Les jaloux
Chapitre 37
37
Comment admettre la mort ? Admettre l’idée que votre destin se trouve entre les mains de gens mauvais ? Quand ces événements se sont produits, par cette sombre nuit, à River Oaks, je n’y étais pas préparé. La mort, pour moi, avait toujours été une abstraction, une présence vague sans prise sur ma vie. Les histoires venues de Corée étaient toujours héroïques ; les actualités montraient des F-80 américains volant en rase-mottes au-dessus des collines blanches du réservoir de Chosin, lançant des boules de napalm enflammé sur les milliers de soldats chinois qui avaient traversé le Yalu et encerclé la première division de Marines. Dans la chaleur de la salle de cinéma, nous applaudissions et nous stimulions à la vue des Marines, avec leurs barbes gelées, qui levaient le pouce en direction du cameraman. La mort et la souffrance avaient été subies par nos ennemis, pas par nous.
Je crois qu’il y a en nous tous une horloge que la plupart choisissent de ne pas voir, de ne pas écouter. L’horloge indique un jour, une heure, une minute, une seconde, qu’il est impossible de modifier. Je savais que mon heure était arrivée, mais je ne parvenais pas à l’accepter. Cette pensée me faisait la bouche sèche, me serrait les boyaux, me faisait monter la bile à la gorge, me troublait la vision. J’avais l’impression que mon sang avait été pollué. La personne à qui je pensais comme à Aaron Broussard Holland paraissait s’être envolée de ma poitrine, et je me demandais si mon véritable moi n’était pas en réalité un lâche, une créature pathétique dont les seules réussites dans sa vie consistaient à monter pendant huit secondes un animal stupide et à nager, terrorisé, à travers un banc de méduses.
Vick ouvrit la porte. Toutes les autres maisons dans la rue étaient privées d’électricité. La pluie balayait la pelouse des Harrelson, les chênes verts et la piscine, et s’engouffrait dans le vestibule. Grady eut du mal à remettre Saber sur pied. Saber trébucha et tomba en entraînant Valerie avec lui.
« Relève-le, dit Grady.
– Laisse-les partir. C’est moi que Vick veut, dis-je.
– C’est terminé. Accepte ça, Broussard », dit Grady.
Je remis Saber sur pied. Il plaçait tout son poids sur une jambe, accroché à moi, son visage enfoui dans mon épaule. « Deux types dans une
woody 1, murmura-t-il. À une rue vers le sud. Des Ritals. »
Je ne voyais pas en quoi cette information pouvait nous aider. Mais je savais que, d’une façon ou d’une autre, les deux assassins étaient liés à notre destin, que leur présence faisait partie du plan d’ensemble, que d’une façon ou d’une autre la boîte obscure dans laquelle nous étions enfermés avait une sortie.
« Grady ? dit Valerie.
– Oui ?
– Regarde-moi.
– Ça ne sert à rien de parler de ça, Val.
– Regarde-moi, Grady.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Quand vous en aurez fini avec nous, tu seras toujours le jouet de Vick Atlas. Il te prendra tout ce que tu as. Tu es faible. Tu as besoin de lui, mais lui n’a pas besoin de toi. Pourquoi le laisses-tu te faire une chose pareille ?
– La ferme, dit Grady.
– Ça y est », dit Vick. Il poussa dehors Valerie et Saber. Puis il regarda la pluie qui tourbillonnait dans les arbres. Il ramassa mon chapeau sur le sol, et le mit. « OK, vous deux, on va faire une petite promenade. On se voit tout de suite, Grady. »
Je les regardai se diriger tous les trois vers ma voiture en pataugeant dans les flaques de l’allée. Saber s’accrochait à Valerie, sa jambe gauche menaçant de s’effondrer à chaque pas. Grady me poussa dans le dos, sur le porche. « On va couper par le jardin jusqu’à la remise. »
Un long éclair dentelé fendit les nuages, et je vis son reflet scintiller sur un break garé à une rue de là, vers le sud, comme l’avait dit Saber. Nous nous apprêtions à franchir le portail ouvrant sur le jardin, la piscine, la remise et la voiture de Vick, qui était garée là. J’étais censé grimper dans le coffre, et laisser Grady me boucler à l’intérieur. Plus loin dans la rue, j’entendis le break démarrer en pétaradant, comme un pétard mouillé. Puis je sus ce qui allait se passer. Je n’étais pas visionnaire ; je n’eus pas d’épiphanie ; tout au contraire.
J’étais aux côtés de mon père la première fois qu’il monta à l’assaut. J’étais dans un champ de blé doré par la chaleur, dans une brume de sang, et au milieu des martyrs comme Félicité et Perpétue qui moururent dans une arène carthaginoise, et au pied du mur de calcaire au milieu des garçons de ferme qui chargèrent avec des mousquets vides sur l’artillerie confédérée. Je savais qu’après tout la mort n’était pas aussi mauvaise, qu’elle me libérerait de la terre et me réunirait à ceux de mes frères et sœurs qui étaient parmi les meilleurs de l’humanité.
Je me mis à courir en direction de Valerie et de Saber, attendant que Grady vise et me tire dans le dos. Mais ça ne se passa pas comme ça. Au contraire, le conducteur du break visa le centre de la chaussée et accéléra dans notre direction, le sillage de la voiture ondulant par-dessus les deux trottoirs jusque sur les pelouses bordant la rue. Il n’y avait qu’un seul passager. Il était sur le siège arrière, en train de baisser la vitre.
Tandis qu’il se mettait en position et ajustait le fusil automatique contre son épaule, je voyais sa chemise blanche, la pâleur exsangue de son visage, le balayage impeccable de ses cheveux sur ses oreilles minuscules, la facilité avec laquelle il visa sa cible et s’apprêta à appuyer sur la détente.
L’arme qu’il tenait était connue officiellement sous le nom de Browning
Automatic Rifle 2, et appelée familièrement un BAR. Elle avait un effet dévastateur. Tandis que le break s’approchait de nous, la ligne de feu était parfaite. Deux explosions suffiraient pour nous tuer tous les quatre.
Le conducteur alluma ses phares, puis ses veilleuses, découpant la silhouette de Vick, mon chapeau de cow-boys incliné sur sa tête, sa joue bandée aussi blanche que la neige. Je rentrai dans Saber et Valerie, les fis tomber tous les deux et les couvris de mon corps. Le tireur ouvrit le feu. Il y avait au moins une balle traçante dans le chargeur. Elle se perdit dans l’obscurité, heurtant peut-être la cabine de bain dans le jardin. Les autres balles réduisirent Vick Atlas en bouillie. Sa chair, ses cheveux, ses vêtements, semblèrent se dissoudre dans les phares, comme s’il était prisonnier de barbelés. J’entendais les douilles éjectées tinter contre le cadre de la vitre du break, les balles s’écraser sourdement dans un arbre derrière nous. Puis le break s’éloigna lentement, le profil du tireur aussi dessiné, serein et immobile que celui d’une statue.
Vick était tombé à l’eau. Je me levai, tirai son cadavre dans l’enfoncement et sortis de sa poche la clef des menottes. Je libérai les poignets de Valerie et de Saber, et hissai Saber sur le siège passager de ma voiture. Mes mains n’arrêtaient pas de trembler. Je crus que Valerie pleurait. Ou peut-être qu’elle riait. Saber avait un grand sourire. Ça, j’en étais sûr.
Derrière moi, je vis Grady courir sur le trottoir, les yeux fixés sur nous, comme un enfant terrorisé.
1. Voiture avec la partie avant en acier, et la partie arrière charpentée et habillée en bois apparent,
courante des années trente aux années cinquante.
2. Le FM BAR est un fusil-mitrailleur qui a été en service dans les armées alliées au cours de la
Seconde Guerre mondiale, et qui a fini sa carrière dans les années cinquante. Lourd, encombrant, peu agréable à employer…
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