tu viens chez moi tout de suite, soit c’est moi qui vais à cette salle de billard.

– J’essaierai de venir directo.

– Directo ? Je déteste ce mot. C’est ce que disent les ignorants quand ils essaient de parler peuple. Quand est-ce que tu t’es mis à parler peuple ?

– Je t’aime, Valerie. »

La ligne devint silencieuse.

« Tu m’as entendu ?

– Qu’est-ce qui ne va pas, Aaron ? C’est cet homme du camp ? Est-ce que tu l’as revu ?

– Non, je ne l’ai pas revu. Arrête de te faire du souci. Dis à Saber que j’ai tout sous contrôle.

– Je suis en train de faire la baby-sitter du petit voisin. Je ne peux pas sortir. Ne me fais pas ça.

– Maintenant, je dois y aller. Rappelle-toi ce que j’ai dit à propos de ma mère, d’accord ? »

Je raccrochai.

Je demandai au barman une autre tasse de café. Ses épaules et sa poitrine étaient dures comme du béton ; l’arrière de ses doigts était tatoué de lettres illisibles. Il remplit ma tasse, mais posa la cafetière sur une serviette au lieu de la remettre sur le poêle. « Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

– J’attends quelqu’un, dis-je.

– Ce n’est pas un lieu de rencontres.

– Je ne veux déranger personne.

– Qui est-ce que tu attends, petit ?

– Ils ne m’ont pas dit leur nom. »

Il reposa le café sur le gaz, prit la serviette et essuya la tache d’humidité que la cafetière avait laissée sur le bar. « D’où es-tu ?

– De Houston.

– De quel quartier, à Houston ?

– Du sud-ouest. »

Son regard se perdit sur la rue. « Le verre est pour la maison. Dépêche-toi de le boire.

– Vous me dites de m’en aller ? »

Il souffla par les narines et se remplit la poitrine d’air. « Ne complique pas ma journée. Ici, c’est la règle. Tu crois que tu peux te plier à ça ?

– Oui, monsieur. Est-ce que vous avez vu des types bizarres, dans le coin ?

– Qu’est-ce que tu entends, par “bizarres” ?

– Des macaronis.

– On n’est pas là pour se faire des grâces. Ce n’est pas le mot approprié. Ici, on ne parle pas comme ça.

– Des types qui ont des armes et qui tirent sur les gens », dis-je.

Il jeta sa serviette en l’air, la rattrapa et s’éloigna.

Je regardai la pendule. Cinq minutes passèrent, puis dix. Les deux joueurs de billard rangèrent leurs queues, commandèrent des bières pression et entreprirent d’éplucher des œufs durs au bout du comptoir. Le barman lisait un journal qu’il avait aplati sur le bar. Je le vis lever les yeux et observer quelque chose ou quelqu’un par la fenêtre. Quand je me tournai sur mon tabouret, je vis un break Packard bordeaux, avec un véritable placage en bois, des pneus à flancs blancs et des roues à rayons chromés ; il roula jusqu’au bout de la rue, et disparut. Le barman plia son journal et se dirigea vers moi, laissant traîner une main sur le dessus du bar.

« Ça fait deux fois que ces deux types font le tour du pâté de maisons, dit-il.

– Ceux qui sont dans le break ? »

Il acquiesça.

« Je ne connais personne qui ait un break, dis-je.

– Ils étaient dans la ruelle il y a un petit moment. » Je ne répondis pas. Il s’appuya sur ses bras. « Ce sont des tueurs. L’un d’eux a essayé de regarder par la porte de derrière. Tu veux bien me dire ce qui se passe ?

– Vous connaissez Merton Jenks ? demandai-je.

– Tout le monde connaît Merton Jenks.

– Si ça tourne mal, appelez-le.

– T’as perdu ta putain de tête ?

– Je ne crois pas.

– Barre-toi. Tout de suite.

– J’apprécierais de pouvoir rester encore un peu.

– Si je dois me répéter, tu apprécieras de rester en vie.

– Est-ce que l’un d’eux était un grand type ? Il s’appelle Devon Horowitz. »

Le barman pointa un doigt à deux centimètres de mon nez.

Je sortis. Un vieux tacot rempli d’enfants passa. Je crus voir la petite Mexicaine du parc qui me faisait signe. Je levai la main pour lui répondre, mais la voiture tourna au coin de la rue et disparut.

Dans la rue suivante, j’aperçus le break garé le long du trottoir devant la boutique du prêteur sur gages, le reflet du soleil sur le pare-brise aussi lumineux qu’une torche à acétylène. Dans son éclat, je vis un homme descendre sur le trottoir, mais même si le rebord de mon chapeau me protégeait les yeux, je ne parvins pas à distinguer ses traits.

Le conducteur passa en marche arrière, fit demi-tour au milieu du carrefour et s’éloigna. Je montai dans ma bagnole et pris le chemin de l’immeuble de Vick Atlas, dans le quartier de Montrose.

Le concierge m’arrêta au bureau. « Vous ne pouvez pas monter, monsieur.

– Et pourquoi ?

– N’êtes-vous pas la personne qui a agressé Mr Atlas ?

– Je n’en ai aucun souvenir. Est-ce que Vick est là ?

– Mr Atlas est sorti. Allez-vous-en, je vous en prie.

– Vous voulez dire qu’il n’est pas là ?

– Si vous montez, j’appelle la police.

– Je vais monter vérifier. Vous faites du bon travail. Je le dirai à Vick. »

Je pris l’ascenseur jusqu’au penthouse et frappai à la porte. Pas de réponse. Je marchai jusqu’au bout du couloir et regardai dans la ruelle. Deux hommes en pantalons noirs et chemises blanches à manches longues, immaculées, gonflées par le vent, manches remontées, parlaient à côté du break bordeaux. Ils étaient jeunes et souples, avec de longs cheveux noirs peignés en arrière, et une petite queue-de-cheval, comme celle d’un matador, en bas de la nuque. J’ouvris la fenêtre et m’engageai dans l’escalier de secours, l’armature métallique crissant sous mon poids. Tous deux levèrent les yeux. Je me penchai par-dessus la rambarde et leur fis bonjour de la main. Aucun d’eux ne réagit. Ils se remirent à parler, avec un coup d’œil sur la rue et l’autre extrémité de la ruelle, là où j’étais garé. Ils ne m’avaient pas reconnu. Cisco Napolitano m’avait dit que les tueurs à gages de Jaime Atlas venaient de l’étranger, et ne connaissaient jamais leur cible. Le seul qui pouvait me reconnaître était Devon Horowitz. Il avait pris une photo de moi, sous un mauvais angle, et avec une lumière médiocre, devant le cinéma.

Vick Atlas n’était pas venu au bar-billard des Heights. Et là il m’avait une fois de plus échappé. Je rentrai, et pris l’ascenseur jusqu’au hall. « Vous avez raison, dis-je au concierge. Vick n’est pas là. Mais il y a deux de ses amis dans la ruelle. Ce sont des tueurs venus de Sicile. Je vais leur dire que vous voulez qu’ils dégagent. »

Je sortis. Le soleil à l’ouest était une bouillie pourpre, les nuages enflammés, la bise venue du sud fraîche et pure, sentant la pluie et les fleurs. Je ne vis pas trace du break bordeaux ni des deux hommes ressemblant à des matadors. Je montai dans ma bagnole et pris le chemin de River Oaks, mes silencieux ronronnant sur le bitume tandis que le jour fraîchissait.

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