Les jaloux
Chapitre 13
13
Je fus étonné de la facilité avec laquelle nous pûmes accéder à Mr Harrelson, pourtant réputé être un reclus et un introverti. Mon père lui téléphona, et il nous invita à venir le voir chez lui. Quand nous ouvrîmes le portail hérissé de pointes et pénétrâmes dans la propriété, je remarquai l’attention que mon père portait à ce qui l’entourait ; je savais à quoi il pensait. Le domaine Harrelson était une reproduction, dans les grandes lignes, de la maison de Louisiane où mon père était né en 1899, sauf que les allées pavées de brique, les chênes verts, les buissons de camélias, les colonnes d’un blanc cassé, la pelouse couleur d’émeraude, les parterres de glycines couleur rose et lavande et le garage souterrain des Harrelson étaient réels. Ils n’étaient pas une abstraction, ni n’appartenaient à une après-guerre devenue à peine plus qu’un souvenir en train de s’effacer sur les rives d’un bayou pollué.
Grady n’avait ni frère, ni sœur, ni mère. Il racontait qu’elle était morte d’un cancer du sein dans une clinique de Mexico. D’autres disaient qu’elle était morte dans un accident d’avion avec son amant brésilien, un célèbre joueur de polo propriétaire d’une plantation de café. Indépendamment de la façon dont elle était morte, elle avait dû transmettre à son fils tous ses gènes et ses caractéristiques, parce qu’il ne ressemblait en rien à son père. Le Texas était rempli de pétroliers bruyants et porcins, qui avaient fait fortune pendant la guerre. Ils combinaient une forme de capitalisme prédateur avec un populisme bon enfant à la John Wayne, et étaient capables de cracher une pleine bouchée de tabac à chiquer Red Man sur la pelouse d’un country-club. Mr Harrelson n’appartenait pas à ce type. C’était un homme mince, d’apparence ascétique, avec un nez fin et exsangue, un menton en V, un large front, des lunettes bordées de métal et des cheveux d’un blanc doré coupés court. Il était vêtu d’un peignoir blanc, des pantoufles chaussaient ses petits pieds, et il avait un livre à la main.
« Ah oui, vous êtes Mr Broussard. » Il jeta un coup d’œil à sa montre. « Vous êtes ponctuel. Entrez. »
Il ne prit pas la peine de remarquer ma présence. Mon père attendit qu’il lui tende la main, mais il n’en fit rien.
« Voici Aaron, mon fils, dit mon père.
– Oui, comment allez-vous ? dit Mr Harrelson. Suivez-moi, si vous voulez bien. » Il s’arrêta près de l’escalier. Il était assez large pour qu’on puisse le faire monter à un camion, la rampe et les marches faites en cyprès réhabilité, poli jusqu’à une couleur d’ambre satinée. « Nos invités sont là, Grady ! »
Sa voix était dépourvue d’inflexion et d’accent. Ses yeux étaient d’un bleu-gris. Ils ne manifestaient ni intérêt ni mécontentement, et semblaient regarder à l’intérieur de lui. Il m’évoquait un mathématicien ou un chimiste, et pas un propriétaire de rizeries et d’une compagnie pétrolière. Il y avait en lui une propreté antiseptique qui me faisait me demander si ses glandes étaient capables de sécrétions. S’il avait un équivalent botanique, c’était une plante de serre qui n’avait jamais vu le soleil, ou dont la chlorophylle avait été saignée par une sangsue.
Il entra dans le salon et s’assit sur un fauteuil rembourré, près de la cheminée. Sur la table basse était posé un service à thé, avec une tasse pour une personne. Il leva les sourcils, et montra un canapé, de l’autre côté de la cheminée. « Voyons si nous sommes bien d’accord. Ça a commencé avec la fille Epstein, et ça a empiré jusqu’au jour où une brique a été lancée dans le pare-brise de la voiture de Grady, c’est ça ? Ainsi, soit votre fils veut reconnaître les faits, s’excuser et payer les dégâts, soit vous voulez que je parle au père du jeune Atlas ? Ou une combinaison des deux ? Est-ce qu’on en est là ? »
Je jetai un coup d’œil furtif sur mon père. J’étais incapable de compter le nombre de balourdises que, à ses yeux, Mr Harrelson avait déjà commises.
« Vous avez une maison très agréable, dit mon père. J’admirais vos camélias. Ils m’ont rappelé l’endroit où j’ai grandi. »
Mr Harrelson posa son livre à l’envers sur la table, le dos cassé ; il croisa les jambes, et son peignoir s’écarta. Il se gratta sous un œil. De part et d’autre de la cheminée, il y avait des bibliothèques blanches. Les livres portaient sur l’histoire et l’économie. Le seul romancier que je repérai était
Ayn Rand 1.
« Pouvez-vous me dire ce que vous faites là ? demanda Mr Harrelson.
– Mon fils a été accusé de choses qu’il n’a pas faites. Ce matin, il a été inculpé d’effraction. Je ne supporte pas l’idée que quelqu’un s’en prenne volontairement à lui. » Il soutint le regard de Mr Harrelson.
« Votre indignation va-t-elle jusqu’au fait que le fils de Mr Atlas perde un œil ? dit Mr Harrelson.
– Oui, elle va jusque-là. Et une autre chose me gêne. Les Atlas sont des criminels. Votre fils était en compagnie du père et du fils, tous les deux, ainsi que d’un gangster du nom de Frankie Carbo. Est-ce que cela vous paraît normal ? »
Mr Harrelson s’effleura le nez avec une jointure. Il regarda vers l’escalier. « Descends ici, Grady. »
Pieds nus, Grady descendit les marches et entra dans le salon. Il portait un tee-shirt coupé à mi-ventre et un Levi’s sans ceinture qui pendait sous son nombril. Il était encore plus bronzé, et son corps était aussi lisse et souple qu’une chandelle chaude. « Qu’y a-t-il, papa ?
– Ce monsieur dit que tu étais avec un gangster du nom de Carbo.
– Ce n’est pas ça. J’ai vu Vick Atlas dans une boîte de nuit. Vick se trouvait à une autre table, et il nous a rejoints. Il n’y a rien de plus à dire.
– Vous avez uriné dans la voiture d’Aaron, dit mon père.
– Sans vouloir vous manquer de respect, je ne fais pas de choses comme ça, monsieur. »
J’essayai de forcer Grady à me regarder. En vain.
« Eh bien, voilà, dit Mr Harrelson. Il semble que nous ayons des perceptions différentes d’événements passés. J’aimerais que nous en restions là. Une enquête est en cours à propos de la brique. J’attendrai ses conclusions. » Il se tourna vers son fils. « Je pense que le vrai problème, c’est la fille Epstein. Je pense que mieux vaut ne pas s’occuper d’elle. Son père est un communiste. En général, un chien ne fait pas des chats. C’est juste mon opinion. Tu as quelque chose à dire à Mr Broussard ou à Aaron, Grady ?
– Je veux leur serrer la main, dit Grady.
– Que dites-vous de ça ? dit Harrelson. Laissons la loi s’occuper de cette affaire. Grady n’a jamais eu d’ennuis. Et il n’a jamais fait de mal à personne. »
Grady avait les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol, un modèle d’humilité. Dehors, le système sous-terrain d’arrosage se mit en marche. C’est la première fois que j’en voyais un. Des jets d’eau partaient en spirale et se tordaient dans tout le jardin, frappaient le patio, se cognaient contre les troncs des chênes verts, les treillis, les portes-fenêtres, scintillant dans le crépuscule. Simultanément, les lumières sous-marines dans la piscine s’allumèrent, créant à la surface un rayonnement turquoise qui évoquait de la fumée colorée. Était-il possible de vivre dans un environnement plus parfait ? Et au milieu de tout ça se tenait Grady Harrelson, qui mentait comme un arracheur de dents pendant que Saber Bledsoe, sans doute, mangeait du gruau et des haricots dans une assiette de métal, en se posant des questions sur les visiteurs qui risquaient de s’approcher de son bat-flanc quand le couvre-feu plongerait le bâtiment dans l’obscurité.
Je regardai le père de Grady, le forçant à en faire autant. « Grady fait du mal aux gens, monsieur Harrelson. L’été dernier, des voyous venus de l’autre côté de la ville ont fait irruption dans une fête sur Sunset Boulevard. Grady et ses amis les ont tellement tabassés qu’ils les ont suppliés d’arrêter. Ils ont étendu un type sur le capot d’une voiture, et lui ont défoncé le visage.
– Ils n’auraient sûrement pas dû, mais apparemment ces gars-là l’avaient bien cherché, dit Mr Harrelson.
– Peut-être devriez-vous parler avec l’inspecteur Jenks, dit mon père. Une jeune Mexicaine, une prostituée, a été assassinée dans les Heights. Quelqu’un lui a brisé le cou à deux rues de là où une voiture a été incendiée. L’inspecteur Jenks pense que ces deux événements sont liés. Il apparaît que quelqu’un essaie d’en faire porter la responsabilité à mon fils et à son ami Saber Bledsoe. »
Mr Harrelson plissa le nez sous ses lunettes, et sourit. « Nous n’avons rien à voir là-dedans, dit-il. Au point où nous en sommes, je pense que mieux vaudrait en rester là. Et, la prochaine fois, si vous vous posez des questions sur la conduite de mon fils ou celle de ses amis, adressez-vous aux autorités. Cependant, avant de conclure, je dois dire une chose : vous semblez peu vous préoccuper des dommages subis par le fils Atlas. D’après ce que j’ai compris, il a eu de la chance de ne pas être décapité. Je suis désolé, je ne voulais pas reparler de ça. Grady, tu veux bien t’assurer que les lumières sont allumées, dehors, pour Mr Broussard et Aaron ? »
Mon père regarda dans le vide. Son chapeau était posé à l’envers sur la table. Il le prit, et en redressa le bord. Puis il se leva. Il avait mal dormi la nuit d’avant, et s’était levé tôt afin de se rendre à la banque pour retirer les cinq cents dollars de ma caution. Il faisait dix ans de plus que son âge.
« Nous trouverons la sortie. Ne vous levez pas, je vous en prie », dit-il.
Mr Harrelson acquiesça, ouvrit son livre et se mit à lire. Je pensai n’avoir jamais vu de ma vie un homme aussi arrogant.
Grady poussa la porte d’entrée, et nous la tint ouverte pendant que nous sortions. La soirée était douce de l’odeur des fleurs et du lichen, et de la buée du système d’arrosage. Grady commença à refermer la porte. Mon père se retourna et, à bout de bras, la rouvrit. « Demandez à votre père de sortir.
– Il n’a plus envie de parler, dit Grady. Il est comme ça. Il est spécial, parfois. »
Mon père n’avait pas remis son chapeau. Il en pinçait la couronne entre deux doigts, et le dirigea vers Grady. « Allez le chercher, jeune homme. Je ne veux pas vous mettre dans l’embarras, mais il faut que vous fassiez ce que je vous demande. Tout de suite.
– Si c’est ce que vous voulez… »
Grady retourna dans le salon et en revint quelques instants plus tard avec Mr Harrelson, qui tenait toujours son livre, la page marquée par son pouce. Pour la première fois, je vis la jaquette de couverture. Il s’agissait d’un volume d’essais de Harry L. Laughlin.
« Oui ? dit-il.
– Votre conduite malséante est sans doute due à votre manque d’éducation et à votre milieu, monsieur Harrelson, et on ne doit donc pas vous en tenir pour responsable, dit mon père. Cependant, votre degré de grossièreté semble indiquer le mépris du monde civilisé, plus que son ignorance. Vous semblez manquer de ce que William James appelait “le sens critique”. Il s’agit de la faculté qui agit en nous un peu comme l’empreinte de Dieu sur l’âme. C’est une faculté qui ne peut s’acquérir. On l’a ou on ne l’a pas à la naissance. Visiblement, vous, vous ne l’avez pas. » Mon père remit son chapeau. « Vous avez un cadre superbe. Comme je vous l’ai dit, il me rappelle un autre cadre, dont je ne pense pas que vous ayez la moindre idée. Bonne soirée, monsieur. Viens, mon fils. »
Nous suivîmes l’allée gravillonnée jusqu’à notre voiture. Je n’entendis pas la porte se refermer derrière nous. Je ne me retournai pas. J’avais le sentiment qu’il faudrait un moment à Clint Harrelson pour absorber ce qu’il venait d’entendre. J’avais aussi le sentiment que Grady allait sous peu se transformer en tête de Turc.
Je ne me trompais pas. Mais je devais faire à propos des souffrances privées de Grady des découvertes que je n’aurais jamais crues possibles.
Pour l’instant, j’invitai mon vieux à prendre un milk-shake cerise au Walgreen de Westheimer, où nous nous sommes assis côte à côte au comptoir, tandis que jouait le juke-box et que, sur le mur, un gros ventilateur vibrait au rythme de la musique.
Je gardai mon boulot à la station-service, en partie, je pense, parce que les autres jeunes Blancs qui y travaillaient avaient été appelés, et qu’il ne restait plus que moi pour manipuler de l’argent quand le propriétaire n’était pas là. Mais je devais y aller aussi le dimanche, ce qui signifiait que si je voulais aller à la messe, je devais assister à l’office de sept heures. L’église était située non loin de la lisière est de River Oaks.
Je n’avais pas mangé, et après la messe je traversai la rue pour aller au drugstore Costen où je commandai un toast et une tasse de café au comptoir, avant de me rendre compte que j’avais laissé mon missel sur le banc. L’église était vide. C’est du moins ce que je pensais. Je récupérai mon missel et je m’apprêtais à sortir sur le côté quand j’entendis quelqu’un quitter le confessionnal, soit parce qu’il avait cogné le heurtoir, soit parce qu’il avait claqué la porte. Un instant plus tard, Grady Harrelson apparut devant l’église. Nous étions à quelques pas l’un de l’autre, dans une petite surface de pelouse ombragée entre l’église et le couvent, d’un côté, et, de l’autre, un passage couvert. Nous étions seuls. Le matin était encore frais, les moulures de stuc de l’église et du couvent tachées d’humidité.
« Tu me suis ? » demanda-t-il.
Il avait les yeux rouges, les traits pincés, peut-être à cause de la chaleur, peut-être à cause de la gêne, peut-être à cause du remords, je n’aurais su le dire. Ou peut-être à cause du ressentiment. Quoi qu’il en soit, j’eus pitié de lui. « Comment ça va, Grady ?
– Je t’ai demandé si tu me filais.
– C’est ici que je vais à la messe. Je ne savais pas que tu étais catholique.
– Je ne suis pas catholique.
– Tu passes juste par hasard ?
– Tu fais le malin ?
– Non, dis-je. Je suis content de te voir.
– J’ai du mal à le croire.
– Il s’est passé quelque chose là-dedans ? »
Il me regarda d’un air méfiant. « Ces types, est-ce qu’ils peuvent répéter ce qu’on leur dit ? Je veux dire, si on n’est pas catholique, ils peuvent le répéter ?
– Pas à ma connaissance.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Non, ils ne peuvent le répéter à personne. »
Il se retourna pour voir l’église, puis me regarda. Puis il fixa sa décapotable garée au soleil. La capote était baissée, ses plis blancs claqués contre la carcasse, chaque pouce de peinture d’un rose onctueux qu’on aurait pu manger à la cuiller.
« Entre nous, ce n’est pas fini, dit-il.
– Qu’est-ce qui n’est pas fini ?
– Personne ne peut me gifler.
– Si je pouvais revenir là-dessus, je le ferais. Pour moi, de toute façon, c’est fini. »
Il avait essayé de détourner la conversation, sans succès. Il arrondit les épaules et se gratta le bras en plissant les yeux, imitant la posture avachie et le regard des loubards que, sans doute, il enviait. « Il arrive qu’on fasse des conneries qu’on n’avait pas prévu de faire, tu vois ce que je veux dire ?
– Je n’en suis pas sûr.
– Ces trucs que je t’ai dits sur Valerie, que j’ai conclu avec elle. Ce n’est pas vrai. »
Je secouai la tête. Je ne voulais pas en dire plus. Il enserra sa poitrine de ses bras. « Si tu racontes ça à quelqu’un, tu sais ce qui se passera, hein ?
– Si je raconte quoi à qui ? demandai-je.
– Que tu m’as vu ici.
– Ne te fâche pas, Grady, mais j’ai une nouvelle pour toi. Tout le monde se fiche que toi ou moi soyons venus ici. Un oiseau vient de souiller ton pare-brise. Et tout le monde s’en fiche aussi. Tout ça n’est pas important.
– Tu trouves toujours la réplique pour faire le malin », dit-il.
Que répondre à ça ? Je me demandais ce qui s’était passé dans le confessionnal. Je ne voulais pas lui poser la question, mais je pensais le savoir. « Je peux t’aider, Grady ? J’ai connu quelques moments difficiles. Entre nous, c’est parti sur le mauvais pied. Mais ce n’est pas forcé que ça reste comme ça. »
Son visage était comme un portrait peint dans l’espace, les yeux vides, les lèvres immobiles. « Non, dit-il.
– Non, quoi ?
– Non, je n’ai pas besoin de ton aide.
– Il faut que j’aille au boulot. À une autre fois », dis-je.
Le soleil n’était pas monté au-dessus de l’église et, à l’ombre du bâtiment, l’air était bleu. Des roses pourpres s’épanouissaient contre le mur de stuc. Grady secoua son col, comme s’il était trop vêtu, et que la chaleur de son corps était prisonnière de sa chemise. Il toussa sur le dos de son poignet. « Comment va-t-elle ?
– Qui ?
– Val.
– Elle va bien.
– C’est bien. Fais en sorte qu’elle reste comme ça. »
Pourquoi est-ce qu’il disait ça ? Qu’est-ce que m’avait dit Valerie à propos des gens jaloux ? On ne pouvait rien leur apprendre, ni les changer ? « J’ai bien entendu ?
– J’ai dit ce que j’ai dit.
– Tu t’es engagé dans l’armée, dis-je. Si tu n’avais pas eu des problèmes de santé, tu aurais fini en Corée. Pourquoi ne laisses-tu pas tomber ces conneries de gros dur ?
– Tu ne sais rien sur mon passage dans l’armée, alors ferme-la, Broussard.
– Ne me dis pas comment je dois traiter Valerie.
– Tu te crois obligé de me dire que je ne suis pas un lâche ? Tu as dit à mon père que j’ai aidé à démolir ces types qui s’étaient pointés à une fête sur Sunset. Eh bien, permets-moi à mon tour de t’apprendre une nouvelle. Je n’ai embrigadé personne. Le type derrière tout ça, c’était Vick Atlas, le même type qui veut vous tirer au bout d’une chaîne attachée à son pare-chocs, Bledsoe et toi. Et je n’exagère pas. »
Peut-être n’aurais-je rien dû ajouter d’autre. Je m’adressais à un gosse qui ne serait jamais autre chose qu’un gosse. Mais j’avais assisté à la fête sur Sunset Boulevard, j’avais vu ce qui s’était passé, et je ne pouvais accepter son mensonge, ou alors je ne pouvais accepter son attitude de propriétaire envers Valerie. Même maintenant, plus de soixante ans après, j’ai du mal à l’admettre. Il l’appelait « Val » ?
« Les types qui ont étendu ce mec sur le capot, c’était tes amis, dis-je. Tu aurais pu les arrêter. Quand vous êtes tous partis, tu riais. Le gars a dû aller à l’hôpital, à Jeff Davies, en soins gratuits. J’ai trouvé que ça faisait plutôt chicken. »
Il ne répondit pas. Il se mordit la lèvre inférieure, tourné sur le côté, en position pour me balancer un crochet au visage.
« Tu veux dire quelque chose ? demandai-je.
– Je ne peux pas te dire ce que j’ai envie de te faire, tout de suite.
– Alors fais-le. Je veux que tu le fasses. »
Il avait un caillot de sang au coin de l’œil gauche. Ses paupières papillonnaient.
« Tu crois que t’as des couilles parce que ton père a fait la leçon au mien ? dit-il. Mon père aurait pu forcer ton vieux à laver ses chiottes, sauf qu’il n’avait pas de temps à perdre. Ton vieux est un ivrogne. Ta mère a subi des électrochocs. Si on le voulait, on pourrait vous réduire en chair à pâté.
– Le prêtre t’a dit de te rendre », dis-je.
Il blêmit. « Qu’est-ce que tu viens de dire ?
– Tu as avoué quelque chose de grave. Ça a peut-être un rapport avec la mort de la Mexicaine. Mais tu ne vas pas te rendre parce que tu es un pauvre type, Harrelson. Tu ne mérites même pas qu’on te crache dessus. »
Je m’éloignai sans me retourner. Au coin de la rue, je le vis sortir lentement du parking et s’insinuer dans la rue, trop lentement pour la circulation. Une voiture klaxonna. Grady ne réagit pas, n’accéléra pas et s’arrêta au feu, comme figé dans ses pensées. Quand le feu passa au vert, il conduisit de la paume d’une main, sans faire attention à un camion qui essayait de tourner devant lui. Il semblait avoir toutes les caractéristiques d’un homme sans passé digne du souvenir, ni avenir digne d’être vécu. Mais les mots qu’il avait prononcés sur mon père et ma mère m’avaient ôté toute compassion à son égard. La pitié et la charité que j’éprouvais quelques instants plus tôt avaient disparu. C’était le moins que je pusse faire pour eux.
J’avais toujours mon missel à la main. Je me demandais ce qu’aurait pu dire saint Paul concernant mon rôle de porteur de bonnes nouvelles.
1. Romancière américaine d’origine russe, auteur de The Fountainhead (La Source sacrée) adapté
au cinéma par King Vidor. Elle est le symbole d’un anticommunisme viscéral.
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