Les jaloux
Chapitre 11
11
Ma mère n’autorisait pas mon père à avoir de l’alcool dans la maison. Pour boire, il allait chez le glacier, ou au bowling, ou dans le garage, où il cachait une bouteille dans le coffre de la voiture, sous la roue de secours. Cette façon de vivre était honteuse pour lui, comme était honteuse la conduite de ma mère, mais aucun ne savait comment agir autrement.
Après dîner, je m’assis à la table de bois rouge dans le jardin et me mis à jouer de ma Gibson. Par un heureux hasard, j’avais entendu un jour Lightnin’ Hopkins jouer devant un bar de Dowling Street, au cœur du quartier noir de Houston. Il chantait « Down by the Riverside ». C’était l’interprétation d’un blues la plus triste et la plus belle que j’aie jamais entendue. Je ne connaissais pas l’origine de la chanson, mais je comprenais son contenu, et quand je sentais arriver l’une de mes crises, je sortais ma Gibson et je la chantais :
Gonna lay down my sword and shield,
Down by the riverside,
I ain’t gonna study war no more,
Down by the riverside,
Ain’t gonna study war no more 1.
D’une certaine façon, je savais qu’il ne chantait pas sur la guerre mais sur quelque chose de pire, peut-être la destruction de l’esprit, ou le renoncement à l’âme. Je me demandais comment quiconque pouvait l’emporter sur le malheur qui avait été infligé à Lightning et à son peuple. Je me demandais si la prison du Texas où il avait été enfermé était pire que la prison que je m’étais moi-même construite.
J’entendis mon père ouvrir la porte-moustiquaire et prendre le chemin du garage. « Papa ? »
Il me regarda, surpris.
« J’ai quelque chose à te dire. »
Il regarda la porte du garage. « J’ai sans doute un pneu à plat. Ça peut attendre quelques instants ?
– Oui, père. »
Je l’entendis tirer la porte qui crissa sur le ciment, puis s’arrêter et repousser la porte sans entrer dans le garage. Il traversa la pelouse et se dirigea vers moi, cherchant dans sa poche son paquet de Lucky Strike. Il l’avait laissé dans la maison.
« Si tu as envie d’une cigarette, va les chercher, dis-je.
– C’est bon. J’essaie d’arrêter. Alors, quel est ton problème ? »
Saint Augustin a dit qu’il ne fallait pas se servir de la vérité pour faire du mal. Je pense qu’il n’a pas utilisé ces mots à la légère. Tandis que je lui racontais ce qui s’était passé au Copacabana et à Herman Park, mon père essaya de rester impassible, mais son expression était celle d’un homme qui marche pieds nus sur une route pierreuse. Sa main droite était agitée d’un tremblement, le bout de ses doigts vibrait légèrement sur la nappe, une veine palpitait sur sa tempe.
Quand j’eus terminé, il s’éclaircit la gorge et regarda la silhouette de ma mère par la fenêtre de la cuisine, où elle faisait la vaisselle. « C’est toi et moi qui sommes censés faire ça.
– Je vais aller l’aider.
– Non, elle comprendra. Le garçon va perdre un œil ?
– Ce n’est pas un garçon.
– Peu importe.
– Oui, père. C’est ce que l’inspecteur a dit.
– Et Saber veut garder le silence ?
– Il a peur. Son père vient de se faire virer.
– Virer ? Quand ?
– Ce matin.
– Qu’est-ce qu’il avait fait ?
– Rien.
– Tu crois que ces criminels sont derrière ça ?
– Ou bien le père de Grady Harrelson. »
Mon père s’éclaircit une nouvelle fois la gorge et regarda le garage.
« Tu veux que j’aille te chercher un verre d’eau ? demandai-je.
– Ce garçon s’appelle Atlas ?
– Oui, père.
– Qu’est-ce que tu sais de lui ?
– Ce n’est pas quelqu’un de bien.
– Tu as eu des mots avec son père, dans le night-club ?
– Non, père.
– Il ne faut pas que tu aies le moindre contact avec eux. S’ils essaient de t’interpeller dans la rue, s’ils t’insultent depuis une voiture, s’ils te menacent au téléphone au milieu de la nuit, tu ne réponds pas, en aucune circonstance. C’est compris ?
– Oui, père. Mais quelle importance ça a ?
– Chaque mot qu’on dit à un méchant homme vous dégrade, ou le rend plus puissant. Les gens méchants craignent la solitude, parce qu’alors ils doivent entendre leurs propres pensées. » Il jeta un coup d’œil sur le ciel du soir. La lune était jaune, entourée d’un anneau de pluie qui ressemblait à l’auréole sur le portrait d’un saint byzantin. « Va chercher un parapluie. Je sors la voiture, et je te retrouve devant la maison.
– Où est-ce qu’on va ?
– À ton avis ? »
Je commençais à regretter de m’être confié à mon père. Peut-être Saber avait-il raison, après tout. Mon père appartenait à cette génération de gens du Sud enclins à l’autodestruction et à l’appauvrissement, comme si la névrose et le dénuement étaient synonymes de vertu.
« Tu veux ton chapeau et ton manteau ? demandai-je.
– Oui, je veux bien. Merci, dit-il. Dis à ta mère qu’on n’en a pas pour longtemps. »
Mon père s’arrêta le long du trottoir devant la maison de Saber. La seule lumière à l’intérieur était celle de la télévision. C’était la même chose pour la plupart des maisons de la rue. La maison de Saber ressemblait à une cabane en bord de voie ferrée qu’on aurait oublié de passer au bulldozer avant de construire un quartier moderne autour d’elle. La télévision avait un petit écran en noir et blanc encadré de plastique, et avait été fabriquée par un certain Madman Muntz, arrivé à Houston en 1951, qui en avait vendu des milliers toutes pareilles pour cinquante dollars pièce. La garantie était de trente jours. La tondeuse était immobile sur la pelouse, au bout d’une longue bande d’herbe rase. La poubelle, vidée la veille ou l’avant-veille, était encore sur le bas-côté.
Mon père ôta son chapeau, et frappa à la porte-moustiquaire. J’apercevais Saber et sa mère assis sur le plaid du canapé, devant la télévision. Ni l’une ni l’autre ne levèrent les yeux. Mr Bledsoe se leva de son fauteuil rembourré, et arriva à la porte en pantoufles, vêtu d’un jean coupé et d’un tee-shirt. Ses cheveux ressemblaient à de mauvaises herbes poussées dans un rocher. Il nous regarda en face, et ne retira pas le loquet. « Je sais pourquoi vous êtes ici.
– On aimerait vous parler, à Saber et à vous, dit mon père.
– On s’apprête à aller au lit.
– Le problème qu’on a ne s’effacera pas aussi facilement, monsieur, dit mon père.
– On n’a aucun problème. Il ne s’est rien passé. »
Ni Saber ni sa mère ne regardèrent dans notre direction.
« C’est la vérité, n’est-ce pas, Saber ? » dit Mr Bledsoe.
Saber ne répondit pas, ni ne se retourna.
« Apparemment, votre fils vous a raconté ce qui s’est passé, sinon vous ne connaîtriez pas la raison de notre visite », dit mon père.
Le regard de Mr Bledsoe se perdit à travers la moustiquaire ; c’était un homme las dont le vocabulaire ne comptait sans doute pas plus de quelques centaines de mots, un homme sans connaissance de soi, et sans douves ni château, en dehors de sa bicoque et de la moustiquaire cassée qui le séparait du reste du monde.
« Vous nous invitez à entrer ? dit mon père.
– Ils m’ont pris mon travail. Ils prendront ma maison et ils prendront mon fils, aussi. Et n’allez pas me dire le contraire.
– Il faut qu’on aille voir la police, dit mon père.
– Du diable si j’irai.
– Vous mettez le fardeau sur les épaules de mon fils, monsieur Bledsoe.
– Ce n’est pas lui qui court un risque. S’il a envie d’aller voir les flics, c’est lui que ça regarde, putain.
– Vous venez de reconnaître que c’est Saber qui a lancé la brique.
– Je n’ai rien reconnu du tout. Non, monsieur.
– Mon fils n’est pas un mouchard. »
Mr Bledsoe regardait dans le vide, comme s’il y voyait un soulagement qu’il était seul à voir. « On s’occupe nous-mêmes de nos affaires.
– Vous voulez bien sortir pour me parler, s’il vous plaît ?
– Il n’y a rien de plus à dire. Je lui ai déjà administré la ceinture.
– Pour vous avoir dit la vérité ? »
Mr Bledsoe redressa le menton avec un air de défi. « Peut-être que si vous aviez appris la discipline à votre fils à vous, il n’aurait pas entraîné Saber dans un night-club, et ensuite dans un parc où ils n’avaient rien à faire.
– Et donc Aaron doit soit dénoncer votre fils, soit assumer les conséquences du fait que Saber a lancé la brique ?
– Je n’ai pas parlé de brique. Si vous voulez parler de ça, allez donc ailleurs.
– Je voudrais que vous me pardonniez ce que je vais dire, monsieur Bledsoe.
– Je ne comprends rien à ce que vous racontez. »
Mon père commença à parler, puis s’interrompit. « On vous souhaite le meilleur, à vous et à votre famille. Si vous avez besoin de notre aide, téléphonez, je vous en prie.
– Ça n’arrivera pas », dit Mr Bledsoe.
Mon père remit son chapeau. C’était un feutre classique, au bord baissé. Il avait de petits yeux, des cheveux noirs et des traits nets, qui contredisaient son âge et l’alcool qu’il consommait. Je me demandais à quoi il aurait ressemblé, s’il n’avait ni bu ni fumé. Nous montâmes dans la voiture, et il démarra. Il leva les yeux sur la lune d’un jaune gazeux ; elle avait un rayonnement particulier, comme un feu de camp qui se serait consumé dans la neige.
« Que t’apprêtais-tu à dire à Mr Bledsoe ? demandai-je.
– Que sa conduite n’est pas honorable.
– Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
– C’est un homme pauvre et sans éducation. Ce n’est pas en le critiquant qu’on le rendra meilleur. »
Nous roulâmes en silence jusqu’à la maison. J’espérais qu’après s’être garé il allait me suivre dans la maison et que tous les deux, en équipe, nous rangerions la cuisine. Mais il me dit qu’il devait vérifier son pneu. Dix minutes après, je ressortis. La lune était passée derrière les nuages, et le jardin était rempli d’ombres aussi pointues que des épées. Mon père était assis sur le siège passager, portière ouverte, buvant gorgée après gorgée dans un gobelet en carton, les yeux fermés comme s’il participait à une bénédiction séculaire qu’il était seul à comprendre.
Le lendemain, j’allai au travail tôt, pour avoir un après-midi libre et emmener Valerie au golf miniature. Je ne m’attendais pas à voir la décapotable Olds noire et rouge de Cisco Napolitano descendre le boulevard. Miss Cisco était au volant. Elle obliqua vers la station, et s’arrêta aux pompes. Elle avait une écharpe, des lunettes de soleil, et portait un short blanc et un dos-nu rose qui contenait à peine sa poitrine. « Quoi de beau, mon chou ? me dit-elle.
– Vous êtes de La Nouvelle-Orléans ?
– Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
– Parce que c’est comme ça qu’on parle à La Nouvelle-Orléans. »
Elle enleva ses lunettes noires, et ajusta son regard sur mon visage. « Viens faire un tour avec moi. Et cette fois, pas de discussion.
– Pourquoi ?
– Tu t’es mis dans un sacré pétrin. Je peux t’en sortir. »
Je dis à l’autre jeune qui travaillait à la station que je serais de retour bientôt. Il jeta un coup d’œil sur la Olds et la femme somptueuse qui était au volant, et me lança un regard incrédule. Je montai dans la voiture et m’assis confortablement dans la douceur du cuir. Elle appuya sur l’accélérateur avant même que j’aie refermé la portière.
« Où on va ? »
Elle me serra la cuisse, souriant derrière ses lunettes.
« Qu’est-ce que vous faites ? demandai-je, inquiet.
– Ne sois pas si sérieux. Ta virginité ne craint rien. Tu es bien vierge, non ? De toute façon, je ne viole pas les jeunes garçons. »
Elle quitta le boulevard pour entrer dans le campus du Rice Institute, et se gara à l’ombre du stade de football. Elle sortit de la boîte à gants un petit album de photos relié en cuir, marqua une page avec son pouce et me le tendit. « Dis-moi qui c’est.
– Benny Siegel et Virginia Hill.
– Qui se trouve avec eux ?
– Vous ?
– À vingt ans.
– Qui c’est le type à côté de vous ?
– Il ressemble à qui ? »
Je levai les yeux sur les siens. « À moi ?
– Il était acteur. Je l’ai rencontré à une garden-party chez Jack Warner, le voisin de Siegel. Il a été mon premier véritable amour.
– Que lui est-il arrivé ?
– Il est mort d’une overdose. Héroïne. Il s’était sans doute fixé. Tu sais ce que ça veut dire ?
– Non.
– Le dealer refile au consommateur un truc très puissant auquel il n’est pas préparé. Il s’apprêtait à signer pour un autre studio. Hollywood est un endroit où on ne rompt pas les règles. À Vegas, c’est pareil, Aaron. Quand on entre dans leur monde, on applique leurs règles. On ne fait pas de procès à la Mafia. Tu m’écoutes ?
– Je n’ai pas choisi de me trouver mêlé à ça.
– Seigneur, que tu es têtu. Il y a un chariot à hot-dogs au bout de la rue. Va-m’en chercher un.
– Quoi ?
– J’ai faim. Allez, vas-y. Qu’est-ce qui ne va pas, chez toi ? » Elle me tendit trois dollars sortis de son porte-monnaie. « Avec du relish, du ketchup, de la moutarde et des oignons. Prends-en un pour toi. Et apporte-nous aussi deux Coca. J’ai envie de faire pipi. Je vais dans le stade. Allez, dépêche-toi. »
Je partis chercher les hot-dogs. À mon retour, elle se recoiffait devant le rétroviseur, examinant une tache de soleil sous son œil. Elle tapota le tableau de bord, indiquant l’endroit où je devais poser hot-dogs et boissons.
« Que pensiez-vous de Benny Siegel ? » demandai-je.
Elle prit son hot-dog, et mordit une grosse bouchée de saucisse, de pain et d’oignons, récupérant les miettes sur le dos de sa main. « C’était un psychopathe. Ce qui nous ramène à notre sujet.
– J’aimerais mieux qu’on n’évoque pas ce contexte.
– Tu t’es foutu toi-même dans la merde, petit. Maintenant, voyons ce qu’on peut faire pour te dégager. Notre problème n’est pas Vick-le-Débile. C’est son père, Jaime Atlas. Ne crois pas qu’il est un père dévoué, qui veut venger son fils. Le Débile appartient à Jaime, et toi et ton copain lui avez balancé une brique au visage à travers un pare-brise.
– Je n’ai rien lancé.
– C’est ton ami qui l’a fait ?
– Pourquoi m’avez-vous amené ici, Miss Cisco ?
– Dis à ton ami de se livrer. Et pendant ce temps, pense à l’armée. Tes parents peuvent signer pour toi. Quand tu auras fini ta période d’engagement, l’affaire sera sans doute oubliée. »
Elle s’essuya les doigts sur une serviette en papier. Un véhicule de sécurité du campus s’arrêta à côté de nous ; au volant était assis un type avec des lunettes d’aviateur et une casquette au bec laqué. « Il est interdit de se garer ici sans badge, m’dame.
– Je pars dans un instant, monsieur l’agent.
– Il faut partir tout de suite, m’dame. »
Elle lui fit un petit doigt sans le regarder, puis démarra, déboucha dans la rue et se gara sous un chêne vert.
« C’est comme ça que vous vous conduisez avec tout le monde ? dis-je.
– La ferme. “Dans le milieu”, tu sais ce que ça veut dire ?
– Non.
– Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Je devrais te laisser te noyer. Je te passerais bien la chaîne d’une ancre autour du cou moi-même.
– Moi non plus, je ne sais pas pourquoi vous faites ça. »
Elle regarda droit devant elle, et expira. « Le père de Grady Harrelson est le partenaire silencieux de gens dangereux. Jaime Atlas obtiendra sa
livre de chair 2, sinon il ne fera plus d’affaires avec Clint Harrelson. C’est toi ou ton ami. Mais c’est sans garantie. Ça pourrait être tous les deux.
– Je n’y peux rien. »
Elle écarta une mèche de mes yeux. J’éloignai ma tête de sa main.
« Pour toi, je quitte la route, et voilà ce que tu éprouves ? dit-elle. Tu es un drôle de gamin. Tu es peut-être une cause perdue, qui ne vaut pas le mal qu’on se donne. À ton avis ?
– Je ne voulais rien de tout ça.
– Va dire ça aux gens qui ont voté Hitler. »
Elle remit ses lunettes noires, démarra, puis alluma la radio. Je pensais qu’elle allait mettre de la musique. Elle tourna la molette jusqu’aux cours de la Bourse, et ne parla pas pendant tout le trajet jusqu’à la station-service. Quand je sortis, je me retournai et la remerciai. Elle s’éloigna sans répondre.
Je rentrai chez moi à trois heures, pris un bain et me changeai. Je m’apprêtais à partir chez Valerie quand mon père s’engagea dans l’allée et s’arrêta sous la porte cochère. Il sortit de sa voiture, un sac en papier à la main.
Je le croisai devant la maison. « Tu rentres tôt, aujourd’hui.
– Où est ta mère ? demanda-t-il.
– À l’épicerie.
– Si tu as une minute, suis-moi dans le jardin. »
Il ouvrit le portail, s’assit sur les marches de derrière et attendit que je m’assoie à côté de lui, le sac posé sur les genoux.
« Alors, père ?
– Le jour où j’ai eu le plus peur de ma vie, c’est la première fois que j’ai dû monter à l’assaut, début 1918. J’y suis monté quatre fois, mais jamais je n’eus plus peur que la première. Quiconque n’y était pas ne peut comprendre ce qu’était un moment pareil. Personne. »
Il parlait rarement de la Grande Guerre, et quand il y faisait allusion, il ne mentionnait jamais son expérience de soldat. La plupart de ceux qui pensaient bien le connaître ne savaient même pas qu’il avait été en Europe. Quand d’autres commençaient à parler de la guerre – et surtout lorsqu’ils en parlaient de façon pompeuse –, il quittait la pièce. Le sac en papier était plié en une forme oblongue et bosselée, comme s’il contenait un gigot, ou des livres de taille différente.
« Tu penses que je vais arrêter les études et m’engager dans l’armée ? dis-je.
– Non, je pense que tu crains que des gens mauvais ne s’introduisent dans ta vie. Et c’est de ça que je veux te parler. Quand nous montions les marches de la tranchée, il y avait de grandes chances que l’homme qui marchait devant se soit souillé. Il fallait respirer son odeur et le maintenir à bras tendu pour qu’il ne vous tombe pas dessus, et on le détestait pour ça. Une fois qu’on était à découvert, plus moyen de revenir en arrière. Il fallait traverser leurs barbelés sous des pluies de balles, tandis que les copains tombaient à droite et à gauche. Je l’avais fait une fois, et je pensais que je ne serais jamais capable de le refaire. Je le dis au lieutenant. C’était un
Anglais qui servait dans l’AEF 3, et un type bien. Il me dit : “Caporal Broussard, n’y pensez jamais avant que ça arrive, et une fois que c’est fini, n’y pensez plus.” Je me suis souvenu de ses paroles jusqu’à la fin de la guerre. Ça m’apportait une paix que les autres n’avaient pas. »
Je ne savais pas pourquoi il me racontait tout ça, et je le lui dis.
« Je ne peux pas t’en vouloir, dit-il. Ces gens qui nous veulent du mal viendront peut-être nous voir, ou peut-être pas. Si ça arrive, on les affrontera selon ce qu’exigeront les circonstances. »
Il déplia le sac et en sortit une lourde arme de poing bleu acier, à la crosse quadrillée, glissée dans un holster de toile de l’armée. « Voici le modèle 1911 du .45 automatique. C’est facile de s’en servir. Et il peut avoir un effet dévastateur. Tu libères le chargeur de la carcasse, tu remplis le chargeur en insérant les cartouches une par une en comprimant le ressort, ensuite tu remets le chargeur à sa place et tu chambres une cartouche en tirant la culasse en arrière. Ne le sors de son holster que si tu as l’intention de t’en servir.
– Maman est au courant ?
– C’est elle qui m’a dit de l’acheter. Aaron ?
– Oui, père ?
– Quand on tue un homme, son visage reste en vous pour toute la vie.
– Je peux le prendre ? » dis-je.
Il me mit le .45 dans la main. Le chargeur n’était pas dedans. La carcasse et la crosse quadrillée étaient froides et lourdes. Il y avait dans son poids quelque chose de solide, de rassurant, un potentiel onirique et presque érotique. Je passai mon doigt dans la garde de la détente et visai un caladium dans le parterre que ma mère avait planté le long du garage du voisin, juste à l’instant où mon chien, Major, émergea des plantations et regarda le canon de l’arme, puis me regarda moi. Il recula au milieu des caladiums et des colocasia, comme s’il ne savait plus qui j’étais.
« Tout va bien, Major, dis-je. Allez, viens là, petit mec. N’aie pas peur. »
Mon père me reprit le .45 et, du plat de la main, renfonça le chargeur dans la carcasse, remit le tout dans le holster, puis, d’un coup sec, referma le rabat.
« Pourquoi est-ce que Major a peur ? dis-je. Il n’a jamais vu d’arme à feu.
– C’est l’instinct, dit mon père. Il sera dans le tiroir du bas à droite de mon bureau. Il y restera jusqu’à ce que nous en ayons un besoin urgent. Ne t’amuse pas avec. Ne le montre pas à tes amis. C’est bien compris ?
– Oui, père, dis-je. Aujourd’hui, une certaine Cisco Napolitano est venue à la station-service. Elle est mêlée à la Mafia de Las Vegas. Elle m’a dit que Jaime Atlas ne se calmerait pas avant d’avoir obtenu sa livre de chair. »
Mon père se leva. « Bien. Remercie-la pour son avertissement. Si l’un de ces criminels arrive, dis-leur que je suis chez le glacier, et que j’aurai de quoi leur répondre. »
J’adorais le golf miniature, et j’adorais y jouer avec Valerie. C’était amusant de rouler sur les pistes de tissu rouge pâle, de regarder la balle brinquebaler par-dessus des ponts et des cascades minuscules, traverser le rez-de-chaussée des moulins à vent, puis la voir se planter sèchement dans le trou.
La soirée était fraîche et venteuse, et sentait les arroseurs et la viande cuite. Après avoir fait neuf trous, nous allâmes au stand de pastèques de l’autre côté de la rue, tandis que Tommy Dorsey gémissait son « Song of India » dans un haut-parleur fixé dans la fourche d’un chêne vert au tronc peint en blanc. Puis j’entendis un double échappement qui ne ressemblait à aucun autre – un son lyrique, grave, vibrant comme l’équivalent à moteur d’une ode classique, produit par les silencieux bricolés par Saber, et par l’huile qu’il avait enflammée à l’intérieur. Il gara sa guimbarde le long du trottoir et en sortit, vêtu d’un jean, d’un tee-shirt blanc et de demi-bottes munies de chaînes, en train de se peigner des deux mains, affectant une assurance dont je soupçonnais qu’elle s’effriterait à tout instant.
J’étais content de le voir. Je ne pouvais supporter de voir en Saber un
nouveau Benedict Arnold 4. Les gens comme Saber mouraient sur la croix, ou étaient lobotomisés, mais ne faisaient jamais de compromis avec le troupeau, et ne se laissaient jamais absorber par lui.
« Je pensais bien que vous seriez là, dit-il, ses yeux allant de moi à Valerie.
– Je te présente Saber, Valerie, dis-je.
– Enchanté, Miss Valerie, dit-il en s’asseyant à la table en bois.
– Inutile de m’appeler “Miss”, dit-elle.
– Je tiens ça d’Aaron. » Ses yeux furetaient mais ne s’arrêtaient jamais sur le visage de Valerie. Avec les filles, il était une vraie catastrophe. Un jour, il était grimpé sur le rebord d’une fenêtre au deuxième étage alors qu’une fille tentait de le tirer sur la piste de danse.
« Qu’est-il arrivé à tes bras ? demanda Valerie.
– Tombé du toit. » Il croisa ses avant-bras, essayant d’en dissimuler les zébrures. Il avait une zébrure fraîche sur la joue, de la même nuance de rouge que celles qu’il avait sur les bras, toutes de la largeur d’un ceinturon. « Je prendrais bien un peu de cette pastèque. Ce sont des pastèques de Hampstead. Ce sont les meilleures.
– Ton père t’a encore battu ? demandai-je.
– Il ne pense pas correctement. Quand il est sobre, il est bien.
– C’est ton père qui t’a fait ça ? » dit Valerie.
Il regarda droit devant lui, prisonnier de sa honte. Valerie lui coupa un morceau de sa tranche, et le posa sur une serviette en papier qu’elle poussa vers lui. « Aaron dit que tu es le meilleur ami qu’il ait jamais eu. Il dit que tout le monde te respecte. »
Il y avait dans les arbres des guirlandes électriques, et je n’aurais su dire si l’éclat dans les yeux de Saber venait ou pas de leur reflet.
« Comment tu savais où on était ? demandai-je.
– J’ai appelé ta maman. Aujourd’hui, Krauser a fait son apparition. Il est venu à la maison juste après Jenks.
– Qu’est-ce qu’il veut, Krauser ? »
Saber regarda Valerie, ne sachant pas trop ce qu’il pouvait dire. « Il travaille à mi-temps pour le service de probation. Il dit qu’il sait que je vais finir à Gatesville. Il peut m’envoyer dans une espèce de camp de jeunesse, où je serai protégé.
– Tu parles d’un camp de vacances ?
– Non, c’est plutôt une connerie politique.
– Qu’ont dit tes parents ?
– Aucun des deux n’a fini l’école primaire. Ils prennent cette merde de Krauser pour une grosse huile, pour l’intellectuel du système scolaire de Houston. » Il fit un clin d’œil à Valerie. « Désolé. »
Elle lui sourit des yeux.
« Ne t’approche pas de Krauser. N’écoute rien de ce qu’il peut te dire, dis-je.
– Raconte ça à mon vieux. Il avale les histoires de guerre de Krauser. “C’vieux mec de Caroline a explosé les pneus d’un Panzer SS et y a j’té un lance-flammes. On l’a surnommé Pied-chaud.”
– Tu m’as bien compris, Sabe ?
– Sûr.
– Ah bon ? Je n’aurais pas cru ça.
– Je crois que je vais me livrer, dit-il.
– Tu es certain que c’est ce que tu veux faire ?
– Jenks dit qu’ils ont trouvé la brique, et qu’ils vont examiner les empreintes.
– Alors pourquoi il te l’a dit ? Pourquoi ne pas se contenter de te boucler ?
– Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. »
Une voiture passa. Elle avait un échappement libre, et un moteur qui ronflait comme celui d’une benne à ordures. Les types à l’intérieur étaient costauds, avec des bras tatoués qui pendaient par la fenêtre, leurs manches coupées ou remontées aux épaules. L’un d’eux cria quelque chose. Saber garda les yeux sur la voiture jusqu’à ce qu’elle ait tourné au coin, au bout de la rue. « Tu sais qui sont ces types ? demanda-t-il à Valerie.
– Je n’ai pas vu leurs visages.
– Et la voiture ? Une Hudson ‘49 ?
– Non, je ne me souviens pas l’avoir vue, dit-elle.
– Tu les as reconnus ? me demanda-t-il.
– Non.
– Ça me paraît louche. » Il regarda la rue, puis me regarda moi. « Je crois qu’ils nous filent.
– C’est juste des types normaux. S’ils cherchaient la bagarre, ils se seraient arrêtés.
– Tu n’en sais rien.
– Qu’est-ce qui t’arrive, Sabe ? demandai-je.
– Rien. Je ne prends pas des types comme ça à la légère. J’en ai eu mon soûl.
– Tu ne veux pas venir faire un golf miniature ? dis-je.
– Non. Il faut que je rentre. Je ne me sens pas trop chaud. Il faut que je les fasse réagir. Ne jamais laisser l’ennemi prendre l’avantage. Règle numéro un de l’Armée de Bledsoe, non ?
– Pourquoi ne pas passer plus de temps avec Aaron et moi ? dit Valerie.
– Moi ? dit-il.
– Le rodéo et le salon du bétail se préparent, dit-elle. Mon club 4-H a quelques places.
– Ça serait bien simpatico, dit-il.
– Je peux te dire quelque chose ? demanda-t-elle.
– Vas-y.
– Cesse de te bagarrer avec ces gens. D’une façon ou d’une autre, ils disparaîtront.
– Je ne pense pas que ça marche comme ça.
– Si, ça marche comme ça. Et arrête d’imaginer des trucs », dit-elle. Elle tendit le bras à travers la table, et lui pressa la main. Je crois qu’elle l’avait presque convaincu.
La voiture occupée par les types costauds passa de nouveau, plus lentement cette fois. Un type assis côté passager, torse nu, nous fit un doigt en passant la main sur le toit. Saber se leva. Un objet étroit dépassait de sa botte, pointant à l’intérieur de son jean.
« Assieds-toi, dis-je.
– J’en ai assez de ces mecs », dit-il. Il leur fit un bras d’honneur.
La voiture ne s’arrêta pas, franchit l’intersection, son échappement droit faisant trembler l’air. Je retroussai le bas de son jean. « Qu’est-ce que tu fous avec ça ?
– Je prends soin de moi. Je ne subis plus cette merde. Désolé, Miss Valerie.
– Donne-moi ça, Saber, dis-je.
– Je te le donnerai quand on n’aura plus sur le dos les gens comme Krauser et cette bande de l’Hudson. »
Il avait, fixé sur le mollet, un couteau de commando britannique dans son étui. Il était à double tranchant, en acier d’un bleu sombre, y compris le manche, la lame effilée comme une lame de rasoir pointue, un éventreur meurtrier et absolu qu’on pouvait acheter pour 2,95 dollars et un coupon dans n’importe quel magazine pour hommes.
Saber nettoya sa place, et jeta la serviette en papier dans une poubelle.
« Reste avec nous, dit Valerie.
– Merci. On se voit bientôt, dit-il. Si ces types se repointent, dites-le-moi. Et notez leur immatriculation. Il me semble qu’il est temps de commencer à passer quelques appels. »
Tout en marchant vers sa voiture, il alluma une cigarette, sans même prendre la peine de remonter le bas de son pantalon sur le manche du couteau. Il jeta l’allumette avec un geste de colère.
Valerie me regarda. « Il a parlé de Jenks ?
– C’est l’inspecteur qui nous fait des histoires depuis que la bagnole de Loren Nichols a flambé, et que la Mexicaine a été assassinée.
– Merton Jenks ?
– Ouais, il s’appelle comme ça. Tu le connais ?
– Jenks a été dans les services secrets avec mon père », répondit-elle.
1. Je vais poser mon sabre et mon bouclier / Au bord de la rivière / Je ne m’occuperai plus de la
guerre / Au bord de la rivière.
2. Le « pound of flesh » de Shylock, dans Le Marchand de Venise.
3. American Expeditionary Force.
4. Général américain de la guerre d’Indépendance, resté célèbre surtout pour avoir tenté de livrer le
fort de West Point aux troupes britanniques.
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