Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 37 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 35

35

 

Mais, d’abord, je m’arrêtai à un drugstore et appelai la maison. C’est ma mère qui répondit. « Tu as décidé de dîner avec nous ?

– Désolé, mère. Je me suis trouvé coincé. »

Alors, elle m’étonna. « C’est bon. J’ai mis ton assiette au frigidaire. Où es-tu ?

– Sur Westheimer. J’arrive bientôt. Est-ce que Papa est là ?

– Je te le passe. Tu vas bien, Aaron ?

– Bien sûr.

– Attends une seconde. »

Elle posa le téléphone. Au bout d’un instant, mon père prit le récepteur. « Tu as des ennuis avec ta voiture ? demanda-t-il.

– Non, père. J’ai quelques trucs à faire. J’ai une question à te poser.

– Tiens bon. Quels trucs à faire ?

– Quand tu étais dans les tranchées, comment as-tu trouvé le courage de monter à l’assaut, la première fois ?

– Je n’ai pas trouvé le courage, dit-il.

– Pardon ?

– Je n’ai jamais eu de courage. Aucun de nous n’en avait. Nous courions contre les Fritz parce que nous avions trop peur de courir en sens inverse. Où es-tu, mon fils ? De quoi t’es-tu mêlé ?

– Il faut que je fasse en sorte qu’on n’ait plus ces types sur le dos.

– Dis-moi où tu es. Laisse-moi t’aider.

– Tu l’as déjà fait. Je vais m’en sortir. Si je tarde un peu à rentrer, ne m’attendez pas. »

Il commença à discuter. J’écartai le récepteur de mon oreille pour ne pas entendre ce qu’il disait. Quand il cessa de parler, je rapprochai le récepteur de mon oreille. « Tout ira très bien. Le cirque vient en ville au mois d’août. On sera au premier rang. »

Je raccrochai, montai dans ma bagnole et m’enfonçai dans cette île géante de chênes, de richesse, de fausse splendeur d’avant la guerre, qui était le pays natal de Grady. Il y avait une bourrasque sur le golfe, et des traînées de pluie pourpre s’étendaient sur le bleu du ciel. Je jetai un coup d’œil sur le rétroviseur arrière. Le break Packard était à deux pâtés de maisons derrière moi. Une feuille de journal humide claqua contre mon pare-brise et disparut dans la tempête de vent et d’arbres derrière moi ; le pommeau du levier de vitesse vibrait dans ma paume comme une dent de sagesse douloureuse.

Le temps que j’arrive dans la rue de Grady, le ciel était devenu noir. La pluie soufflait en rafales, des feuilles flottaient dans les caniveaux. Tout était allumé dans la maison de Grady. Je me garai le long du trottoir, coupai le moteur et attendis. Deux ou trois voitures, phares allumés, remontaient la rue. Elles passèrent toutes sans ralentir. Le break n’était pas parmi elles. Je vis deux voitures garées près de la remise à voitures de Grady, mais ne parvins pas à distinguer leur marque. Je pensai aux paroles de mon père concernant la nature du courage. J’étais persuadé qu’il me disait la vérité à propos de lui et de ses amis. Ils étaient terrifiés, mais ils avaient franchi une ligne et s’étaient abandonnés à leur destin, quel qu’il pût être.

Les garçons du Midwest morts à Marye’s Heights, ou les jeunes du Sud dont les corps jonchaient la pente de Cemetery Hill, auraient compris ce qu’avait dit mon père. On doit trouver le courage en soi-même ; personne ne peut le faire pour vous.

Assis dans ma bagnole, la pluie martelant le toit et les vitres, je commençai à éprouver de la colère. J’avais été pris par hasard pour cible par Grady Harrelson, ses amis, et la famille Atlas, alors que je n’avais fait de mal à aucun d’entre eux. Comme la victime d’un viol, ou un enfant brutalisé, j’avais le sentiment de mériter ce que j’avais subi, d’être seul, que tout le monde s’en fichait, d’être insupportable à la vue des autres. Maintenant, je regrettais d’avoir éjecté les étuis des cartouches et d’avoir cassé la lame du poignard. Je sortis de ma poche le pistolet et le couteau et les posai sur ma cuisse. Loin dans la rue, je vis la lueur jaune de deux phares tremblant à travers la pluie.

Tandis que le véhicule ralentissait, je me tortillai sur le siège et attendis. La pluie se transforma en grêle, qui cliquetait sur les arbres, les pelouses, la rue et le toit de ma voiture. Il ne faisait aucun doute que le véhicule se dirigeait vers moi. C’était un break Packard, les vitres zébrées de glace. Soudain, je perçus toute la colère et la souffrance que j’avais connues depuis que j’avais tenté d’aider Valerie, au drive-in de Galveston. J’enfonçai mon chapeau sur ma tête, sortis de ma bagnole et courus en direction du break. Je ne distinguais pas bien ses deux occupants, mais je doutais qu’ils s’attendissent à voir quelqu’un les charger pendant un orage. Je braquai le pistolet sur le pare-brise, ouvris la lame cassée du poignard et essayai de forcer la vitre côté passager. Le conducteur fit un écart vers le trottoir, essayant de me heurter de flanc. Je jetai le couteau sur l’arrière de la voiture qui s’éloignait. Puis, à travers les flaques, je pénétrai dans le jardin de Grady et martelai la porte.

Grady l’ouvrit d’un mouvement brusque. Vick Atlas se tenait derrière lui, dans le vestibule, le lustre de cristal jetant sur eux son éclat. Vick portait un bandage sur l’entaille que je lui avais faite sur la joue.

« Qu’est-ce que tu viens faire ici ? dit Grady.

– Tes tueurs à gages ont merdé, dis-je. Comment ça va, Vick ? Tu as le visage un peu enflé. J’ai appris que tu avais une infection. Je pense que ça ajoute à ton aura.

– Pourquoi as-tu fait venir ce trou-du-cul, ici, Vick ? dit Grady.

– Je n’ai rien à voir avec sa présence ici. Et ne dis pas le contraire.

– Vick n’avait pas assez de couilles pour monter dans les Heights, alors il a envoyé ses Ritals et il est venu se cacher chez toi, dis-je. Vous avez tout le temps travaillé bras dessus, bras dessous, les gars, non ? »

J’entrai. Grady referma la porte derrière moi, et regarda Vick comme s’il ne savait pas quoi faire ensuite. Vick portait des bottes à mi-genou, un pantalon marron sur mesure ressemblant à une tenue de jungle des marines, et un foulard rose autour du cou. « Où est Bledsoe ?

– Je n’en sais rien, dis-je.

– Il est toujours avec toi, dit Vick.

– Pas ce soir. Vous avez planqué la décapotable, l’argent et les lingots, non ?

– Tu es vraiment idiot, d’être venu ici comme ça, dit Vick.

– Que pouvez-vous faire que vous n’avez pas déjà fait ? dis-je. Je n’ai plus peur de toi ni de tes sbires, Vick. Pareil pour toi, Grady. Vous êtes des minables et les types qui bossent pour vous sont stupides et ineptes.

– Tu crois que tu peux m’insulter ? dit Vick. Personne ne m’insulte. Et toi, tu crois que tu peux entrer ici et m’insulter ? Réponds-moi. Je te parle.

– C’est exactement ce que m’a dit ton père. Pourquoi imites-tu la personne qui t’a défiguré ? Est-ce que ce n’est pas humiliant ?

– Calme-toi, dit Grady.

– Vickman peut supporter ça. Pas vrai, Vick ?

– Il faut que tu te sèches, Broussard, dit Grady. On va régler le problème.

– Non, on ne va rien régler du tout, dis-je.

– Viens avec moi, dit-il en mettant sa main en coupe sur mon biceps. Il y a une salle de bains au bout du couloir. Je vais te chercher des vêtements secs. »

Je soulevai la main de Grady de mon bras. C’est à ce moment-là que Vick prit une pendule incrustée d’or et me l’écrasa sur la tempe. Mon visage claqua sur le sol.

Je m’éveillai lové en boule à l’intérieur d’un ascenseur fermé par une grille pliante. Mon ventre me faisait mal, j’avais la tempe gluante de sang. Je me hissai contre la paroi de l’ascenseur et regardai ma montre. Il ne s’était pas passé plus de dix minutes depuis que Vick m’avait frappé. L’ascenseur était immobilisé au sous-sol, dans un garage bien balayé par des ampoules de faible puissance avec des dispositifs de protection au plafond. La porte de l’ascenseur était fermée à clef. Plusieurs voitures de collection étaient garées là ; parmi elles se trouvait la décapotable rose de Grady, celle que Saber avait volée au motel. À travers le plafond, j’entendais Vick et Grady parler. Je me remis sur pied, et faillis tomber.

J’essayai les boutons de l’ascenseur. Soit le courant était coupé, soit l’ascenseur avait été bloqué. Je tentai de dégager la porte de son montant, puis me baissai sur le sol où je m’efforçai de la pousser du pied jusqu’à ce qu’elle se torde dans le ciment. Je m’agrippai à une main courante et donnai des coups de pied jusqu’à en faire trembler l’ascenseur. Une lumière s’alluma dans la cage d’escalier, de l’autre côté de la décapotable. Vick apparut, une seringue hypodermique dans une main, une paire de menottes dans l’autre. « Désolé de te faire attendre ici. J’ai dû aller chercher quelques trucs dans ma voiture. J’aimerais pouvoir te dire qu’il y a une façon dure et une façon facile, mais ce ne serait pas vrai.

– Ma bagnole est devant, dis-je. Mes parents savent où je suis.

– On dira que tu es venu ici et reparti, dit-il.

– Pourquoi cette seringue ?

– Peut-être que je suis gentil. Tu as été dans une décharge, récemment ? Je suis impressionné par le processus de compactage.

– Je n’ai pas l’intention de t’aider à me faire du mal, dis-je.

– Je vais te tirer, dit-il. Pas ici. Dehors. » Il se mit une tablette de chewing-gum dans la bouche et attendit ma réponse. Il commença à faire claquer son chewing-gum, souriant. « J’ai déjà fait ça une fois. Aux vacances de printemps, à Fort Lauderdale. Un type pensait qu’il allait s’étendre avec une nana. Et pour se faire étendre, il s’est fait étendre.

– Le fric et les lingots sont toujours dans la décapotable ?

– Qu’est-ce que tu sais sur le fric et les lingots ?

– C’est de l’argent qu’on doit à ton père.

– Retourne-toi et passe les mains à travers la grille.

– Pourquoi je ferais ça ? »

Il sortit de la poche de son pantalon un .25 semi-automatique. « Pour que je ne te tire pas dans les rotules, et partout ailleurs où ça fait mal. »

Ma vision commençait à se troubler. Je me pressai la main sur la tempe, puis regardai ma paume. Elle était tapissée de sang et de cheveux. « Et les tueurs ? »

Il ferma les yeux, comme s’il essayait de comprendre la question. « Quels tueurs ?

– Ceux que tu as envoyés dans les Heights parce que tu ne voulais pas y aller toi-même. Et s’ils voient la décapotable ? Et s’ils disent à ton vieux que tu t’apprêtes à lui voler un million de dollars ?

– Ils me connaissent pas, trou-du-cul. T’es vraiment idiot. C’est pour ça que je suis un gagnant, et toi un perdant.

– Grady va te baiser, Vick. Quand je serai hors circuit, il voudra récupérer Valerie. Ce qui signifie qu’il cherchera à t’éliminer parce qu’il sait le minus que tu es. Et tu as aussi un autre problème. Grady pense que cet argent et ces lingots sont à lui. Pourquoi est-ce qu’il les partagerait avec toi ? »

Pendant un instant, je vis ses yeux se concentrer sur autre chose, comme s’il regardait un oiseau voler dans un arbre, au loin. « Je n’ai pas très bien compris.

– Dans ta tête, tu voles ton père, ou la Mafia. Dans la tête de Grady, tu le voles, lui. Est-ce que tu donnerais la moitié de ton argent pour récupérer ce qui t’appartient ? »

Ses lèvres s’arrondirent en un sourire satisfait, le genre de sourire des gens stupides persuadés qu’ils ont depuis longtemps résolu les grands mystères du monde, et planent maintenant bien au-dessus. Il laissa tomber les menottes à travers la grille. « Je vais prendre mon pied. »

À l’étage, le carillon de l’entrée retentit. J’entendis Grady ouvrir la porte. « Je dois halluciner, dit-il.

– Ma caisse est tombée en panne à deux rues d’ici », répondit la voix de Saber.

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