Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 30 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 28

28

 

Le lendemain matin, Saber retourna chez lui. Je fus étonné. Je pensais que Mr Bledsoe était un homme rempli de fureur, qui ne pardonnait jamais. Il était sans doute comme la plupart des gens, meilleur qu’on ne le pense. Il lui avait sans doute fallu beaucoup de courage pour s’humilier et aller travailler comme conducteur de camionnette des glaces Jolly Jack, parcourant son propre quartier, ce dont les gens concluaient qu’il avait été viré de son boulot à l’usine d’équarrissage parce qu’il buvait, ce qui n’était pas vrai. Bref, le Sabe arriva en voiture dans mon allée, se gara sous la porte cochère et annonça qu’il en avait fini de traîner avec Manny et Cholo, de voler des voitures, de livrer des goofballs et de fumer de l’herbe mexicaine hilarante. Je n’étais pas tout à fait persuadé que Manny et Cholo en eussent fini avec lui, et pour Grady Harrelson et Vick Atlas, j’étais sûr du contraire.

Le retour de Saber chez lui présentait un autre problème. Nos ennemis savaient où le trouver.

« Où tu t’es fait ce coquard ? » demandai-je.

L’hématome qu’il avait au coin de l’œil était bleu foncé et violet. « J’ai dû mettre les choses au point avec Cholo. » Il eut un large sourire, sachant combien ça paraissait absurde.

« Qu’est-ce qu’ils ont fait de la voiture de Grady ?

– Aucune idée. Ils sont sortis de leur filière, et ils se chient dessus. Ils voulaient que je la conduise au Mexique. C’est malin, non ? “Salut, Senor, quelque chose à déclarer ? Ah bon, près d’un million de dollars ? Entrez donc.”

– Vick Atlas a dit qu’il était prêt à faire quelque chose de terrible à Major et aux chats.

– Il a surveillé ta maison ?

– Lui ou quelqu’un d’autre, dis-je.

– C’est le genre de mec qu’on devrait cisailler aux genoux. Tu l’as dit à tes vieux ?

– À mon père.

– Qu’est-ce qu’il a répondu ?

– Qu’on pourrait bien avoir à faire des choix difficiles.

– Allons, arrête un peu, dit Saber.

– Je crois que j’ai eu un black-out, et que je suis allé chez Bud Winslow avec un schlass. »

Saber ferma les yeux comme pour essayer de ne pas m’entendre. « Ce soir, on va aller faire un minigolf. Il faut qu’on retrouve nos habitudes.

– Ça n’est pas comme ça que ça marche.

– Si, c’est comme ça que ça marche, dit-il. Sois optimiste. Je passe te prendre à huit heures, mon cœur. Dis à Valerie qu’on passera chez elle. On repasse à l’action, Gaston. »

Je regardai Major et les chats descendre l’allée dans notre direction, innocents, pleins de curiosité.

« J’en ai une bonne pour toi, dit Saber. Qu’est-ce que la baignoire dit au siège des toilettes ?

– Je ne sais pas. Dis-moi.

– J’ai la même quantité de cul que toi, mais je suis pas obligée d’avaler toute cette merde. »

Saber était Saber. Le destin était le destin. Je me sentis tomber dans un trou noir. Tout en reculant, il leva un pouce pour me montrer qu’il avait tout sous contrôle.

Avant de quitter la maison, j’appelai Merton Jenks chez lui. « Comment vous vous sentez ? demandai-je.

– Inquiète-toi pour toi-même, répondit-il.

– Miss Cisco est venue vous voir ?

– Tu as un gros problème, Aaron. Tu veux croire aux gens.

– C’est mal ?

– Pour toi, c’est mal. Tu as autant de jugement qu’un hibou planté en plein milieu d’une autoroute un jour de soleil.

– Vick Atlas et son père, ou leurs hommes de main, vont faire du mal à ma famille ou à mes animaux.

– Tu en sûr ?

– Aucun doute là-dessus. »

Il attendit si longtemps pour parler que je crus qu’on avait été coupés.

« Vous êtes toujours là ? dis-je.

– Putain, qu’est-ce que tu t’apprêtes à faire, mon garçon ?

– À un de ces jours. »

Je raccrochai et pris la route de l’immeuble de Vick Atlas.

 

Je montai à son penthouse par un ascenseur grillagé. Vick vint ouvrir en boxer rouge Everlast, chaussures de sport plates et maillot de peau à bretelles. Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes de poils noirs. Il avait des gants de boxe bleus, du genre de ceux avec un tourillon de bois à l’intérieur. « Comment t’es monté là ?

– Par l’ascenseur.

– Qu’est-ce que tu t’es fait au visage ?

– Ça ? dis-je en touchant le bandage sur ma joue.

– Ouais, ça.

– Je me suis fait choper par un costaud.

– Un taureau, ou un flic ?

– Devine. »

Derrière lui, je voyais un gros sac suspendu à un cadre métallique. L’atmosphère était fétide, ses yeux comme deux roulements à billes mal alignés. Il me jaugea des pieds à la tête. « Tu me provoques ?

– Pourquoi je te provoquerais ?

– Seigneur, que tu es bête. Tu joues une pièce ? Tu veux foutre le bordel ? Tu veux ouvrir ta gueule ? Dis-moi quoi.

– Je veux que tu me tues. Comme ça, tu prendras le chemin de la chaise à griller, et mes animaux et ma famille n’auront plus rien à craindre.

– T’es vraiment dingo, mon gars.

– Je pense qu’on sera jamais copains. Une fois qu’on le sait, qu’est-ce que tu penses de ça ? »

Je lui expédiai un crochet juste en dessous de l’œil, et sentis sa peau se fendre contre l’os. Je ne suis pas fier de la rage et de la violence dont je me sentais maintenant capable. Je sais qu’il ne s’attendait pas à ce qui lui arrivait. Je sais qu’il se releva une fois et essaya de courir vers la salle de bains. Je sais qu’il fit tomber le téléphone d’une table dans le vestibule. Je me souviens que lorsqu’il s’effondra dans le bac à douche, il arracha le rideau avec lui. Je me souviens aussi des traînées de sang sur le mur. Quand je partis, il miaulait à genoux et se tenait les deux mains sur le nez.

Je descendis à pied au rez-de-chaussée, et passai par la sortie de secours. Une Noire récupérait des trucs dans une poubelle. Elle avait un chiffon noué sur la tête pour empêcher ses cheveux de lui tomber dans les yeux. « Vous êtes blessé, m’sieu ?

– Tout va bien, dis-je. Et pour vous ?

– Oui, m’sieu. Y a rien qui va pas chez moi.

– Vous n’avez rien à manger, chez vous ?

– Mon allocation a été supprimée. »

Je lui donnai vingt dollars sortis de mon portefeuille. Sa paume et le dessous de ses doigts étaient de la couleur brun doré d’une selle en cuir. Elle referma sa petite main sur les billets, qu’elle mit dans la poche de sa robe. « Il y a une voiture de police là-bas dehors. Vous approchez pas d’eux avec ce que vous avez sur vous.

– Non, m’dame. Je ferai pas ça. Merci. »

Je montai dans mon tacot et m’éloignai. Je crus entendre une sirène de pompiers, mais je ne vis aucun véhicule d’urgence dans le voisinage. Au feu rouge, le son était si fort que j’étais persuadé que ma bagnole allait se faire couper en deux. Puis le feu changea, tout redevint silencieux et je rentrai à la maison comme un homme frappé de surdité.

*

* *

Après avoir pris un bain, je rinçai mes vêtements sous le robinet et les tordis pour les essorer avant de les cacher au fond du coffre à linge. Puis je grattai la baignoire avec de l’Ajax. Quand mon père rentra, je lui racontai tout.

« J’aurais préféré que tu ne fasses pas ça, dit-il.

– Je ne voyais pas d’autre moyen de m’en sortir, Papa.

– Voilà une perspective intéressante. Pouvons-nous tous faire la même chose ? “Je n’aime pas ci, je n’aime pas ça. Alors je vais cogner quelqu’un.” Ça te paraît raisonnable ?

– Pas quand tu le mets dans ce contexte. »

Nous étions dans la cuisine. Le jardin derrière était dans l’ombre. Les chats étaient assis sur la table en bois rouge, et Major faisait des bonds en direction d’un oiseau moqueur qui n’arrêtait pas de l’attaquer en piqué depuis un fil électrique.

« À quel point le jeune Atlas a-t-il été blessé ? demanda mon père.

– Je ne le lui ai pas demandé. Et ce n’est pas un jeune.

– Ce qu’il est, c’est sans importance. Tu n’aurais pas dû l’agresser. »

Je fis un geste vers le jardin. « Et Major, et Skippy, et Snuggs, et Bugs ? Qui les défend ? »

Il pencha la tête. « Là, tu marques un point. » Il ouvrit le frigidaire, et regarda à l’intérieur comme si une bouteille de bière ou de vin attendait sur un rayon. Comme je l’ai dit, ma mère n’autorisait pas l’alcool dans la maison. Si c’était ce qu’il cherchait, il n’avait pas de chance.

« Tu veux qu’on marche jusque chez le glacier ? dis-je.

– Non, pas vraiment. » Il s’assit à la table de la cuisine.

« Qu’est-ce qu’on va faire, Papa ? »

Son col était déboutonné, et il avait un coup de soleil rouge vif en V sur la poitrine. Ses ongles étaient coupés, manucurés et propres, chacun de ses cheveux était en place.

« Il est temps que certaines personnes fassent leur travail.

– Quelles personnes ? »

 

Il prit un rendez-vous avec l’inspecteur Dale Hopkins, l’enquêteur en civil qui nous avait arrêtés, Saber et moi, pour avoir vandalisé la maison de Mr Krauser. Notre rencontre eut lieu dans une minuscule pièce sans fenêtre qui ne contenait aucun meuble, en dehors d’une table en bois, de trois chaises et d’un anneau fixé dans le sol de ciment. La porte était blindée. Par l’entrebâillement, je voyais des agents en uniforme arpenter le corridor. Hopkins portait un costume couleur d’étain. Il ne prit pas la peine de me serrer la main, ni celle de mon père. La peau de son visage était aussi tendue que celle d’un tambour. Il avait un bloc-notes. Quand il s’assit, il le fit claquer sur la table, peut-être intentionnellement. Il avait la pire odeur de nicotine que j’aie jamais sentie. « C’est en rapport avec Vick Atlas ? demanda-t-il.

– Vick Atlas et mon fils, dit mon père.

– Alors, de quoi s’agit-il entre Vick Atlas et votre fils ? » Il sourit, comme s’il voulait paraître poli et aimable.

« Nous voulons prendre des nouvelles de Vick Atlas, dit mon père. Nous voulons nous excuser. Vous êtes bien le monsieur que j’ai eu au téléphone, n’est-ce pas ?

– Les excuses, c’est pas notre boulot, monsieur Broussard. Vick Atlas ne porte pas plainte. Tous les péchés sont effacés.

– Je pense que je me suis mal fait comprendre, dit mon père. Mon fils est désolé de ce qu’il a fait. Et s’il ne l’est pas, il devrait l’être. Mais ce n’est que l’une des raisons qui nous ont fait venir ici. Nous sommes persuadés que la famille Atlas a l’intention de nous faire du mal. Ce que mon fils a fait était mal. Mais il a agi pour défendre ses animaux. Pouvez-vous me dire pourquoi il est permis à Jaime Atlas, à son fils et à leurs semblables de faire tout ce qu’ils veulent, jusqu’à tuer des gens ? »

Les yeux de Hopkins étaient comme du verre, ses pupilles pareilles à des graines. « Je n’ai pas d’opinion là-dessus.

– C’est remarquable, dit mon père.

– Je n’ai pas compris.

– Est-ce qu’il n’est pas évident qu’il est en train de se passer quelque chose qui va au-delà d’une querelle entre adolescents ? Les familles Harrelson et Atlas y sont mêlées, un professeur s’est suicidé, mon fils a peur pour sa vie, et vous semblez ne rien voir ni rien entendre.

– Je n’aime pas votre ton.

– Avez-vous l’intention de parler à Vick Atlas ou à son père ?

– Non.

– Vous voulez bien m’expliquer pourquoi ?

– Il n’y a pas eu de plainte. Et il n’y en aura pas.

– Pour quelle raison ?

– Vick Atlas et son père m’ont dit qu’il s’agissait d’une dispute, suivie d’un combat loyal. Pour eux, c’est terminé.

– Vous les croyez ? demanda mon père.

– Ce que je crois n’a rien à voir là-dedans. Si vous voulez mon avis, le problème, c’est votre fils.

– Aaron serait le catalyseur ? dit mon père.

– Le quoi ?

– La corruption a une odeur. C’est une infection qu’un homme a dans ses glandes. »

La pièce semblait pressurisée. Je voyais à l’arrière de la porte métallique le dessin au crayon d’une bite et de couilles. Dans le corridor, quelqu’un hurlait à travers les barreaux d’une cellule pour avoir un rouleau de papier toilette.

« Je suis allé moi-même dans son immeuble, dit Hopkins. J’ai parlé au réceptionniste qui a signalé l’incident. Il a vu votre fils sortir par-derrière. Il l’a aussi vu parler à une négresse près des poubelles. Votre fils lui donnait de l’argent. Vous savez pourquoi il faisait ça juste après avoir tabassé quelqu’un ?

– Non. Je l’ignore.

– Ils avaient peut-être déjà eu une relation. C’est possible ?

– Vous pouvez bien parler clairement, s’il vous plaît ? dit mon père.

– Elle travaillait dans un boxon.

– J’ai du mal à vous suivre, dit mon père.

– Les faits parlent d’eux-mêmes, non ? dit Hopkins.

– Je lui ai donné deux dollars parce qu’elle n’avait rien à manger », dis-je à mon père.

Il ne me regardait plus. Il regardait Hopkins, d’une façon dont je ne l’avais encore jamais vu regarder personne.

« J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? » demanda Hopkins, un sourire satisfait au coin des lèvres.

Mon père m’effleura le bras. « Allons-y, mon fils. »

Ne le laisse pas s’en sortir comme ça, papa, pensai-je.

Mais il prit son feutre sur la table et, sans un mot, nous suivîmes le couloir côte à côte. Je regardai derrière moi. Hopkins parlait à des flics en uniforme, le dos tourné à nous. Ils riaient, comme s’il venait de faire une plaisanterie. Mes yeux brillaient, mon cœur était comme un glaçon.

C’est alors que mon père me dit : « Ne bouge pas, Aaron. »

Il remonta le couloir. Je lui désobéis, et je le suivis. L’attention des flics passa de l’histoire que racontait Hopkins à mon père. « Vous avez oublié quelque chose ? » dit Hopkins. Un flic en uniforme se mit à rire.

« J’ai connu des hommes de toutes sortes, dit mon père. Des hommes désespérés dans des refuges pour migrants, des détenus à Angola, des psychopathes qui prenaient plaisir à mitrailler de jeunes paysans allemands. Mais, pour tous ces hommes, il y avait une explication. Vous, vous êtes fait d’une étoffe différente, inspecteur Hopkins. Vous affichez votre pouvoir, et vous exultez du mauvais usage que vous en faites. La souffrance des autres vous amuse. Vous avez le langage et les instincts d’un pleutre et d’une brute. Un jour, ces hommes se rendront compte que vous déshonorez tout ce qu’ils représentent. Quand ce jour arrivera, ils se retourneront contre vous. N’essayez pas de vous approcher de nous, et n’essayez pas de dire du mal de mon fils. »

Nous nous éloignâmes, son bras sur mon épaule. Il n’y avait pas un bruit dans le couloir, à part l’homme qui criait pour avoir du papier toilette. Puis même lui finit par se taire.

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