Les jaloux
Épilogue
Le courant revint et une maison après l’autre se remplit de lumière, comme si l’Ange de la Mort n’avait pas d’emprise sur cette forêt urbaine gris-vert, à la lisière du monde industriel. Je rentrai dans la maison et appelai la police. Puis je passai un second appel, dont je parle ici pour la première fois.
« Allô ? dit-elle.
– Salut, Miss Cisco.
– Aaron ? Dans quel pétrin t’es-tu encore fourré ?
– C’est une longue histoire. Vous avez une clef de la maison de Grady Harrelson ? »
Elle garda le silence avant de répondre. « À ton avis ?
– L’inspecteur Jenks dit qu’il projette de se rendre au Mexique. Je parie que ça lui plairait d’y aller dans une Caddy décapotable. Rose. Vous la trouverez dans le sous-sol de Grady. »
Il y eut un nouveau silence.
« Vous m’avez entendu, Miss Cisco ?
– Où est Grady ?
– Il vient de se tirer le cul d’ici. À pied. Je ne pense pas qu’il revienne avant un moment.
– Que s’est-il passé, Aaron ?
– Vick Atlas s’est fait déchiqueter par les tueurs des Atlas. Vick a tiré une balle dans le pied de mon ami Saber. Lui et Grady s’apprêtaient à nous mettre à la décharge, dans un compacteur, après que Vick m’aurait tiré au bout d’une chaîne derrière sa voiture.
– Tu es en train d’inventer.
– Comme vous voulez. Dans quelques minutes, il va pleuvoir des flics et des journalistes. Si la Caddy vous intéresse, à votre place, je viendrais un peu plus tard. Je doute qu’ils y fassent attention.
– Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
– Il faut bien s’amuser un peu », dis-je.
Je n’ai jamais revu Grady. Il évita l’inculpation en retardant l’instruction judiciaire et, pour finir, en faisant banqueroute. Certains disent qu’il était terrorisé par Jaime Atlas et ses gardes du corps, qui le tabassèrent, le violèrent, et le laissèrent nu dans un caniveau. Cinq ans plus tard, j’entendis raconter qu’il avait épousé une ancienne actrice qui produisait des films porno, et qu’il vivait dans les collines d’Hollywood. En 1967, on le trouva mort dans un hôtel de East Fifth Street, à Los Angeles, une aiguille dans le bras.
Dix-huit mois après la fusillade, je reçus une lettre de Mexico :
Comment ça va, petit ? J’espère que ta vie est repartie droite. Je ne
peux pas vraiment dire que c’est mon cas, mais au moins je ne me mets
plus de saloperie dans le bras. Tu étais un gentil gosse et plusieurs fois
tu m’as un peu excitée, et je m’en excuse, mais, hé, la normalité n’a
jamais été mon point fort, ce qui ne semble pas beaucoup déranger
M. Il me dit de te saluer et de tenir bon jusqu’à la sonnerie. On lui fait
des rayons et je mets des antirides, mais grâce à tu-sais-qui, nous avons
des tonnes d’argent. Est-ce que je regrette d’avoir été dans la pègre ? Il
faudrait que j’y réfléchisse. Comme le disait Benny : « Putain, c’est
quand même mieux que de pousser un chariot de bagels. »
La lettre n’était pas signée.
Saber arrêta le lycée au cours du semestre d’automne, et s’engagea dans l’armée. Au printemps 1953, il fut porté disparu à Pork Chop Hill. Son nom apparut une fois sur une liste de prisonniers de guerre à Panmunjon, mais il ne fut pas rapatrié, et on n’apprît plus jamais rien de lui. On parlait de soldats américains à qui on avait fait traverser le Yalu pour les transférer en Chine, et même en Union soviétique, où on les utilisait pour des expériences médicales. Le père de Saber mourut et sa mère alla travailler dans un magasin de disques de West University, et pendant des années elle écrivit des lettres au gouvernement et parlait à qui voulait bien l’entendre du destin de son fils, jusqu’à ce qu’elle devienne folle. J’ai toujours voulu croire que Saber avait survécu, que le bouffon du folklore qui avait vécu parmi nous et passé sa bite par un trou dans le plafond au-dessus de la tête de Mr Krauser était toujours par là, semant la pagaille, ridiculisant les gens solennels et arrogants, vengeant le reste d’entre nous. Et c’est de cette façon que je continuerai de penser à lui.
L’année suivante, le vice-président de l’entreprise de mon père l’invita à une chasse au canard à Anahuac. Il le lui proposa en raison des façons polies de mon père, et de sa capacité à parler à des gens de son entreprise quel que soit leur niveau, et quel que soit le sujet. Mon père considérait ce voyage comme une obligation professionnelle, pas comme un plaisir. Sur le chemin du retour à Houston, il dormait sur le siège passager de la Cadillac du vice-président. Il était tard, la nationale était blanche de brouillard. Le vice-président prit mal un virage et rentra dans l’arrière d’un camion délabré. Pour une raison qui resta inexpliquée, le chauffeur du camion n’avait pas mis de réflecteurs ni de feux sur la chaussée pour signaler l’accident aux véhicules qui circulaient. Mon père fut transporté par avion à Houston. Il mourut le lendemain d’une thrombose, tandis que j’étais en route, venu du lycée pour me trouver à son chevet.
Ma mère vécut jusqu’à cent deux ans, sans rien demander à personne, et s’occupa d’elle-même jusqu’à la fin. Je devins écrivain ; je ne devins pas musicien. Mais Loren Nichols, si, et depuis la scène du Grand Ole Opry, il nous dédia une chanson, à Valerie et à moi.
Et Val et moi, à propos ? Il existe un certain type d’amour qui est éternel. Il n’est pas marqué par les vœux du mariage, ni par la norme sociale, ni par le sexe, ni par l’âge des parties. C’est un amour qui n’a même pas besoin d’être verbalisé. Sa présence dans votre vie est un fait aussi évident que le lever du soleil le matin. On n’a pas besoin d’en discuter, ni de l’expliquer, ni de le justifier. Le partenaire entre dans votre cœur et y reste pour le restant de vos jours. Le lien n’est jamais rompu, pas plus qu’on ne peut se séparer de son corps et de son âme.
À l’âge de dix-sept ans, Valerie et moi étions devenus une seule personne, incapables de prendre du plaisir sans la présence de l’autre. Les changements dans nos vies, les séparations géographiques, le poids du temps sur nos corps, rien jamais n’affecta le contrat et le lien établis dans notre jeunesse ; au fil des ans, ni l’un ni l’autre ne connut une tragédie, ne dut porter un fardeau, ne fêta un succès, sans que l’autre y fût mêlé. À la moindre respiration, je sentais Valerie Epstein à mon côté.
Je suppose que, maintenant, j’ai appris que le passé peut être une prison. Mais il y a des souvenirs dont on ne se délivre jamais. Ils restent peints dans l’atmosphère. Ils vous reviennent dans une chanson, dans un crépuscule sur l’océan, dans un palmier qui se raidit dans le vent. Quand j’entends parler de guerres, ou de rumeurs de guerres, et que je suis las des côtés destructeurs de mes semblables, je pense à Valerie Epstein assise à côté de moi dans ma bagnole le dernier jour de l’été 1952, tous deux dévalant dans un grondement le boulevard de Galveston Island, le soleil comme une boule fondue plongeant dans le golfe, les vagues d’un vert d’ardoise ourlées d’écume avant d’exploser sur la plage en une brume iridescente. Les étoiles étaient déjà apparues, le drive-in où nous nous étions rencontrés enveloppé de néons jaunes et rouges, les voitures garées sous la canopée brillant à la lumière comme un sucre d’orge. Quand elle se rapprocha de moi et appuya sa tête contre mon épaule, ses mains serrant mon bras, je sus que nous ne mourions ni l’un ni l’autre, que la vie était une chanson, de nature éternelle, et que l’odeur et les secrets de la création se trouvaient dans le fracas de chaque vague qui montait en crête avant de reculer dans le golfe. Je sus aussi que les dons du ciel et de la terre resteraient toujours là où ils avaient toujours été, au bout de nos doigts et dans l’éclat que nous voyons dans les yeux de ceux que nous aimons.
OceanofPDF.com