Les jaloux
Chapitre 2
2
Le lendemain, j’allai à la messe avec mon père. Même si ma mère avait été élevée dans la religion baptiste, elle ne fréquentait aucune église. Elle avait grandi dans une pauvreté absolue, abandonnée par son père, et à dix-sept ans elle avait épousé un homme beaucoup plus âgé qu’elle, un commis voyageur. Elle cacha son divorce à tout le monde, comme s’il l’avait dévaluée et rendue indigne d’être socialement respectée comme elle l’aurait voulu. Chaque dimanche, elle nous préparait un petit déjeuner tardif, et mon père et moi nous rendions à l’église dans sa voiture de fonction. En chemin, il était rare que nous parlions.
Je n’ai jamais compris pourquoi mes parents s’étaient mariés. Ils ne s’embrassaient pas, ni même ne s’effleuraient les mains, du moins en ma présence. On lisait dans leurs regards une solitude qui me persuadait qu’une prison peut prendre n’importe quelle forme et avoir n’importe quelle taille.
Pendant la messe, je sentis sur les vêtements de mon père l’imperceptible odeur de la bière et des cigarettes de la soirée de la veille. Avant que le prêtre ne donne sa bénédiction finale, mon père me murmura qu’il avait mal au ventre et qu’il me retrouverait au drugstore Costen, de l’autre côté de la rue. Quand j’y entrai, il buvait un café au comptoir et parlait avec le patron de l’équipe de football de LSU. « Prêt pour un Coca citron ? me dit-il.
– Non, merci. Je peux prendre la voiture, cet après-midi ?
– Je pourrais.
– Je pourrais prendre la voiture ?
– J’avais prévu d’aller au bowling, dit-il. Il y a un championnat, aujourd’hui. »
J’acquiesçai. Mon père ne jouait pas au bowling et ça ne l’intéressait pas. Mais le bowling avait l’air conditionné, et il y avait un bar.
« Viens avec moi, dit-il. Tu pourras peut-être faire une partie ou deux.
– J’ai des choses à faire. »
Mon père était bel homme, doté d’une distinction victorienne. Jamais il ne s’asseyait à table, que ce soit pour dîner ou petit-déjeuner, sans enfiler sa veste, même s’il était seul. Il avait perdu son meilleur ami dans les tranchées de 1918, et il méprisait la guerre, les nationalistes adulant la chose militaire, et la rhétorique belliqueuse des politiciens qui envoient les autres souffrir et mourir à leur place. Mais il buvait, et d’une certaine façon, ça engloutissait et annulait toutes ses qualités. « Tu as une nouvelle copine ?
– Je n’en ai pas d’ancienne.
– Alors tu vas changer ça ?
– J’aimerais bien.
– Qui est-ce ?
– Je ne la connais pas réellement bien.
– Vraiment bien.
– Oui, père. »
Je pris le bus municipal jusqu’à North Houston. L’hiver précédent, un de mes amis avait remarqué une maison victorienne à un étage, ombragée par des chênes, avec une vaste galerie, sur un boulevard résidentiel, et m’avait dit qu’il s’agissait de la maison de Valerie Epstein. J’avais oublié le nom du boulevard, mais je savais approximativement où il se trouvait. Quand je tirai le cordon pour que le chauffeur arrête son bus, je sentis mon ventre se nouer et une flamme minuscule monter en tourbillonnant dans mes entrailles.
Je restai au milieu des fumées du bus tandis qu’il s’éloignait, les yeux fixés sur les palmiers de l’esplanade et la rangée de maisons possédées autrefois par les gens les plus riches de la ville, avant que les grosses fortunes n’émigrent sur River Oaks. J’étais au cœur du territoire ennemi, ma coupe en brosse, mon pantalon et mes chaussures habillés, ma chemise blanche amidonnée et ma cravate aussi dangereux que du sang flottant dans un aquarium rempli de requins.
Je me mis en route. Je crus entendre des silencieux d’échappement gronder dans une autre rue. Au coin, une femme de couleur attendait le bus derrière un banc, serrant son porte-monnaie entre ses mains. Elle regardait d’un côté, puis de l’autre, se penchant en avant comme si elle se trouvait sur un bateau. Elle était la seule personne de couleur sur le boulevard. À cette époque, la mode était au ‘tabassage de nègre’. Je tentai de lui sourire, mais elle détourna les yeux.
Je reconnus la maison de Valerie une rue plus loin. Dans la cour, deux chênes verts festonnés de mousse espagnole, et une balancelle sur la galerie. Sur le côté, un potager, et dans le fond j’apercevais un abri de jardin délabré et un énorme pacanier, entouré d’herbe sur laquelle était garé un camion de soudage. Derrière moi, j’entendis une fois de plus les silencieux. Je me retournai, et vis une Ford 1941, avec double échappement, phares incrustés, et un moteur qui semblait plus puissant qu’un traditionnel V8. La carcasse du véhicule avait été déchromée, traitée au plomb et aspergée d’une sous-couche grise. Un regard sur ses occupants, et je compris que j’étais sur le point de faire connaissance avec quelques authentiques coriaces des
quartiers nord, de ceux que nous appelions 1 greasers, ou parfois métèques, ou loubards, ou queues de canard, ou des durs ou des don Juans.
À quoi se reconnaissaient-ils ? Un regard fixe et indolent, des épaules légèrement voûtées, la chemise déboutonnée pour laisser voir le haut de la poitrine, le col remonté sur la nuque, des drapes retenus par une ceinture en daim bouclée au-dessous du nombril, des boutons de manchettes, même l’été, une tartine de gomina dans leurs mèches ramenées en tranchée sur la nuque, des godasses pointues munies de crans métalliques qui pouvaient servir à briser les dents de quelqu’un sur le trottoir, la croix de Pachuco tatouée entre l’index et le pouce gauche et par-dessus tout, une totale absence de compassion, ou de pitié, dans leurs yeux. Je pense que quiconque lisant ces lignes aujourd’hui pourrait croire qu’il s’agissait de garçons ayant juste pris le mauvais chemin et que leur tenue et leur conduite masquaient leur peur. Ce fut rarement l’expérience que j’en eus. Alors aujourd’hui comme hier, je suis persuadé que la plupart seraient prêts à mourir sur le pont d’un cuirassé inondé, au milieu des coups de canon, ainsi que l’a dit un jour George Orwell à propos de gens au courage authentique.
La Ford s’arrêta le long du trottoir, dans le grondement du double échappement. « On dirait que tu t’es perdu, dit le greaser assis sur le siège passager.
– Ça, c’est sûr, dis-je.
– Ou alors tu vends des bibles.
– À vrai dire, je cherchais l’Assemblée de l’Église de Dieu. Vous savez où ça se pourrait que ça se trouve ? »
Je vis dans ses yeux qu’il avait pris note de la grammaire défectueuse et compris qu’il était plus intelligent que je ne le pensais, et qu’il représentait sans aucun doute un défi sérieux.
« T’es mignon. » Il se mit une Lucky Strike entre les lèvres, mais sans l’allumer. Il avait les cheveux noir corbeau, les joues creuses, la peau pâle. Il se gratta la gorge. « T’as une allumette ?
– Je ne fume pas.
– Si tu ne vends pas de bibles, et que tu n’as pas de feu, à quoi t’es bon ? T’es bon à quelque chose, mon garçon ?
– Sans doute que non. Et si tu ne m’appelais pas “mon garçon” ? Hé, elle me botte, votre caisse. Où vous avez eu ces silencieux ? »
Il ôta la cigarette de sa bouche, la pinça entre son pouce et son index, l’agita, secouant la tête comme s’il arrivait à une conclusion profonde. « Je me rappelle où je t’ai vu. Dans ce rade pour suceurs de bites, comment s’appelle-t-il, déjà, l’Éléphant rose ?
– Qu’est-ce que c’est, un suceur de bites ?
– Un type comme toi. Où t’as eu cette boucle à ton ceinturon ?
– Je l’ai gagnée au rodéo junior RCA 2. À la fois bareback bronco et
bull riding 3.
– Tu fais des pipes dans les cages de contention ? »
Je détournai les yeux. La rue était lumineuse et brûlante, les pelouses d’un vert profond, l’air imprégné d’humidité, les maisons d’un blanc éblouissant. « Je ne peux pas t’en vouloir de dire ça. J’ai manifesté le même genre de préjugé pour des gens qui ont été fabriqués de façon différente dans le ventre.
– Où t’as trouvé ça ?
– Dans la Bible 4.
– T’es en train de dire que t’es pédé ?
– On sait jamais.
– Je suis d’accord. T’as une jolie bouche. Tu devrais te mettre du rouge à lèvres.
– Va te faire foutre », dis-je.
Il ouvrit la portière, lentement, et descendit sur le trottoir. Il était plus grand qu’il ne le paraissait dans la voiture. Sa chemise n’était pas boutonnée, et ses manches étaient gonflées par le vent. Il avait le ventre ondulé, son drape bas sur la taille. Ses yeux parcoururent mon visage comme s’il étudiait un spécimen de laboratoire. « Tu veux bien répéter ça ? »
J’entendis une porte-moustiquaire grincer sur un ressort et claquer derrière moi. Puis je me rendis compte que ce n’était plus moi qu’il regardait. Valerie Epstein avait descendu les marches de la galerie jusque dans la cour et se tenait sous les chênes verts, à la lisière du soleil, une main en visière pour se protéger les yeux. « C’est toi ? » dit-elle.
Je ne savais pas si elle me parlait à moi, ou au greaser sur le trottoir. Je pointai un doigt sur ma poitrine. « C’est à moi que tu parles ?
– Aaron Holland ? C’est bien ton nom, n’est-ce pas ?
– Oui, dis-je, la gorge serrée.
– Je me demandais si tu étais rentré chez toi sans problème. »
Le greaser remonta dans la Ford et claqua la portière. Il leva les yeux sur moi, soutenant mon regard. « Tu devrais jouer à la machine à sous. T’as une sacrée veine, dit-il. À très bientôt, Paulo.
– J’attends ça avec impatience. Ça m’a fait plaisir de te voir. »
Ses amis et lui s’éloignèrent. Je regardai de nouveau Valerie. Elle portait une robe d’été, blanche, avec des fleurs.
« J’ai cru que j’allais me retrouver en marmelade, dis-je.
– Pourquoi ?
– Ces voyous.
– Ce ne sont pas des voyous.
– Des métèques, alors ?
– Il leur arrive de se montrer excessivement protecteurs de leur quartier, c’est tout. »
Le vent plaquait sa robe sur ses hanches, son ventre et ses cuisses. J’étais si nerveux que je dus croiser les bras sur ma poitrine pour empêcher mes mains de trembler. Je tentai de m’éclaircir la gorge. « Comment es-tu revenue de Galveston ?
– Avec le Greyhound. Tu pensais que tu devais venir voir s’il ne m’était rien arrivé ?
– Tu aimes le minigolf ?
– Le minigolf ?
– C’est très marrant, dis-je. Je me disais que ça t’amuserait peut-être de faire un ou deux parcours. Si tu n’as rien de mieux à faire.
– Entre. Tu me sembles un peu déshydraté.
– Tu me proposes d’entrer ?
– Qu’est-ce que je viens de dire ?
– Tu m’as dit d’entrer.
– Alors ?
– Oui, un peu d’eau glacée ne me ferait pas de mal. Je n’avais pas l’intention de traiter ces types de métèques. Il m’arrive de dire des choses que je ne pense pas.
– Ils y survivront. Tu viens ? »
Pour m’asseoir à côté de Valerie Epstein, j’aurais tiré le Grand Canyon jusqu’au Texas. « J’espère que je ne dérange pas. J’étais tourmenté par ma conscience. Hier soir, je ne me suis pas occupé de toi, car je devais ramener la voiture de mon père à la maison.
– Je pense que tu as bon cœur.
– Pardon ?
– Tu m’as bien entendue. »
J’entendais tinter des carillons éoliens, des oiseaux chanter, éclater des rubans de pétards chinois, et je compris que j’aimerais sans doute Valerie Epstein pour le restant de mes jours.
Elle me précéda jusqu’à la cuisine, et sortit du frigidaire un pichet de citronnade. La cuisine était propre et rutilante, ses murs peints en jaune et en blanc. Elle mit des glaçons dans deux verres, et ajouta dans chacun un brin de menthe, avant de les poser sur des napperons de papier. « Dans le jardin, c’est mon père, dit-elle. Il installe des pipelines. »
Un homme musclé vêtu d’une salopette à bretelles, sans chemise, travaillait sur le camion garé sous le pacanier. Il avait la peau noire de soleil, des boucles dorées lui descendant jusqu’aux épaules luisantes de sueur, un profil acéré.
« Il ressemble à Alexandre le Grand. À son portrait sur les pièces de monnaie, je veux dire, dis-je.
– C’est drôle, de dire ça.
– L’histoire est ma matière préférée. J’en lis le plus possible. Mon père aussi. Il est ingénieur pétrolier. »
J’attendis qu’elle réponde quelque chose. Elle ne dit rien. Puis je compris que je venais sans doute de lui dire que mon père avait fait des études, alors que ce n’était probablement pas le cas du sien. « Ce que je veux dire, c’est que lui aussi travaille dans le pétrole.
– Tu es toujours aussi nerveux ? »
Nous étions maintenant assis à la table, un ventilateur électrique oscillant sur le comptoir. « Je suis doué pour mal m’exprimer. Je m’apprêtais à te dire comment mon père a fini dans le pétrole, mais j’ai tendance à parler tout le temps.
– Vas-y, raconte-moi.
– Il était chimiste à Cuba, il travaillait dans le sucre. Il a laissé tomber après un incident sur le ferry entre La Nouvelle-Orléans et La Havane. Puis il est allé travailler sur un pipeline, il a été rattrapé par la Grande Crise, et il n’est jamais parvenu à faire ce qu’il voulait faire, devenir écrivain.
– Pourquoi a-t-il quitté son boulot de chimiste à cause d’une chose qui s’est passée sur un bateau ?
– Il avait fait la Première Guerre. L’artillerie allemande taillait leurs tranchées en pièces. Le commandant allemand est sorti avec un drapeau blanc, et a demandé au capitaine de mon père de se rendre. Il a dit qu’on s’occuperait des blessés, et que les autres seraient bien traités. Le capitaine a refusé cette proposition. Un biplan allemand a agité ses ailes au-dessus des lignes pour montrer que sa mission était pacifique, et il a lâché des brochures sur le barbelé et la tranchée, mais le capitaine refusait toujours de se rendre. Les Allemands avaient déplacé quelques canons sur des véhicules ferroviaires. Quand ils se déchaînèrent, ils tuèrent en une demi-heure la moitié de l’unité de mon père.
« Dix ans plus tard, il était sur le ferry vers La Havane quand il a vu sur le pont son ancien commandant. Mon père a insisté pour qu’ils boivent un verre, surtout pour avoir l’occasion de pardonner et d’oublier. Cette nuit-là, l’ancien commandant a sauté de la rambarde. Mon père s’en est toujours voulu.
– C’est une histoire triste.
– La plupart des histoires sont tristes.
– Toi-même, tu devrais être écrivain.
– Pourquoi ?
– Parce que je trouve que tu es un gentil garçon.
– D’une certaine façon, ces deux remarques ne vont pas ensemble, dis-je.
– Elles ne sont peut-être pas censées aller ensemble. » Elle sourit, puis inspira, et alors la lueur dans ses yeux changea. « Tu devrais être plus prudent.
– Parce que je suis venu dans les Heights ?
– Je parle de Grady et de ses amis.
– Je pense que Grady Harrelson est bidon.
– Grady a un côté sombre. Il n’y a rien de bidon là-dedans. Pareil pour ses amis. Ne les sous-estime pas.
– Ils ne me font pas peur. »
Elle agita son brin de menthe au milieu des glaçons. « La prudence et la peur, ce n’est pas la même chose.
– Il y a peut-être en moi quelque chose qui ne va pas, et que personne ne voit. Ces types pourraient bien avoir une surprise.
– Premièrement, je ne te crois pas. Deuxièmement, ce n’est pas normal de se vanter de ses défauts.
– Il m’arrive de croire que j’ai deux ou trois personnes qui vivent en moi. L’une d’elles a un saxo, comme Harpo Marx.
– Comme c’est intéressant.
– Ma mère dit que j’ai beaucoup d’imagination. »
Je sentis son attention faiblir.
« J’ai une dissertation sur John Steinbeck à finir pour demain, dit-elle. Je ferais mieux de m’y mettre.
– Je vois.
– Je suis contente que tu sois passé. »
J’essayai de ne pas paraître aussi stupide que je me sentais. Je voyais son père travailler sur son camion, les muscles de son avant-bras se gonflant tandis qu’il forçait sur une clef en croix. J’aurais voulu qu’elle me présente à lui. J’aurais voulu parler de camions, de pipelines et de forets. Je n’avais pas envie de partir. « Le samedi soir, c’est un bon moment pour le minigolf. Il y a des étoiles, la brise souffle du sud, et juste à côté il y a un marchand de pastèques avec des tables de pique-nique.
– Tu vois ? Tu parles comme un écrivain. On se verra une autre fois.
– D’accord », répondis-je. Je n’avais pas fini ma citronnade. « Je trouverai la sortie. Tu ferais mieux de te mettre à ta dissertation.
– Ni te fâche pas.
– Je ne me fâche pas, Miss Valerie. Merci de m’avoir invité.
– Inutile de m’appeler “Miss”. »
Je me levai de la table. « Mon père est originaire de Louisiane. Il me tombe dessus à propos de ma tenue, de ma grammaire, de trucs comme ça.
– Je trouve ça bien. »
J’attendis, espérant qu’elle me demanderait de rester.
« Je vais te raccompagner », dit-elle.
Nous traversâmes un vestibule sombre qui sentait l’encaustique. Une casquette de travail et un imperméable d’homme, un pull 4-H Club et un blouson en jean aux manchettes brodées étaient suspendus à des crochets de bois sur le mur. Des galoches d’homme et une paire de bottes blanches en caoutchouc, comme aurait pu en porter une adolescente, étaient posées sur le sol. Il n’y avait, dans le vestibule, ni tablier, ni pantoufles, ni chapeau, ni chaussures de femme, ni parasol, ni châle, ni foulard.
Et il régnait aussi dans le salon une solennité que je n’avais jamais remarquée ailleurs. Peut-être cet effet était-il dû aux meubles e XIX, à
l’électrophone-radio sur lequel était posée une plante en pot, à la cheminée vide, au canapé et aux fauteuils qui donnaient l’impression que personne ne s’asseyait dessus. J’avais imaginé que Valerie Epstein vivait dans un foyer parfait. Maintenant, j’en doutais.
« Ta mère est là ? demandai-je.
– Elle est morte pendant la guerre.
– Désolé.
– Pas elle. Elle a fait ce qu’elle pensait juste.
– Pardon ?
– Son frère était resté quand sa famille avait fui Paris, en avion. Elle est retournée elle-même clandestinement dans son pays. La Gestapo l’a arrêtée. On pense qu’elle a été envoyée à Dachau.
– Eh bien, Miss Valerie !
– Viens, je vais sortir avec toi », dit-elle en passant un bras sous le mien.
La balancelle du porche oscillait dans le vent, les arbres se gonflaient, de la poussière jaune montait dans le ciel. Je sentais une odeur de pluie frappant un trottoir brûlant. « Je peux avoir ton numéro de téléphone ?
– Il est dans l’annuaire. Tu ferais mieux de te dépêcher. » Elle jeta un coup d’œil sur le ciel. « Ne cherche pas d’ennuis. Tu comprends ? Ne t’approche pas de Grady, même s’il fait tout pour te provoquer.
– Ce soir, mon père me laissera la voiture. On pourrait aller au stand de pastèques. Je passerai te prendre à huit heures, et tu seras rentrée moins d’une heure après.
– Je ne connais personne d’aussi têtu.
– J’appelle ça de la conviction.
– De retour à neuf heures ?
– Promis », dis-je.
Elle plissa les yeux.
Il plut la plus grande partie de la nuit. Le matin, à mon réveil, le soleil était rose, le ciel bleu, les trottoirs zébrés d’ombre et d’humidité. J’adorais l’impasse que nous habitions dans notre petit bungalow de brique. Toutes les maisons de la rue étaient en brique, et dans leurs jardins il y avait des arbres fruitiers et des parterres de fleurs, et à l’extrémité de l’impasse se dressait un mur de bambous et, de l’autre côté, un pâturage semé de chênes verts vieux de deux cents ans. Je m’assis sur les marches, muni de mon sac repas, et attendis qu’on vienne me chercher pour aller au lycée. Saber Bledsoe, mon meilleur ami, me prenait chaque matin de classe dans son épave de Chevy 1936, qu’il avait coupée, surbaissée, modifiée et customisée, et pour laquelle il avait acheté des pièces de rechange à la décharge, même si elle restait une épave fumante qu’on sentait et qu’on entendait arriver depuis le pâté de maisons voisin.
Saber était capable de tout, en particulier si on le défiait. Au lycée, il versait de l’explosif M-80 dans la tuyauterie, et de l’eau giclait des cuvettes de toilettes dans tout le bâtiment, en général entre les cours, quand il y avait des gens assis dessus. Le professeur le plus détesté du lycée, et peut-être de toute la ville, s’appelait Mr Krauser. Saber s’était faufilé dans le salon des professeurs, et avait glissé dans la boîte de salade de choux de Mr Krauser une grenouille gonflée de formol, si bien que Mr Krauser avait vomi dans l’évier du lycée. Saber avait aussi baissé sa braguette, s’était mis à plat ventre et avait passé sa queue dans un trou du plancher au-dessus de la salle de cours de Mr Krauser, la laissant pendre comme une ampoule obscène, jusqu’à ce que Krauser comprenne pourquoi le visage de tous ses élèves ressemblait à des ballons au grand sourire, sur le point d’exploser.
J’étais décidé à ce que ce soit une bonne journée. Sans doute personne n’avait-il remarqué mon érection en plein drive-in. Alors, quelle importance que j’aie eu une querelle avec Grady Harrelson ? Que pouvait-il faire ? Il avait eu sa chance. Les voyous des Heights ? Valerie avait dit que c’était juste des gars du quartier. J’avais conduit Valerie Epstein au stand de pastèques, l’avais ramenée chez elle, je lui avais même tapoté le dos de la main quand un éclair avait illuminé le parc. Personne n’avait fait attention à nous.
Peut-être avais-je trouvé dans les Heights un quartier où j’étais libéré de mes problèmes. Peut-être avais-je trouvé un endroit où la terreur n’était pas un mode de vie.
Faux.
Dès que je montai dans la voiture, je vis que Saber était agité. Il recula dans l’impasse, et se dirigea vers Westheimer, le levier de vitesse vibrant dans sa main, son tee-shirt remonté jusqu’aux aisselles. Il me regarda, puis sa tête se mit à se balancer, comme montée sur un ressort, et j’eus droit à ce qui était connu sous le nom de regard à la Saber Bledsoe, une version bouche bée et œil torve de son visage, traduisant l’incrédulité devant la stupidité de son interlocuteur.
« Pourquoi traîner par là ? Engage-toi donc dans une compagnie suicide, et pars en Corée, dit-il.
– Il faut que tu me répètes ça, Sabe.
– On raconte que tu t’en es pris à Grady Harrelson dans un drive-in de Galveston. Et qu’ensuite tu es monté dans les Heights et que tu as fait un tour avec Valerie Epstein.
– Où as-tu entendu parler de ça ?
– Où est-ce que je ne l’ai pas entendu ? Tu as dit à des métèques d’aller se faire foutre, à un métèque en particulier ?
– C’est impossible que tu sois au courant.
– Le type avec qui tu as failli t’embrouiller, c’était Loren Nichols. Il a tiré sur un homme, en pleine poitrine, avec un pistolet à fléchettes, au Prince’s drive-in. »
Saber avait des cheveux d’un roux pâle coupés en brosse plate peignée en arrière sur les tempes, des yeux comme des fentes vertes, un regard aussi inoffensif que celui d’un lézard, un accent de péquenaud, et un degré d’énergie nerveuse évoquant un claquement de porte. De la bouche, il sortit une cigarette d’un paquet de Camel.
« Hier soir, ils sont venus chez moi, Aaron, dit-il, la cigarette rebondissant sur sa lèvre. Quelqu’un avait dû leur dire qui j’étais.
– Qui est venu ?
– Loren, et trois autres greasers. »
Je sentis soudain un creux à l’estomac. « Qu’est-ce qu’ils voulaient ?
– Toi.
– Qu’est-ce que tu leur as dit ?
– Je leur ai dit que mon père était un ivrogne, qu’il avait une batte de base-ball, et qu’ils feraient mieux de virer leurs culs de notre allée. Devine quoi ? Avant que j’aie pu terminer ma phrase, le vieux est sorti du garage en titubant, avec une clef de serrage à la main.
– Il faut qu’on oublie tout ça, Saber.
– Après la récréation, tout le lycée le saura. Tu as participé à la brouille entre Grady Harrelson et Valerie Epstein ?
– Non.
– Peu importe. Cet après-midi, l’histoire sera devenue une légende. Tu es vraiment sorti avec elle ?
– Plus ou moins.
– C’est comme de baiser avec Doris Day. T’es un héros, mec. Est-ce qu’elle a une sœur ? Je suis prêt. »
1. Le terme désigne aussi bien les motards (bikers) que péjorativement les Latinos.
2. Real Cowboy Association.
3. Monte d’un cheval à cru, et monte de taureau sauvage.
4. Livre de Job, 31, 15. Traduction Lemaître de Sacy.
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