Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 38 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 36

36

 

 

« On peut entrer ? dit Valerie. On dégouline.

– Non. Sortez d’ici, dit Grady.

– Pourquoi te conduis-tu comme ça ? dit-elle. Où est Aaron ?

– Il a laissé sa bagnole, et il est parti avec des types, dit Grady. Je pensais qu’il était avec vous.

– C’est son chapeau, là, par terre, dit-elle. Où est-il, Grady ?

– On a eu une discussion, dit-il. Pas de quoi t’inquiéter. Vous voulez bien partir d’ici ?

– Non, on ne partira pas, dit Valerie. Tu as fait quelque chose à Aaron ? Qu’est-ce que tu nous caches ?

– Un million de dollars, voilà ce qu’il cache », dit Saber.

Bravo, Saber. Tu viens de tous nous couler. Mais comment lui en vouloir ? Le Sabe était venu à la recherche de son vieil ami.

« Entrez », dit Grady.

J’entendis Saber et Valerie pénétrer dans le vestibule, et la porte se refermer derrière eux.

« Ta bagnole est plus haut dans la rue ? dit Grady.

– Ouais, la soudure de mon collecteur est fissurée, dit Saber.

– Je vais appeler un dépanneur. C’est moi qui paierai, dit Grady.

– On ne veut pas de dépanneur. Où est Aaron ? dit Valerie.

– En bas, dit Grady. Il faut qu’on trouve une solution. Je vais faire monter l’ascenseur. Vick est ici.

– Vick Atlas est ici ? dit Valerie. C’est pour ça que cette pendule est fracassée par terre ?

– Détends-toi, Val, dit Grady.

– Ne sois pas condescendant, dit-elle.

– Parle moins fort.

– Vous avez fait du mal à Aaron ? dit-elle.

– J’appelle l’ascenseur, dit Grady. Je ne suis pour rien dans cette histoire. Vous avez tous eu votre chance, mais vous n’avez pas voulu écouter. Maintenant, soit on trouve une solution, soit ça va être une sacrée merde. »

J’entendis le moteur de l’ascenseur se mettre en marche, puis la cabine eut une secousse et se mit à monter. Je regardai Vick se précipiter vers la cage d’escalier, la seringue dans une main et le semi-automatique dans l’autre.

Nos vies se trouvaient maintenant entre les mains de deux hommes infantiles. Ils étaient irrationnels, effrayés, narcissiques, implacables et cruels. L’un d’eux avait tué son père parce qu’il n’avait pas le droit d’écouter une chanson enregistrée par un homme de couleur ; l’autre avait été défiguré et peut-être mentalement blessé par un père qu’il imitait et méprisait à la fois. Je pensai à nouveau à mon père et à ses camarades de l’armée, qui étaient montés à l’assaut au cours de la Grande Guerre. Je me demandais si mes jambes me manqueraient quand je devrais affronter mon propre destin.

L’ascenseur s’arrêta au rez-de-chaussée, et la porte extérieure s’ouvrit. Au même instant, Vick émergea de la cage d’escalier, au fond de la maison.

« Aaron, tout va bien ? » dit Valerie. Elle dégoulinait sur le sol ; elle avait les cheveux collés à ses joues.

« Oui, Val, tout va bien », dis-je.

Puis elle vit que Vick s’approchait d’elle. « C’est un pistolet ?

– C’est pas ma bite, dit-il.

– Tu es dégoûtant, dit-elle.

– Je leur ai dit qu’on allait trouver une solution, dit Grady. Tu m’entends, Vick ? On est coincés.

– C’est toi qui as foutu le bordel, dit Vick.

– Moi, j’ai foutu le bordel ? Tu as frappé Broussard sur la tempe avec une putain de pendule, dit Grady.

– La ferme. J’essaie de réfléchir, dit Vick.

– On n’a encore rien fait de grave, Vick, dit Grady.

– Répète ce que t’as dit sur le million de dollars, Bledsoe.

– Je ne me rappelle pas avoir parlé de ça, dit Saber.

– Il ne se rappelle pas, dit Vick. J’adore ces mecs. Ils réinventent leur réalité toutes les cinq minutes. “Je me rappelle pas.” “J’ai pas fait ça.” “T’es un brave type, Vick.” “Me fais pas mal, Vick.” “Prête-moi un peu de fric, Vick.”

– Tu es tombé sur la tête dans l’escalier ? demanda Grady.

– Va chercher du sparadrap, dit Vick.

– Pour quoi faire ? dit Grady.

– Il faut que je te fasse un dessin ? dit Vick.

– Ne fais pas ça, Grady, dit Valerie. Tu sais ce que mon père fera si vous nous faites du mal.

– Tu auras du mal à lui raconter quoi que ce soit si je vous enterre sous trente mètres de béton, dit Vick. Et c’est ce qui risque d’arriver si tu continues à ouvrir ta gueule. Tends la main, Bledsoe.

– Va te faire foutre, dit Saber.

– Méchant garçon », dit Vick. Sans expression, sans ciller, il pointa le pistolet et tira dans le pied de Saber. L’étui de la balle rebondit sur une table où se trouvait une lampe.

Saber tomba contre le mur et glissa sur le sol, du sang se répandant de sa chaussure, la bouche ouverte de douleur.

« Tu es le plus minable des minables, Vick, dis-je. Si on se tire d’affaire, je t’aurai. Et si ce n’est pas moi, ce sera mon père.

– On verra comment tu te sens dans une heure », dit Vick.

Valerie s’agenouilla à côté de Saber, et lui serra la tête contre sa poitrine. Elle leva les yeux sur Grady. « Arrête ça.

– Tu n’aurais pas dû venir ici, Val, répondit Grady. Tu n’aurais pas dû laisser Broussard saboter notre histoire. Tu n’aurais pas dû me quitter, ce soir-là, au drive-in de Galveston.

– Tu me brises le cœur », dit Vick. Il déverrouilla la porte de l’ascenseur. « Dehors, Broussard. Les festivités ne font que commencer. »

Un éclair explosa dans un arbre du jardin, et une grosse branche, en tombant dans la piscine, fit un court-circuit. Tout s’éteignit dans la maison. C’est ma chance, me dis-je. Vick actionna la mollette de son briquet et appuya le canon de son pistolet sur la tempe de Valerie. « Continue de penser ce que tu penses, et sa cervelle se retrouvera sur les genoux de Bledsoe. Encore raté, trou-du-cul. »

Grady revint de la cuisine muni de deux lampes-torches et d’un rouleau de sparadrap. Saber était assis contre le mur, un genou remonté contre la poitrine, son pied blessé tendu droit devant lui, une flaque de sang se formant autour de sa chaussure. Vick menotta le poignet de Valerie à celui de Saber. Il fouilla dans sa poche et en sortit un second petit automatique qu’il donna à Grady. « Le cran de sûreté est au-dessus du pontet.

– Je n’en veux pas, dit Grady.

– Si, tu en veux, dit Vick. Tu étais né pour la pègre. Tu as toujours été l’un de nous.

– Et lui ? demanda Grady en jetant un coup d’œil sur moi.

– Ce petit chéri m’appartient, dit Vick. On va aller dans une décharge que tient un de mes amis.

– Je ne pige pas. C’est quoi, ton plan ? dit Grady.

– Il faut que je tienne ma parole à propos d’un truc. À propos de Broussard. Il sait ce que je veux dire.

– Tu vas le tirer au bout d’une chaîne ? C’est dingue, mec, dit Grady.

– Regarde ce qu’il a fait à mon visage, dit Vick. Tu crois qu’il a pas cherché ce qui va lui arriver ? Tous les jours j’ai du pus qui coule de ce bandage.

– Et Val ? » demanda Grady.

Vick braqua la torche sur son visage. La lumière lui fit monter les larmes aux yeux. Vick fit un grand sourire à Grady.

« Éteins cette lumière, dit Grady.

– Tu as des scrupules ?

– C’est possible.

– Ton choix est facile, Grady, dit Vick. Tu peux rester riche, ou tu peux aller remplir des sacs d’épicerie.

– Je lui parlerai. Elle est pragmatique.

– Maintenant, elle a compris que tu as tué ton père. Elle va être pragmatique, à ce sujet ?

– Tu ferais mieux de la boucler, Vick », dit Grady.

Vas-y, vas-y, vas-y, provoque-le encore un peu, Vick. Mais je le sous-estimais. Vick était un survivant qui avait passé sa vie à assumer son visage défiguré et les insultes qu’il lui attirait.

« Je ne faisais que plaisanter, dit-il. Ton vieux l’avait cherché. T’es un type bien, Grady. Tu l’as prouvé quand tu t’es engagé dans les Marines. Je pense que, secrètement, ton père avait peur que tu le démasques.

– Grady, s’il te plaît, arrête ça, et essaie de réfléchir à ce que tu fais, dit Valerie. Tu as commis une erreur. Mais tout ça, ce n’est pas toi.

– Dis-lui, dit Vick.

– Qu’il me dise quoi ? dit-elle.

– Parle-lui de la Mexicaine, répondit Vick.

– Arrête avec ça, dit Grady.

– Dis-lui.

– Il parle de Wanda Estevan, dit Grady. C’était un accident. On avait mis le feu à la voiture de Loren Nichols. Elle a essayé de sauter de ma voiture. J’essayais de la retenir. Je l’ai prise par le cou maladroitement. Quand j’y pense, c’est terrible. À cause de ça, j’ai été à l’église de Broussard.

– Alors ne laisse pas ce minus saboter ta vie, dit-elle.

– Il est temps d’y aller, dit Vick. Je vais déplacer la bagnole de Broussard. Je prends Valerie et le débile avec moi. Mets Broussard dans mon coffre, et suis-moi. Dans trois heures, on mangera des crêpes, des saucisses et des œufs. Tout ça sera terminé.

– C’est pour quoi faire, la seringue ? » demanda Grady.

Vick regarda de nouveau Valerie. « On ne sait jamais. »

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