Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 16 sur 42

Pages du PDF

Les jaloux

Chapitre 14

14

 

Les jours passèrent. Le père de Saber prit une seconde hypothèque sur la maison délabrée des Bledsoe, et se servit de l’argent pour payer la caution de son fils et consulter un avocat qu’il avait trouvé dans les pages jaunes. Saber m’appela dès qu’il fut rentré chez lui. Je crus qu’il voulait qu’on se retrouve. Ce n’était pas le cas.

« À la maison on en est réduits au cheddar et aux crackers, dit-il. Le vieux récupère des journaux qu’il traîne à l’usine à papier. Tu es déjà allé à l’usine à papier ? »

Elle était située sur quelques centaines d’acres de tas d’ordures grouillant de mouettes. C’était un endroit pitoyable peuplé de malheureux et de miséreux gagnant péniblement leur vie en faisant du porte-à-porte pour récupérer des cartons et des vieux journaux qu’ils revendaient ensuite pour un penny la livre, au mieux. Il y avait sur leur visage le désespoir des chiffonniers du Moyen Âge.

« Tu veux que je demande à mon père s’il peut trouver à ton papa un boulot sur un pipeline ?

– Mon vieux pense que ton papa lui parle comme à un nègre. Ce sont ses propres mots.

– C’est ridicule.

– Si tu ne me vois pas pendant un moment, ce n’est pas parce que je me serai engagé, dit-il.

– Tu vas quelque part ?

– En taule, je me suis fait quelques relations. Tu te souviens des Mexicains pendant la garde à vue ?

– Ces types sont des pachucos. Ils sont capables de t’étriper du foie jusqu’aux yeux.

– Tu as été à une réunion du KKK, récemment ?

– Tu sais de quoi je parle, répondis-je, rougissant.

– See you later alligator. Surveille bien ta queue. Oops, trop tard. Comment va Valerie ? »

Je raccrochai.

J’adorais l’été. Les orages de l’après-midi étaient de ceux qui donnent envie de rester dehors sous la pluie. Quand le ciel s’éclaircissait et redevenait d’un bleu doux, les nuages à l’ouest étaient comme des bandes de feu ou, parfois, comme des tas de prunes et de pêches. Chaque jour nouveau, quoi qu’il arrivât, était l’occasion d’une fête. Et la joie que je ressentais était facile à expliquer : non seulement j’étais amoureux de la saison, mais j’aimais Valerie Epstein et je savais que Valerie m’aimait.

J’aimais son odeur, la douceur de sa peau et la façon dont ses yeux se plissaient quand elle riait. Les soirées étaient trop courtes pour faire toutes les choses qui semblaient avoir été créées spécialement pour nous deux. Quoi que nous fassions, c’était une aventure. Nous allions à la patinoire dans l’un des quartiers les plus pauvres de Houston, aux matches de base-ball au Buffalo Stadium, aux concerts de R&B à l’auditorium municipal où les Blancs devaient s’asseoir au balcon, parce que les meilleures places et la piste de danse étaient réservées aux Mexicains et aux gens de couleur.

Pour un dollar et un quarter, nous avons vu B. B. et Albert King, Big Mama Thornton, Johnny Ace. Un vendredi, nous avons roulé jusqu’à Galveston et au Balinese Club, tenu par la famille Maceo sur une jetée de deux cents mètres. La lune était haute, le golfe d’un vert ardoise, les vagues cognaient les piliers. L’entrée était encadrée de néons et festonnée de lanternes japonaises, le ciel noir et semé d’étoiles, l’air lourd de l’odeur d’une tempête imminente. Nous entendions la musique d’un orchestre de danse.

Alors que nous nous apprêtions à entrer, Valerie me prit la main. « C’est vraiment chic, hein ?

– Ouais. Frank Sinatra y a chanté.

– Tu plaisantes ?

– Et Bob Hope y a joué, aussi. »

Elle commença à entrer, me tirant par la main. Sans savoir pourquoi, j’hésitais. Ce n’est pas parce que la boîte appartenait à la famille Maceo. Ils possédaient des casinos, des salles de bingo, des boîtes de nuit, des restaurants, les machines à sous des bars à bière dans toute l’île. Je sentais une vibration dans ma poitrine, la pression sur ma tempe réapparaissait, signaux d’avertissement que j’éprouvais parfois avant l’une de mes crises. Je jetai un coup d’œil sur le boulevard. « On pourrait aller au Jack Tar faire un gros dîner de crevettes frites.

– Il n’y a pas de fruits de mer, ici ? J’ai toujours entendu dire que c’était réputé pour ça.

– C’est vraiment bon, c’est vrai », dis-je en me touchant légèrement le côté de la tête.

La porte d’entrée s’ouvrit. Un homme blond en smoking d’été et une femme splendide apparurent en haut des marches, les cheveux pleins de confettis. L’orchestre venait de se lancer dans « Tommy Dorsey’s Boogie-Woogie ». Valerie étrennait une nouvelle robe blanche.

« Allons-y, dis-je. Je te montrerai les photos de Sinatra et de Hope, sur le mur. »

Pourquoi avais-je hésité ? Ce n’était pas la boîte en elle-même ; c’était l’environnement. Galveston était le territoire réservé de la Mafia. La boîte me rappelait une chose que Grady Harrelson avait dite devant l’église, que Vick Atlas voulait nous tirer attachés au bout d’une chaîne accrochée à son pare-chocs, Saber et moi. J’avais du mal à me sortir cette image de la tête et, essayant vainement d’éviter de ressusciter le mal, je n’avais parlé de ce qu’avait dit Grady ni à mon père ni à Saber.

À l’extrémité de la jetée se trouvait un casino. N’y étaient admis que des clients choisis et les flambeurs. Mais n’importe qui pouvait s’asseoir aux tables et aller sur les pistes de danse qui se télescopaient, salle après salle, jusqu’à la zone du casino. Sept marins français dansaient ensemble, pas rasés, leurs bérets sur la tête. Nous trouvâmes une table à côté d’une fenêtre ouverte, d’où nous sentions l’odeur du sel dans le vent, et entendions les vagues frapper les piliers sous le bâtiment. Sur notre nappe à carreaux, il y avait une bougie dans un chandelier de verre en forme de cheminée, et de l’argenterie roulée dans des serviettes rouge vif. Valerie tendit la main et prit la mienne. Jamais je ne l’avais vue aussi heureuse. Nous avons commandé des cocktails de crabe, un plateau avec des échantillons de tout ce qu’il y avait sur le menu et un pichet de thé glacé sur lequel flottaient des feuilles de menthe.

C’est alors que je le vis, de la même façon qu’on remarque une personne qui détonne parmi une réunion de gens ordinaires, de la même façon qu’on prend note d’un sourire qui ne correspond pas aux yeux de quelqu’un, de la même façon qu’une poignée de main huileuse peut vous envoyer une vague de nausée le long des bras et jusque dans le ventre.

Elle suivit mon regard. « Il me dégoûte, dit-elle.

– Tu l’as déjà vu ?

– Il allait à tous les matches Reagan – San Jacinto. Personne n’avait envie de l’y voir, en particulier les majorettes. Il essayait toujours de les peloter. »

Vick Atlas nous regardait depuis une table de l’autre côté de la piste de danse, avec un grand sourire malgré le bandeau noir qu’il avait sur un œil. Il agita les doigts. Je fis semblant de ne pas le voir. « Allons danser.

– Je pense qu’on ne devrait pas bouger.

– Pourquoi ?

– Il va essayer de s’immiscer.

– On lui dira d’aller se faire voir. »

Nous avons dansé, puis sommes revenus à notre table. Une bouteille de champagne, verte, nous attendait dans un seau à glace en argent. J’appelai le serveur. « Ça doit être pour quelqu’un d’autre.

– Non, monsieur. C’est Mr Atlas qui vous l’envoie avec ses compliments. » Le serveur portait une veste blanche amidonnée, un nœud papillon noir et un pantalon noir remonté sur les hanches. « Je crois que ça ferait plaisir à Mr Atlas que vous la buviez.

– Nous sommes des baptistes purs et durs. Dites à Mr Atlas que nous apprécions son geste. »

Le serveur prit le seau des deux mains, impassible, et se dirigea vers le bar en prenant soin de ne pas regarder dans la direction d’Atlas.

« Tu n’aurais pas dû faire ça, dit Valerie.

– On n’a pas de place sur la table, dis-je. Voilà nos plats qui arrivent. »

Nous commençâmes à manger, gardant l’un et l’autre l’œil sur notre assiette. Je sentis, plus que je ne vis, Atlas s’approcher de notre table. Une ombre tomba sur mon bras. « Comment ça va ? dit-il.

– Ça va très bien, répondis-je.

– Tu n’aimes pas le champagne ?

– Pas ce soir.

– Parce qu’au Copacabana, je t’ai vu boire de la bière. Vous voudriez peut-être une bière, tous les deux. Que diriez-vous d’une bière allemande ? »

Je ne répondis pas. Valerie mangeait par petites bouchées, les yeux baissés.

« Non ? dit-il. En regardant par la fenêtre, vous verrez les poissons appâts bondir dans les vagues. C’est parce qu’un requin ou un barracuda les pourchasse. Le monde est dur, par ici. Sous l’eau, je veux dire.

– C’est vrai que ces barracudas sont des sales types, dis-je.

– Pas aussi sales types que certains que je connais. De vrais minables. Que penses-tu de mon bandeau ? »

Je cessai de manger et regardai la flamme brûlant à l’intérieur de la cheminée de verre du chandelier. « Je n’ai pas remarqué.

– Que faut-il faire pour attirer ton attention ? Je risque de finir avec une orbite vide.

– Je suis désolé de l’apprendre.

– Je suppose que c’est la vie. C’est comme ça que tu vois les choses ? Juste un coup de malchance ?

– Ce n’est pas moi qui t’ai fait ça, Vick.

– J’ai dit que c’était toi ?

– Laisse-nous tranquilles, dit Valerie.

– Tu t’appelles Valerie Epstein, dit-il. Tu es à Reagan. Je connais certaines de tes copines. »

Elle regarda par la fenêtre les vagues qui gonflaient, aussi noires et lisses que de l’huile sous la lune, la lumière du chandelier vacillant sur son visage. Elle avait les joues rouges, comme brûlées par le vent.

« Si tu me lâchais un peu, Vick ? dis-je.

– Que je te lâche ? OK, Eustache. Je te posais juste une question à propos de mon champagne. Je pensais que peut-être tu n’aimais pas l’année. La prochaine fois, je t’offrirai du thé glacé. Vous voulez bien danser avec moi, Miss Valerie ?

– On est en train de manger, répondit-elle.

– Quand vous aurez fini, je veux dire. Je veux danser avec vous. T’es d’accord, Aaron ?

– Partons, me dit Valerie.

– Non, dis-je.

– Non, il dit. Bien joué, Aaron. Tu sais te tenir droit. Tu sais que quelqu’un a piqué la décapotable rose de Grady, cette nuit ?

– Non, je l’ignorais.

– Un expert. Il n’y a pas beaucoup de gens capables de court-circuiter une Caddy. Grady est désespéré.

– C’est à briser le cœur, dis-je.

– C’est pour ça que mon père a demandé à certains de ses amis de chercher le type qui a fait ça. Je peux m’asseoir, en attendant qu’on danse ?

– Qu’est-ce que tu veux, Vick ? On ne t’a jamais fait de mal.

– Ça, je le sais maintenant que tu me l’as dit. Si un type comme toi me dit quelque chose, je sais que je dois le croire. Sa parole est en or. Elle vient du cœur. Il ne me raconterait pas de craques. » Il tira une chaise d’une autre table et s’assit. « Où est le petit Bledsoe, ce soir ? demanda Atlas. Toujours au trou ? Ou bien il est sorti, et il prépare un mauvais coup ? Quel numéro !

– Il faut qu’on y aille, dit Valerie.

– Attendez un peu, petite dame, dit Atlas. Il faut qu’on danse. Personne croira à une histoire pareille. Je rencontre Aaron, je perds un œil à cause de lui, et ensuite je danse avec sa nana. À condition que ça le dérange pas, je veux dire. À toi, ça te va, hein, Val ?

– Qu’est-ce que tu as demandé, à propos de Saber ? dis-je.

– C’est un mec fascinant. J’ai entendu dire que la plupart des pièces de sa bagnole sont des pièces volées. Un type qui vole des pièces de bagnole n’est sans doute qu’à un pas de piquer toute la voiture. Mais tu ne traînerais probablement pas avec un mec comme ça. Donne-moi ta réponse à propos de notre danse, tu veux bien ? Ma dame à moi m’attend. Tu la connais. »

Je suivis son regard qui balayait la piste de danse. À une longue table, dans le coin, Cisco Napolitano était assise en compagnie d’un groupe de gens qui semblaient arriver droit de Miami. Elle portait une robe du soir sans bretelles, noire, et un chemisier rose. Pendant une seconde, je crus qu’elle me retournait mon regard.

« Alors, Aaron ? dit Atlas. Et je ne parle pas d’un slow. On attendra une danse rapide. J’adore le bop. Le jitterbug, c’est ringard ; le bop, c’est branché. Il existe même un bop crasseux, tu savais ça ? On peut en danser un, Valerie. Toi et moi. Un bop normal, je veux dire.

– Je ne veux pas danser avec toi, dit Valerie. C’est bien clair ? Et quitte notre table, s’il te plaît.

– La dame est directe. Je respecte ça. Dommage que tu sois pas monté au créneau, Aaron. » Il se pencha près de moi. Je sentais son haleine sur ma joue. « Mais ça n’a pas d’importance. On est potes. Hein ? Dis-moi quelque chose. Le vrai pote, c’est le pote pour la vie. » Il adressa un grand sourire à Valerie et me passa un bras sur l’épaule. Inconsciemment, je mis la main sur le couteau à viande posé à côté de mon assiette. Il secoua légèrement le bras. Je sentais l’odeur fétide de son aisselle. « Amis ?

– Ouais, dis-je, regardant doit devant moi.

– C’est comme ça qu’on parle, Charles. »

Il retira son bras. Je pensais que c’était terminé. J’aurais dû me douter du contraire. Il suça son doigt, me le mit sur la tempe et enfonça sa salive dans mon oreille.

Jamais je n’avais éprouvé une telle répulsion, une telle impression de viol. Je donnai à Atlas un coup de coude au visage et, en même temps, m’enfonçai ma serviette dans l’oreille. Mentalement, je me voyais le tabasser, réduire son visage en compote, lui casser les côtes comme des bâtonnets d’esquimaux. Mais je ne fis rien de tout ça. Je ne fis pas couler le sang. L’orchestre faisait trembler les murs avec « One O’Clock Jump » ; personne, ou presque, n’avait remarqué ce qui se passait à notre table.

Valerie me tendit sa serviette. Je la plongeai dans mon verre d’eau, et me lavai l’oreille. Atlas, par ailleurs imperturbable, appuyait les doigts sur sa pommette. Puis je compris qu’il avait payé un prix auquel il ne s’attendait pas. Son bandeau était tombé de son œil, exposant la véritable nature de sa blessure. L’œil était un orbe bleu de la taille d’une pièce de monnaie, suintant, soit à cause de l’infection, soit à cause des médicaments, soit à cause des deux, mais la peau qui l’entourait n’était ni coupée, ni contusionnée, ni recousue ; elle était plissée, et sa paupière cautérisée. L’œil d’Atlas avait été brûlé, et non pas frappé par une brique.

« C’était un pétard, dis-je.

– Un pétard ? De quoi tu parles ? dit-il en remettant son bandeau en place d’un coup sec.

– Vous jetiez tous des pétards, dis-je. Peut-être des Baby Giants ou des M-80. Un pétard t’a explosé au visage. Grady et toi, vous vous êtes foutus de nous, Vick.

– Tu viens de reconnaître que tu étais dans le parc, gros malin.

– Barre-toi de notre table. Si tu ne le fais pas, je vais te faire un truc qui t’embarrassera pour le restant de tes jours. »

Il y eut un silence. Son bon œil devenait humide. Sa lèvre inférieure commençait à gonfler là où mon coude l’avait touchée. « Tu vas faire quoi ?

– Pas la peine que tu le saches. Tous ceux qui verront ça se le rappelleront. »

L’orchestre acheva « One O’Clock Jump ». Vick se retourna vers l’estrade, comme si, on ne sait pourquoi, elle contenait la solution à son problème. « Je vais laisser passer ça pour l’instant. Mais tu me reverras.

– Non, tu enverras quelqu’un d’autre. Vous êtes tous pareils, les gars. Vous ne faites jamais les trucs vous-mêmes. »

Il se leva et regarda autour de lui comme si de rien n’était. « Bonne nuit, Miss Val. Vous avez de la classe. Et je respecte beaucoup ça. Si vous avez besoin de quelque chose, dites-le-moi. C’est un honneur pour moi de m’être assis à votre table. »

Il attendait qu’elle réponde. Elle regarda son assiette.

« Qu’il en soit ainsi, dit-il. Bonne nuit à tous les deux. Je reverrai peut-être Aaron. Ou peut-être pas. Qui sait ? L’univers est grand, par ici.

– Pas assez, dis-je.

– On verra, petit malin. »

L’orchestre se remit à jouer. Pour retourner à sa table, Atlas traversa la piste au lieu d’en faire le tour.

Valerie leva la tête et ouvrit les yeux. « Jamais de ma vie je n’avais vu une chose pareille. C’est quoi, ce truc embarrassant que tu voulais faire ?

– Rien. »

Elle me regarda un long moment. « Tu es le meilleur garçon que j’aie jamais connu. »

Il y a des compliments qu’on n’oublie jamais et dont on ne parle jamais à personne ; au contraire, on les dissimule en un endroit invisible, et pendant toute la vie, quand le monde autour de vous part en lambeaux, on les ressort et on les relit pour réapprendre qui on est.

OceanofPDF.com