Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 33 sur 42

Pages du PDF

Les jaloux

Chapitre 31

31

 

Ce soir-là, j’eus du mal à m’endormir. Je ne me levai pas avant neuf heures. Mes parents étaient déjà partis au travail et ma mère avait nourri nos animaux, ce qui, d’ordinaire, était ma tâche. Je fis du café et ouvris le journal du matin. Sur la première des pages locales, il y avait la photo d’un pick-up qui avait été heurté de flanc par une locomotive, et réduit en un tas de ferraille. L’article disait que le conducteur du pick-up avait essayé d’être plus rapide que le garde-barrière, et que lui et son passager étaient sans doute morts sous le choc. Ils s’appelaient Manuel Delgado et Cholo Ramirez, âgés respectivement de vingt et un et de vingt-deux ans.

Je sentis la sueur apparaître sur mon front. Mon estomac s’échauffait comme si quelqu’un avait frotté une allumette sur sa paroi. J’appelai Cisco Napolitano. Elle décrocha, et s’éclaircit la gorge avant de dire : « Allô.

– Il faut que je vous parle, Miss Cisco, dis-je.

– C’est encore toi ?

– Je peux monter dans votre appartement ?

– Non. Ne viens pas ici.

– Pourquoi ?

– Pourquoi ? Tu as vraiment demandé ça ? Ce n’est pas toi qui as aspergé de sang la cabine de douche de Vick Atlas ?

– J’ai besoin d’aide, dis-je. J’ai à vous poser quelques questions que je ne peux poser à personne d’autre. »

J’entendis un son bref, comme de l’air sortant d’un ballon. « Où es-tu ?

– Chez moi.

– Tu es seul ?

– Oui, m’dame. » Je lui donnai mon adresse.

« Je ne fais ça que pour une unique raison, dit-elle. Je t’ai traité de petit connard, et je le regrette.

– Vous êtes en danger, Miss Cisco ?

– Je vais apporter une aiguille et du fil, et te coudre la bouche. »

Je mélangeai des œufs avec du fromage et des oignons verts hachés fin, préparai plus de café, et coupai de la treille trois roses que je mis dans une carafe d’eau sur la table de la cuisine. Elle s’avança dans l’allée avec sa Oldsmobile, au-delà de la porte cochère, hors de vue de la rue. Je faillis ne pas la reconnaître. Elle portait une salopette, un tee-shirt blanc et des chaussures de bateau à carreaux, sans chaussettes ; elle avait une queue-de-cheval. Je poussai la porte de derrière. Major, Skippy, Bugs et Snuggs entrèrent en courant en même temps qu’elle.

« Qu’est-ce que c’est que tout ça ? dit-elle en voyant ce qu’il y avait sur la table.

– Un petit déjeuner tardif, ou un déjeuner avant l’heure, ou une omelette qui plairait à mon chien.

– J’ai dû commettre un crime impardonnable dans une autre vie », dit-elle. Elle s’assit et leva les yeux sur moi. Elle ne portait pas de maquillage. Elle avait des cernes gris autour des yeux. « Que voulais-tu savoir ?

– Hier soir, je crois que des types ont essayé de nous piéger, Saber et moi. Je crois que c’étaient des larbins de Vick Atlas.

– Ils ont essayé de vous attirer quelque part ?

– À Herman Park.

– Qu’est-ce que vous leur avez dit ?

– Pas grand-chose. Saber n’a pas lâché le morceau. Ils étaient cinq. Ils n’ont pas réagi.

– Ce sont sans doute des minus qui font de la lèche à Vick. Qu’est-ce que tu veux savoir d’autre ?

– Comment saviez-vous que Saber avait piqué la décapotable de Grady devant le motel ?

– Un des péons analphabètes qui l’accompagnaient a essayé de fourguer un lingot d’or à un prêteur sur gages. »

Je poussai vers elle les pages locales du journal. Elle jeta un coup d’œil sur la photo du pick-up tordu sur les rails.

« Les deux Mexicains qui travaillaient avec Saber s’appelaient Manny et Cholo », dis-je.

Elle contempla longuement la photo et l’entame de l’article, puis me regarda. « Tu penses qu’ils ont été assassinés ?

– Je n’en sais rien.

– Non, ce n’est pas possible. Du moins pas par des gens d’Atlas.

– Les hommes de main des Atlas n’agissent pas comme ça ?

– Ils ne déguisent pas leur travail. Ils l’exhibent.

– Vous voulez du café ? Des œufs ? Tenez. » Je les fis glisser de la poêle dans son assiette. « Il y a des toasts qui arrivent. »

Elle appuya le front sur ses doigts. « Bon, voilà comment ça se passe. Deux types arrivent de Palerme. D’authentiques Ritals. Ils ne connaissent jamais la cible. La cible ne les connaît pas. Leurs empreintes ne sont pas fichées. Ils ont des têtes de godemichés et des yeux comme des puits d’encre. Une fois qu’ils ont exécuté la cible, ils retournent en Sicile et font sauter leurs gosses sur leurs genoux.

– Ils sont venus tuer qui ? » dis-je. Mes mots semblaient ne pas m’appartenir, creux, mensongers. Je ne voulais pas entendre la réponse à ma question. Non, ce n’était pas ça. Je voulais l’entendre dire que la cible était quelqu’un d’autre, pas moi ni ma famille.

« La personne que Jaime Atlas leur dit de tuer, peu importe qui, répondit-elle. Tu as entaillé le visage de son fils. Ça s’est infecté. Peut-être que le vieux laissera couler, peut-être pas. Il veut récupérer l’argent de Harrelson dans la décapotable de Grady. Ne me demande pas comment ça va se passer. Je veux juste garder le plus de distance possible entre moi et les gens qui portent la poisse. » Elle prit sa fourchette et mangea deux bouchées.

« Vous avez l’air différent, dis-je.

– Oui, je viens de m’engager dans la Chorale des mormons.

– Vous ressemblez à une dame qui vient de travailler dans son jardin. Vos cheveux et vos vêtements, je veux dire. Vous êtes jolie. »

Je voyais l’irritation monter à son visage. « Tu es trop jeune pour me parler comme ça.

– Je suis désolé.

– Ça fait six jours que je suis clean, dit-elle. Je participe à des réunions où des gens se libèrent, étape par étape, du genre de problèmes que j’ai. Je ne sais pas si ça marchera ou pas. Sans doute que non. »

Elle sortit de sa salopette une enveloppe marron qu’elle posa sur sa table. Elle était fermée par un cordon rouge. « Il y a là-dedans six cents dollars. Partez en vacances, tes parents et toi. Emmenez Bledsoe avec vous. J’essaierai de parler à Vick. Avec le vieux, c’est hors de question. Il y a dix ans, il a mordu le nez de l’un de ses associés.

– Je suis censé dire à mes parents que nous devons nous cacher ?

– Si c’est nécessaire.

– Ce n’est pas comme ça que ma famille fonctionne.

– Tu sais pourquoi le Sud a perdu la guerre civile ? demanda-t-elle. Ils n’avaient pas réussi à comprendre qu’une fois qu’on est mort, on ne peut plus se battre. Assieds-toi et mange, tu veux bien ? Tu me rends nerveuse. Écoute, tout ça va peut-être se tasser. Laisse faire le temps.

– C’est ce qu’a dit Mr Epstein. Je pense que c’est un meurtrier, autant que les Atlas.

– Je ne vais pas te raconter ce qu’a fait Jaime Atlas.

– L’inspecteur Jenks me l’a déjà dit.

– Merton ne sait pas la moitié de ce qui s’est passé. Il y a eu une fille dans un bordel de Reno.

– Continuez, dis-je.

– Éloigne ta mère de la ville.

– Pourquoi ma mère ?

– Jaime Atlas aime tuer des femmes. À qui penses-tu avoir affaire ? Jaime Atlas, c’est le démon. »

Dans mon dos, j’entendis sauter le grille-pain. Je sursautai.

« Merde », dit-elle. Puis elle regarda les roses. « Tu les as cueillies pour moi ?

– Je voulais éclairer un peu la journée.

– Je ne suis pas une magicienne, Aaron. » Elle se leva. « Ferme les yeux.

– Pour quoi faire ?

– Fais ce que je te dis.

– Je ne suis pas sûr que ce soit convenable, Miss Cisco.

– Fais-le », dit-elle.

Je fermai les yeux. Puis je la sentis qui plaçait légèrement les bras sur mes épaules et, de ses lèvres, m’effleurait la joue. Quand j’ouvris les yeux, elle planta une des roses dans la poche de ma chemise. « Tu as une belle maison et une belle famille. Accroche-toi à eux.

– Pourquoi avez-vous mis la rose dans ma poche ?

– Sans doute parce que tu la mérites, et moi pas. Ou un truc comme ça. »

Elle reprit l’enveloppe contenant l’argent, et sortit par la porte-moustiquaire sans dire un mot. Major s’approcha de la moustiquaire et la regarda s’éloigner.

Ce soir-là, j’emmenai Valerie voir Viva Zapata ! au Loews Theater, en ville. Au début, je voulais voir Le train sifflera trois fois, mais Valerie me dit qu’il s’agissait d’une allégorie sur la commission des activités anti-américaines, Joseph McCarthy, et l’audition des Dix de Hollywood.

« Comment est-ce que tu sais tout ça ? demandai-je.

– C’est mon père qui me l’a dit. »

Son information était sans doute exacte, mais comme elle venait de Mr Epstein, je ne voulais pas en entendre parler.

« J’ai entendu dire que Brando était génial en Zapata, dis-je. Anthony Quinn joue le rôle de son frère. Joseph Wiseman joue Judas. J’adore Joseph Wiseman.

– D’accord, bien sûr, allons voir Zapata », dit-elle.

Pendant deux heures, nous nous perdîmes dans le Mexique de la révolution. En sortant du cinéma, le ciel était turquoise, le vent faisait battre un drapeau américain sur un bâtiment de l’autre côté de la rue, l’image de Marlon Brando placé en position assise et déchiqueté par les balles dans un parc à bétail imprimée dans nos mémoires. Je passai un bras sur les épaules de Valerie. Elle était si belle dans l’éclat de la marquise que j’en avais mal à l’intérieur de moi. Pendant un instant, je nous imaginai tous les deux jetant nos valises dans ma bagnole et roulant vers l’ouest sur la nationale 66, suivant le soleil en direction de Hollywood et des plages de Santa Monica et de Malibu.

Puis je vis un homme de l’autre côté de la rue, dans une berline noire à quatre portes des années quarante, vêtu d’un costume et d’un feutre malgré la chaleur, son visage à peine visible dans l’ombre.

« Pourquoi tu t’arrêtes ? demanda Valerie.

– Ce type dans la voiture noire.

– Et alors, qu’est-ce qu’il a ?

– Il a un appareil photo. Là, tu vois ? Avec un téléobjectif. »

Il dirigea le téléobjectif sur nous. Le dos tourné à la rue, je cachai Valerie. Une dizaine de personnes déferlèrent près de nous sur le trottoir. Quand je regardai à nouveau, la voiture s’était mêlée à la circulation. Cette fois-ci, je distinguai nettement le chauffeur. Son visage avait la texture d’un mauvais papier peint ; il avait les yeux écartés, et ses doigts, sur le volant, ressemblaient à des saucisses.

Un piéton me rentra dedans. « Désolé, dis-je.

– Si j’avais une poule comme ça, moi aussi je serais distrait », dit le piéton.

La voiture tourna au coin de la rue et disparut. Je n’eus pas le temps de noter son immatriculation.

« Qui c’était ? demanda Valerie.

– Cisco Napolitano dit que Jaime Atlas a fait venir deux types de Sicile.

– Des tueurs ? Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

– J’ai pensé qu’elle exagérait peut-être un peu.

– Tu en as parlé à tes parents ?

– Ça ne ferait que leur donner plus de souci.

– J’en parlerai à mon père.

– Ce type était peut-être un touriste. Laisse tomber.

– Tu ne veux pas que mon père le sache ?

– À chacun sa gamelle.

– Quoi ?

– C’est une expression militaire. » Je remis mon bras sur ses épaules. Les muscles de son dos étaient durs comme de la pierre. « On s’en sortira, dis-je. Quand on va droit au but, on l’emporte toujours. »

Elle retira mon bras de son épaule, et le passa sous le sien. « Ça ne va pas s’arrêter, hein ?

– Que dirais-tu d’un milk-shake ? »

Le lendemain matin, Loren Nichols vint à la station-service. Il conduisait le pick-up écaillé couleur vanille sale de son frère. Il s’était fait un shampooing, et ses cheveux dégoulinaient sur sa tête comme une serpillière noire. « Ça roule ?

– Plutôt bien. Et toi, ça roule ? répondis-je.

– J’ai un service à te demander. J’ai trouvé un boulot, conduire un bus de l’église le dimanche, trois dollars pour l’après-midi. Ils m’ont proposé de jouer dans leur quartette pour leur pique-nique et leur réunion de ce soir. Je chanterai deux chansons.

– C’est génial, Loren.

– Sauf que ma guitare a fait un court-circuit et elle a pris feu. » Il regarda le chêne vert qui poussait à travers le ciment à côté de la station.

« Tu veux m’emprunter ma Gibson ?

– Valerie m’a dit à quel point tu y tiens.

– On peut venir avec toi, Valerie et moi ?

– Ça me ferait plaisir. » Il écarta ses cheveux. « Tu connais un flic en civil, un péquenaud qui est un vrai tas de merde et qui s’appelle Hopkins ?

– Ouais, je le connais. Il nous a arrêtés, Saber et moi.

– Il m’a interrogé. Il a voulu me cuisiner à propos de toi, de Bledsoe, de Vick Atlas et de la décapotable de Grady Harrelson.

– Pourquoi saurais-tu quelque chose à propos de la décapotable de Grady ?

– C’est ce que je lui ai répondu. Il m’a posé des questions à propos de ces deux types avec qui Bledsoe traînait, ceux qui ont été tués sur la voie ferrée. Tu as entendu parler de ça, hein ?

– J’ai vu ça dans le journal.

– Hopkins m’a dit que quand ils essayaient d’être plus rapides que le garde-barrière, quelqu’un les poursuivait.

– Et toi, qu’est-ce que tu lui as dit ?

– Que je ne savais rien. Il a dit que si, que je savais. Il a dit que les rats d’égout comme moi mettent toujours leur nez dans les cloaques.

– Tu as répondu quoi ?

– Qu’il aille enculer sa vieille, parce qu’apparemment ça faisait un moment qu’elle avait pas mouillé.

– Tu as dit ça à un flic en civil ?

– Un autre cafard m’a donné un coup de godasse sur la nuque. C’est à peu près tout. C’est quoi, le problème avec la décapotable de Harrelson ?

– Elle est bourrée de fric. Les deux Mexicains tués sur la voie ferrée étaient en train de se tirer avec.

– Combien d’argent ?

– Près d’un million. Peut-être plus.

– Tu te fous de moi ?

– Non, c’est la vérité, Loren. La famille Atlas a fait venir deux tueurs siciliens pour retrouver la bagnole. »

Il redressa son col et jeta un coup d’œil de part et d’autre de la rue, ses cheveux volant dans le vent, sa chemise se soulevant. « Hopkins est un pourri, non ?

– S’il est corrompu ? Je n’en sais rien.

– Il était aux mœurs à Galveston. Ça veut dire que soit il était payé par la famille Atlas, soit il a démissionné, soit il a été viré parce qu’il était correct. Est-ce que Hopkins te semble un type correct ?

– Tu crois qu’il connaît les tueurs ?

– Un type comme ça a un doigt partout où il y a un dollar à prendre. Est-ce que Bledsoe a piqué la décapotable de Harrelson ?

– Pose-lui la question.

– C’est bien ce que je pensais. OK, alors pourquoi est-ce que quelqu’un ne l’a pas chopé pour le mettre en morceaux ? Pourquoi est-ce qu’ils ne l’ont pas mis en morceaux ?

– Ils ont peut-être l’intention de le faire.

– Peut-être. Mais pourquoi ils ne l’ont pas déjà fait ? Réfléchis un peu.

– Quelqu’un sait déjà où se trouve la décapotable ?

– Tu vois comme t’es malin ?

– Je devrais faire quoi, à ton avis ?

– Tu sais ce que j’ai appris à Gatesville ? Purge ta peine. Ne laisse pas voir aux autres ce que tu penses. Le silence leur fout la trouille. C’est pour ça que les matons mettent des types à l’isolement. C’est la chose qu’ils craignent le plus. Ils n’arrêtent pas d’écouter la radio, ou de se crier dessus dans les vestiaires. Quand ils n’entendent pas un bruit, ils se retrouvent face à leurs problèmes.

– À quelle heure tu joues ? demandai-je.

– À sept heures. C’est au camp des baptistes. Il faut d’abord que je passe chercher tous ces gosses avec le bus. J’ai lu ce livre que tu m’as donné. La Chanson de Roland, c’est ça ? C’est super bien. Ça s’est vraiment passé, tous ces trucs ?

– Ça n’arrête pas de se passer.

– T’es un type bizarre, mec. Et je veux dire, grave bizarre. »

 

Sur le chemin du retour, je m’arrêtai à une église et m’assis sur un banc, au fond, invisible dans l’ombre. Il n’y avait personne, en dehors d’un gardien qui poussait un balai entre les rangées. J’en étais arrivé à croire que mes crises n’étaient pas seulement des black-out, mais un moyen de me dissimuler à moi-même ma véritable personnalité. Dans l’odeur d’encens et d’eau bénite, je reconnus que je voulais tuer Vick Atlas et son père et, pour faire bonne mesure, Grady Harrelson, et que je voulais qu’une main divine m’y autorisât.

Mes pensées semblaient obscènes, une offense à ce qui m’entourait et aux pouvoirs qui existent, j’en suis persuadé, de l’autre côté du miroir. Si j’espérais une réponse à ma demande, ce n’est pas là qu’elle se trouvait. Je sortis, aveuglé par le soleil.

OceanofPDF.com