Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 7 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 5

5

 

Saber tourna vers le nord, en direction des Heights et de la maison de Valerie Epstein. « Qu’est-ce qui s’est passé, là-bas ? dit-il. C’était qui, cette nana ?

– Aucune idée.

– On dirait qu’elle a une espèce de pouvoir sur eux. Pourquoi est-ce qu’elle se gâche comme ça avec des types pareils, alors que je suis disponible ? Tu m’as déjà vu danser un bop crasseux ?

– J’ai loupé ça.

– Je ne rigole pas. Je suis un bon danseur. » Il tira sur sa queue, essayant de la raidir sous son pantalon. « Ça me tue. Il faut que je me soulage un peu.

– Tu veux bien te conduire comme quelqu’un de ton âge ?

– C’est ce que je fais.

– Je ne savais pas que ton père avait été dans les Marines.

– Il n’était pas dans les Marines. Il était dans les Seabees 1. Il a passé la plus grande partie de la guerre à San Diego.

– Pourquoi as-tu dit à Harrelson qu’il était dans les Marines ?

– Pour qu’il se sente encore plus merdique qu’il ne l’est. À chaque fois que j’ai l’occasion de dévisser la tête d’un type comme Harrelson, je ne la laisse pas passer. »

Il appuya sur le champignon, pied au plancher, soufflant les oiseaux hors des arbres dans un ciel bordeaux tandis que nous nous enfoncions dans les Heights.

*

* *

Vous savez comment c’était, à l’époque ? Ce n’était pas comme tout le monde le croit. Aucune personne de ma connaissance n’écoutait Frank Sinatra, Bing Crosby ou Perry Como. On trouvait qu’ils faisaient de la merde, et que Lawrence Welk, c’était le supplice de l’eau. Dans le jazz, il y avait l’école cool et l’école honk. Pres Young appartenait à l’école cool. Flip Phillips était honk, dans le meilleur sens du terme. Lui, Pres et Buck Clayton, et Norman Grey, faisaient le tour du pays avec « Jazz at the

Philharmonic ». Hank et Lefty 2 se trouvaient sur n’importe quel juke-box de cols bleus en Amérique. L’enregistrement séminal du R&B était « Rocket 88 » de Jackie Brenston, avec Ike Turner au piano. La politique ? C’était quoi, ça ? Mon père disait que le sénateur McCarthy avait la chaleur et la profondeur d’une boule de bowling. Saber lui avait demandé qui était le sénateur McCarthy.

Le vrai problème, c’était la guerre des classes. Mais nous ignorions que nous la vivions.

« Qu’est-ce que c’est ? » dit Saber, qui ralentit.

Dans la rue, près de la maison de Valerie, je vis une zone brûlée de la taille d’une voiture, et du verre brisé et des fragments de caoutchouc sur le bitume. Je compris que Saber, une fois de plus, nous avait menés dans le ventre de la Bête.

« C’est là où la bagnole de Loren Nichols a été incendiée. Tirons-nous de là, dis-je.

– Il vit dans cette cabane ? »

Une maison blanche à un étage datant du e XIX, en train de s’effondrer, avec une cour de terre battue et des gouttières rouillées au point de ressembler à de la dentelle, se dressait sur des parpaings au milieu de chênes verts dont les branches incrustées de lichen semblaient sur le point de défoncer le toit. Loren Nichols buvait une bière, torse nu avec des bretelles, derrière une vieille femme aux cheveux en broussaille assise sur une chaise en bois. Sa peau était ratatinée comme de la pâte desséchée, son cou tordu comme si elle était passée à travers le nœud coulant du bourreau. En un clin d’œil, Loren eut descendu les marches et, sa bière à la main, il traversa la cour d’un pas lourd. « Reviens ici, mon gars. Ton compte est bon », cria-t-il.

Saber lui fit un doigt et continua d’avancer. La canette de bière claqua contre le coffre et s’en alla rouler sur le bitume.

« Arrête-toi, dis-je.

– À cause d’une canette de bière ?

– Laisse-moi sortir.

– Non, ce type est un sacré battant 3. Comme tous ceux qui survivent à Gatesville. »

J’ouvris la portière et sortis de la voiture qui roulait toujours. Loren s’approcha de moi, le torse aussi blanc et dur qu’un os de baleine. Une main levée, je reculai. « Ce n’est pas moi qui ai fait brûler ton chariot. J’ai peut-être crevé les pneus, mais je n’ai pas mis le feu.

– Qui, alors ?

– Sans doute les types qui ont balancé la Mexicaine de leur voiture, à quelques rues d’ici.

– Tu sais quoi, sur cette Mexicaine ?

– Rien.

– Alors ferme ta gueule, connard. C’était ma cousine.

– Ne m’insulte pas.

– Putain, pour qui tu te prends ?

– Pour un type qui ne cherchait pas la bagarre jusqu’au moment où toi, ton frère et vos potes m’avez agressé dans la rue. »

Il y avait des nids de veines vertes sur ses avant-bras et sa poitrine. Il respirait par la bouche, les yeux dans le vague. Du plat de la main, il me frappa le sternum.

« Ne fais pas ça, dis-je.

– Je vais le faire quand même. T’as une lame ?

– Non.

– Comment t’as crevé nos pneus, si t’as pas de lame ?

– J’ai dit que j’avais peut-être crevé tes pneus. »

Il me donna un coup sur le front. « Je peux t’arracher la peau, mon gars.

– Je le sais.

– Reconnais que t’as cramé ma voiture.

– Je n’ai pas fait ça. »

Il me gifla. « Mens-moi encore une fois. »

J’avais la joue en feu. Je sentais couler des larmes. « Je ne vous ai rien fait, les mecs.

– Tu crois que tu peux venir comme ça dans les Heights et t’essuyer les pieds sur nous ? T’es monté ici pour tremper ta saucisse ?

– Je ne me suis essuyé les pieds sur personne. »

Il leva la main, comme pour me gifler à nouveau. « Je vais balancer ta tête dans l’égout. Je suis sérieux, je te l’arracherai des épaules. Qui t’a aidé à faire ça ?

– Personne », dis-je en m’essuyant le visage.

Saber était sorti de la Chevy. La portière passager était toujours ouverte. Je vis qu’il cherchait le démonte-pneu sous le siège.

« T’es une poule mouillée ? dit Loren.

– Les gens qui se battent sont des faibles. »

Il essaya de me coincer le nez entre deux phalanges. « N’essaie pas de t’échapper, mon gars. Tu vas te retrouver à genoux. C’est comme ça que ça va se terminer. »

J’essayai d’écarter sa main. Maintenant, Saber se dirigeait vers nous, le démonte-pneu caché derrière sa jambe.

« Pourquoi vous espionniez ma maison ? dit Loren.

– Pourquoi j’espionnerais ta maison ? Je m’en fiche complètement, de ta maison.

– Parce que c’est ce que font les raclures de pelle à merde. J’ai entendu dire que t’étais un fifils à sa maman, et que ton vieux est un poivrot.

– Tu ne sais rien sur moi.

– Va te laver le visage. Tu peux te servir de mon tuyau.

– Recule, Saber », dis-je.

Loren se rendit compte qu’il avait oublié Saber. Comme dans un rêve, il se tourna dans sa direction.

« Pose ça, Saber, dis-je.

– Alors, petite merde, dit Loren, glissant sa main droite dans sa poche.

– Regarde-moi, Loren, dis-je.

– Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? »

J’envisageai de dire quelque chose de malin, mais je n’en fis rien. Je me sentais comme un enfant impuissant qui voit son meilleur ami franchir une limite, et peut-être gâcher sa vie. Le vent était aussi chaud que du sang ; je sentais les larmes sécher sur ma joue.

Je cueillis Loren Nichols sur la bouche, faisant éclater ses lèvres contre ses dents. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi surpris. Il porta les mains à sa bouche pour que le sang qui en jaillissait ne tombe pas sur sa poitrine et sur son drape. Je ne m’étais jamais battu et j’ignorais ce que j’étais censé faire ensuite. Puis je vis la douleur et l’effet de choc s’effacer de ses yeux. À partir de ce moment-là, j’ai cessé de penser.

Des deux poings, je le frappai si fort que je savais que le sang que j’avais sur les articulations n’était pas le sien, mais le mien. Il trébucha en arrière sur le trottoir et, de l’avant-bras, essaya de se protéger le visage, mais je lui cognai la tête et la nuque, et lui envoyai un coup dans les yeux alors qu’il me jetait un regard implorant.

Ma mère avait été la première à appeler mes trous noirs des « crises », peut-être parce que les crises et les black-out étaient chose courante dans sa famille. Les Holland étaient violents, capables de retourner leurs armes contre eux-mêmes aussi bien que contre les autres. Mon grand-père était un Texas Ranger qui avait envoyé John Wesley Hardin en prison, une chose que Wild Bill Hickok avait tentée en vain. Ma mère se retirait souvent dans des endroits de sa tête qu’aucune personne normalement constituée n’aurait osé visiter. Je suis sûr que Loren Nichols comprit son erreur, et essaya de la réparer même lorsque je le traînai à travers la cour en terre battue jusqu’aux marches pourrissantes de sa maison, même lorsque je continuai à le frapper et à le piétiner sous les yeux de la vieille femme, qui avait un regard fou, mais paraissait ne rien voir.

Pour la première fois de ma vie, je compris que j’étais capable de tuer un homme à mains nues. Le monde devint une bouillie rouge et violette, et le visage de Loren Nichols continuait à se décomposer. Puis je sentis que Saber m’agrippait par-derrière, bloquait ses mains sur ma poitrine, me tirant en arrière tandis que je ratais un coup de pied que je voulais balancer à Loren.

J’essayai de me dégager, mais j’étais à bout, mon adrénaline était tombée, ma force s’écoulait comme de l’eau à travers mes semelles. La vieille femme émettait une sorte de mélopée, le corps tremblant. Loren roula en boule sur le sol. Son visage n’avait plus rien d’humain.

« On est cuits, dit Saber. Tu m’entends ? On est en plein territoire indien, Aaron. Arrête. Ses copains vont t’arracher les dents. »

Il me remonta jusqu’à la rue comme il l’aurait fait d’une barrique renversée, et me jeta violemment dans le fossé de drainage. Je levai les yeux sur lui, tandis que le ciel, les arbres et les maisons qui bordaient la rue se mettaient à tourner.

« C’est toi, Saber ? demandai-je. C’est toi qui m’as jeté par terre ? Bon Dieu, qu’est-ce qui te prend ? »

*

* *

Je lui demandai de me conduire à la ruelle qui menait derrière la maison de Valerie Epstein.

« Tu vas te pointer à sa porte dans cet état ? dit-il en regardant mes mains et mes vêtements.

– Je vais me servir de son tuyau. »

Le jardin de Valerie était plongé dans l’ombre, et les frondaisons des bananiers à côté de son garage crépitaient dans le vent. Il y avait dans l’air l’odeur de l’engrais et de la terre humide des parterres, une odeur pareille à celle d’une blessure fraîche dans la planète. Une odeur de tombe. À plusieurs rues de là, j’entendis une sirène.

« Ils arrivent, dit Saber.

– C’est Nichols qui a commencé.

– J’ai la trouille, dit-il.

– Ce sont juste des flics. C’est notre parole contre la sienne.

– Non. Je parle de ton regard. Ce n’était pas toi.

– Ne parle pas comme ça. »

Mais je n’arrivais pas à m’ôter ses mots de la tête.

Je m’accroupis près du garage, quittai ma chemise et ouvris le tuyau du jardin. Je me lavai les mains et les bras, imbibai ma chemise avant de l’essorer et de la renfiler, et m’essuyai les mains sur mon pantalon. À travers la porte-moustiquaire, je vis Valerie. Je me relevai. Je ne savais pas quoi dire à Saber.

« J’ai vraiment fait mal à Nichols ? demandai-je.

– Il aura pas envie de se regarder dans la glace pendant un moment.

– C’était sa grand-mère ?

– Je pense que c’est sa mère. J’ai entendu dire qu’elle avait été dans un asile à Wichita Falls.

– S’ils te prennent avec moi, ils vont te boucler.

– Tu es en train de me dire de me tirer ?

– Non. Je te dis que je ne rentrerai peut-être pas chez moi.

– À cause de Nichols ?

– Je ne suis pas censé amener mes problèmes à la maison. Ça fait partie des commandements non écrits. Un jour, mon père m’a dit de ne pas revenir si je m’enfuyais.

– Ton vieux a dit ça ?

– Il est comme ça, parfois. »

Valerie ouvrit la porte-moustiquaire, et sortit.

« Tu veux que je parte ? demanda Saber. Il suffit de me le dire.

– Fais ce que tu veux.

– Je ne suis pas idiot.

– Arrête un peu », dis-je.

Il lança ses clefs de voiture en l’air, et les rattrapa. « Tu sais vraiment comment parler à tes copains. »

Il démarra sa Chevy et redescendit l’allée, faisant ronfler le moteur, appuyant sur l’embrayage, comme si le grondement de ses silencieux avait pu effacer l’injure que je lui avais faite.

Valerie maintenait la porte ouverte avec ses fesses. Elle portait une robe blanche brodée de noir, couverte de minuscules cœurs rouges.

« Je me suis bagarré avec Loren Nichols.

– Tu es blessé ?

– Pas vraiment.

– Loren t’a agressé ?

– Il croit que j’ai fait brûler sa voiture.

– C’est ridicule. Tu as l’air mal en point.

– Ça fait partie de mon charme. Ton père est ici ?

– Pourquoi me poses-tu la question ?

– Parce que je suis un peu gêné.

– Pourquoi ?

– Pour tout. J’ai massacré Loren Nichols. Où est ton père ?

– Il travaille à Beaumont. Qu’est-ce que tu as fait ?

– Si Saber ne m’avait pas arrêté, j’aurais peut-être fini le boulot. Je ne m’en sens pas très fier. »

Je vis s’éteindre la lumière dans ses yeux. Elle scruta mon visage, puis regarda l’allée et la poussière qui montait dans le ciel. « Entre.

– Pour quoi faire ? Je voulais juste te dire que je n’ai pas fait brûler sa voiture. »

Elle me tira à l’intérieur, et mit le loquet à la porte-moustiquaire. Elle verrouilla la porte intérieure, et, par la fenêtre, regarda à nouveau l’allée. J’entendais sa respiration. « Répète-moi tout ça.

– Je l’ai frappé, et ensuite je n’ai pas pu m’arrêter. Jamais je ne m’étais senti comme ça.

– J’irai lui parler. Et je connais aussi son frère. Il faut faire quelque chose, et le faire maintenant.

– Tu m’as dit que ce n’était pas un voyou, juste un mec du quartier.

– Tu ne peux pas venir dans les Heights, tabasser quelqu’un et t’en aller comme ça.

– C’est ce que je viens de faire. Et il l’avait cherché.

– Ce que tu as fait est complètement dingue.

– Tu crois que tu connais ces types, Valerie, mais ce n’est pas vrai. Ils sont pourris jusqu’à la moelle.

– J’ai grandi là, une juive dans un quartier où les gens comme moi se font traiter de meurtriers du Christ. Ne me dis pas comment ils sont. Assieds-toi.

– Pour quoi faire ?

– Tu as une coupure sur le crâne. Je ne crois pas que tu aies tabassé Loren. Ou alors tu exagères quand tu en parles.

– Va lui dire ça. J’ai envie de vomir. J’ai dit à Saber des paroles blessantes. Saber dit que je suis la seule famille qu’il a.

– On va l’appeler. On pourra sortir ensemble. Faire un minigolf. »

Je crois qu’en cet instant je retombai complètement amoureux de Valerie Epstein, et cette fois-ci je savais que je l’aimais plus que ma vie.

« Pourquoi tu souris ? demanda-t-elle.

– Parce que je ne peux pas m’arrêter de penser à toi. »

Un ventilateur en bois tournait au plafond, son ombre tombant sur le visage de Valerie. Son regard se fixa sur le mien ; elle ne dit rien.

« Tu es la seule personne au monde avec qui j’ai envie d’être, dis-je. Je tiens à toi plus qu’à mes parents, plus qu’à Saber, plus qu’à n’importe qui. Je ferais n’importe quoi pour toi. »

Elle me regardait maintenant de façon différente. Elle mit sa main sur mon front, comme si j’avais de la fièvre. « Tu es un garçon tellement étrange. Tu as une mauvaise opinion de toi-même. Tu as tort, tu le sais ?

– Tu t’enfuirais avec moi ?

– Ne raconte pas de bêtises, dit-elle en retirant sa main. Je vais te préparer un café. On peut faire des sandwiches.

– Je n’en veux pas. » Je me levai. Nous étions presque de la même taille, son visage à quelques centimètres du mien. Je sentais son regard pénétrer en moi. « Je veux passer ma vie avec toi, Valerie. On pourrait aller en Louisiane. Je pourrais travailler dans les champs de pétrole. Et je connais tout sur les chevaux et le bétail, aussi. »

Je la pris par le poignet, et posai sa main sur mon cœur.

« Aaron, dit-elle.

– Tu es coincée avec moi. Pour moi, il n’y aura jamais d’autre fille. Et si Loren Nichols et ses amis me tuent, je m’en fiche.

– Aaron, je t’en prie. »

Je l’enlaçai, écartai mes doigts dans son dos et humai ses cheveux et la chaleur de sa peau. Sa tête s’encadrait contre la fenêtre, le soleil du soir éclairant l’écheveau de ses mèches auburn et dorées, les ombres créées par le ventilateur tournant autour de nous comme un vortex.

Puis je sentis qu’elle montait sur mes pieds et se coulait contre moi. Tout mon corps eut l’impression de se trouver plongé dans l’eau chaude, mon phallus se raidit, mes doigts s’enfoncèrent dans son dos. Avec elle toujours sur mes pieds, comme si nous dansions, je marchai jusqu’au salon. Puis elle s’écarta de moi, et je sentis ma tête tourner, comme si je m’éloignais en flottant dans le vent, seul, tel un ballon à la ficelle coupée.

« J’ai fait quelque chose de mal ?

– Non, bien sûr que non », dit-elle. Elle me prit par la main et me conduisit à sa chambre, à l’étage. Les rideaux étaient ouverts, et je voyais le sommet du pacanier dans son jardin, et des nuages pareils à des zébrures sanglantes dans le ciel à l’ouest. Tandis que nous nous dévêtions, nous étions tous deux agités de tremblements. Les mots me collaient à la gorge et je ne me souviens plus de ce que je lui dis quand je la vis nue. Je n’avais jamais vu une femme se déshabiller, je n’étais jamais entré dans un cabaret, et je n’avais jamais rien fait de plus qu’embrasser une fille, et c’était au cinéma du drive-in.

Elle tira les couvertures, s’allongea et attendit, les bras aux côtés, anxieuse, pliant et dépliant les doigts. Je l’embrassai sur la bouche, les yeux, la poitrine, le ventre, tandis que j’avais des martèlements dans la tête et que mes coupures aux jointures, conséquences de la bagarre, striaient de fines lignes roses les oreillers et les draps. Quand elle me fit pénétrer en elle, j’enfonçai ma tête dans ses cheveux, et je jure que je sentis l’océan, que j’entendis souffler le vent, que j’eus la sensation de glisser dans une grotte sous-marine pleine d’éventails de gaze et d’anguilles électriques, chaque onde de tempête m’enfonçant de plus en plus profond en un lieu que j’aurais voulu ne jamais quitter.

Puis je fermai les yeux, m’abandonnai au sort et vis une unique fusée monter dans le ciel et exploser en une pluie d’étoiles qui descendirent sur notre lit en flottant à travers le plafond.

1. Unité du génie militaire de la marine.

2. Hank Williams, Lefty Frizzell.

3. Mean Motor Scooter : expression des années cinquante, tirée d’une chanson « He’s a mean

motor scooter and a bad go-getter ». Littéralement : « C’est un super motard, et un sacré battant », « mean » et « bad », termes négatifs, prenant un sens inverse de leur sens habituel.

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