Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 18 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 16

16

 

 

Ça commença avec ma mère. Certains jours, elle quittait tôt son travail et prenait le bus jusqu’à une clinique où elle parlait avec un psychologue. Là, il lui arrivait de voir le gosse bizarre et efféminé qui s’appelait Jimmy McDougal. Pauvre Jimmy. Il était la cible des plaisanteries de tout le monde, bon gosse, maladroit et crédule si quelqu’un lui manifestait la moindre gentillesse. Il était dans un coin de la salle d’attente, les mains entre les cuisses, les yeux baissés comme s’il s’était fait pipi dessus. Ma mère s’assit à côté de lui, et lui mit la main dans le dos. « Qu’est-ce qui ne va pas, Jimmy ? Ça ne peut pas être aussi grave que ça, non ?

– Non, m’dame, dit-il, ses semelles tapotant le sol. Ça va super.

– Tu n’as pas à dissimuler des choses, Jimmy. Tu veux bien me dire pourquoi tu es tout le temps soucieux ? »

Il secoua la tête de façon catégorique. « Tout va très bien. C’est sûr, madame Broussard.

– Mr Krauser t’a fait du mal ?

– Mr Krauser m’emmène aux matches de base-ball, et fait du basket avec moi à la YMCA. Enfin, c’est ce qu’il faisait.

– Dis-moi la vérité, Jimmy. »

Il se voûta, les articulations blêmes. « Je ne veux plus parler de tout ça, madame Broussard.

– Viens à la maison avec moi. On va vider l’abcès. J’ai déjà averti Mr Krauser.

– Oh, madame Broussard, je ne veux pas que vous fassiez une chose pareille.

– J’ai dit à ce pervers qu’il ferait mieux de te laisser tranquille, et que sinon je m’occuperais de lui à coups de cravache.

– J’ai déjà des ennuis, madame Broussard. Je ne peux pas en supporter plus.

– Pourquoi as-tu des ennuis ?

– Il m’arrive de dire des choses qu’il ne faut pas. Je me répète la chose que je dois dire, mais je dis toujours faux. Ça n’a pas d’importance. Je finis par paraître idiot.

– C’est ta casquette de base-ball ?

– Oui, m’dame.

– Mets-la », dit-elle.

Ils prirent un bus bondé au milieu de la circulation, des fumées de diesel et d’une chaleur de 38 °C en Alabama de l’Ouest, descendirent au niveau du glacier où mon père buvait, et marchèrent jusqu’à notre petite maison de brique, couverte de lierre, sur Hawthorne Street. Je m’apprêtais à partir pour les Heights et la maison de Loren Nichols quand ils franchirent la porte.

« Aaron, prépare-nous de l’eau glacée pendant que je discute avec Jimmy », dit ma mère. Elle retira la longue aiguille de sa toque, ôta son chapeau et alluma le ventilateur au plafond du salon.

« Que se passe-t-il ? dis-je.

– J’ai croisé Jimmy à la clinique, et maintenant on va parler un peu, tous les deux. »

J’allai à la cuisine, mais par la porte ouverte j’entendais le moindre mot.

« Je reconnais ces signes, Jimmy. Où cet homme t’a-t-il touché ?

– C’était un accident. La première fois, je veux dire.

– La première fois qu’il t’a touché ?

– Je prenais une douche chez lui. Nous nous étions entraînés. Il attendait que j’aie fini avec la douche pour prendre la sienne. On s’est rentrés dedans quand je sortais.

– Quand tu sortais de la douche ? dit-elle. Tu étais déshabillé ?

– Si j’étais…

– Tu étais nu ?

– Oui, j’étais nu. Il m’a presque renversé. Il m’a redressé. C’est à ce moment-là qu’il s’est penché et que ça m’a touché. Par accident.

– Ça ? Tu veux dire…

– Oui, m’dame.

– Et ensuite il l’a fait une autre fois, mais pas par accident ?

– La semaine suivante, j’étais resté chez lui. Je me suis réveillé au milieu de la nuit, sur le divan. Il faisait quelque chose.

– Tu n’as pas à m’en dire plus, Jimmy.

– Si, il le faut, madame Broussard. Il me frottait la jambe. Il m’a dit que j’avais une crampe, et que je hurlais en dormant.

– C’est bon, Jimmy. Où est l’eau glacée, Aaron ? »

Je ne voulais pas entrer dans le salon. Je ne voulais pas susciter chez Jimmy plus de honte, plus de gêne. À cette époque, nous n’avions pas de moyens adaptés pour dénoncer les viols ou la pédophilie. En général, on mettait tout sur le dos de la victime, ou on l’accusait de mensonge ; on enterrait le problème, et quiconque le soulevait à nouveau était condamné.

Je mis deux verres d’eau glacée sur un plateau que je posai dans le salon, puis m’assis sur les marches de brique de la porte cochère en compagnie de Buggs, Snuggs, Skippy et Major. Les fenêtres étaient ouvertes, et j’entendais toujours ma mère qui parlait avec Jimmy.

« Vous n’avez pas l’intention de le dénoncer, n’est-ce pas ? dit-il.

– Je suis tellement en colère que, pour l’instant, je ne sais pas.

– Il ne le fera plus. Il en a fini avec moi à cause de cette femme.

– Quelle femme ?

– Miss Cisco. Elle a une Rocket Eighty-Eight, et elle vient de Las Vegas ou de par là-bas. Mr Krauser a dit qu’il passerait la plus grande partie de son temps avec elle, et que je ne devais plus venir traîner chez lui. Et ensuite elle l’a jeté. Je suis content.

– Elle a rompu avec lui ?

– J’étais là quand elle l’a fait. J’étais allé récupérer ma bicyclette. Il avait dit qu’il la réparerait, et ensuite il l’avait accrochée à un clou dans son garage. Elle a dit qu’il avait rompu sa promesse d’envoyer des garçons dans un camp de jeunesse, et qu’il était sur la liste de m… de Clint Harrelson.

– Sa quoi ?

– C’est un gros mot.

– Je pense que je survivrai !

– Elle a dit que Mr Krauser était sur la liste de merde de Clint Harrelson.

– Je me fiche de tout ça. Mais je ne me fiche pas de toi, Jimmy, et de ce qui t’est arrivé. On va avoir une petite conversation avec Mr Krauser. »

La personnalité obsessionnelle de ma mère était passée en surmultipliée. Je savais que ça finirait mal. Je me levai et entrai dans le salon par la porte-moustiquaire, sur le côté. « Mère, je pense qu’on devrait ramener Jimmy chez lui, et oublier tout ça.

– Il n’en est pas question. Conduis-nous chez Mr Krauser, Aaron.

– C’est une mauvaise idée, mère. Mr Krauser ne va pas changer ses habitudes parce qu’il se fait engueuler.

– Il n’y a qu’une manière de traiter les petits Blancs minables, répondit-elle. Comme des petits Blancs minables. En plus, cet homme n’est pas seulement un petit Blanc minable, c’est un pervers. Et maintenant, conduis-nous, je te prie.

– Oui, m’dame. »

Les événements qui suivirent restent encore parmi les plus gênants et les plus tragiques de ma vie. Même aujourd’hui, j’ai du mal à écrire à leur propos.

Je nous conduisis tous les trois à la maison-bunker de Mr Krauser, ma mère sur le siège passager et Jimmy McDougal à l’arrière. Avec son grand front, ses fins cheveux blonds, sa peau d’un blanc laiteux et ses sourcils presque invisibles, il ressemblait à une créature venue de l’espace prise au piège et enfermée dans une cage. Ma mère avait sa cravache sur les genoux.

« Tu ne vas pas te servir de ça, hein ? dis-je.

– Ça dépend de lui », répondit-elle.

Je me garai le long du trottoir devant chez Mr Krauser.

« Non, dans l’allée, dit-elle. Pour qu’il n’essaie pas de s’enfuir avec sa voiture. »

Quand j’eus coupé le moteur, elle se pencha, klaxonna, sortit de la voiture, et cogna contre la porte de Mr Krauser. Quand il ouvrit, il portait un costume bleu marine et une chemise habillée, sans cravate. Il avait les cheveux humides et bien peignés, comme s’il se préparait à sortir. Je n’ai jamais vu personne d’aussi estomaqué.

« Sortez, monsieur Krauser, dit ma mère.

– Vous ne voulez pas entrer ? dit-il.

– Non, je ne veux pas entrer. Venez ici tout de suite, et faites vos excuses à ce garçon. Et vous ferez aussi la promesse, devant moi, devant lui, devant Aaron, devant Dieu, et devant quiconque vous entendra, de ne plus jamais vous approcher de lui. »

Je voyais dans les yeux de Mr Krauser de la confusion et de la peur. Mais il se passait aussi autre chose, de bien pire, dans sa psyché ou son métabolisme. J’étais trop jeune pour comprendre à quel point la mortalité peut, sans cause apparente, s’insinuer dans la vie d’un homme qui aurait dû être dans la fleur de l’âge. Sa peau, grise, commençait à s’affaisser ; il avait des poils dans les oreilles et dans le nez ; il avait boutonné sa chemise de travers. Il donnait l’impression d’avoir traversé la longue nuit de l’âme.

« Je m’apprêtais à aller chez le médecin, dit-il.

– Vous feriez sans doute mieux d’appeler votre confesseur, dit ma mère.

– Aaron, Saber et toi, vous vous êtes introduits dans ma maison, n’est-ce pas ? Dis-moi la vérité. Je ne t’en voudrai pas. Il faut que je le sache.

– Non, on n’a pas fait ça, monsieur Krauser.

– Sortez immédiatement, espèce de salaud, ou je viens vous chercher, dit ma mère.

– Mère, je t’en prie », dis-je.

Les voisins d’à côté étaient sortis de chez eux. Le facteur et une femme sur son porche, de l’autre côté de la rue, avaient les yeux fixés sur nous. Dans la rue, une voiture ralentit, le chauffeur et une femme nous regardèrent.

« Allez au diable », dit ma mère. J’étais sûr qu’en cet instant elle ne s’adressait plus à Krauser, mais à un personnage de son passé, un homme dépourvu de traits qui l’avait violée dans son sommeil.

Elle donna le premier coup de cravache sur son visage, puis le fouetta méthodiquement, le cinglant partout où elle le pouvait. La cravache était raide et dure, le cuir cousu très serré autour d’une baguette de métal, avec un nœud tressé à l’extrémité. Krauser se mit les mains en coupe sur la tête comme s’il était attaqué par des guêpes. Pour la forcer à arrêter, je dus plaquer les bras de ma mère sur ses flancs.

Nous abandonnâmes Mr Krauser en sang devant sa porte et retournâmes à la maison, tous silencieux, sous le choc de ce que nous avions fait ou vu.

Une fois à la maison, ma mère alla dans la salle de bains, la verrouilla et resta là. Quand mon père revint du travail, je lui racontai ce qui s’était passé. Il frappa à la porte de la salle de bains, les yeux baissés. Comme il n’obtenait pas de réponse, il mit son chapeau et alla chez le glacier.

Cette nuit-là, Mr Krauser parvint à s’introduire dans l’un des immeubles les plus hauts du centre de Houston. Puis il monta dans une cage d’escalier, et trouva une sortie de secours qui ouvrait sur le toit. Il plongea de quinze étages sur le ciment.

Le lendemain matin, je parlai à Saber au drugstore Costen. « C’était presque comme s’il avait préféré que ce soit nous qui ayons mis en pièces ses diplômes et ses médailles, plutôt que quelqu’un d’autre.

– Pourquoi il aurait voulu que ce soit nous ? dit Saber qui, avec une paille, aspirait un milk-shake à la fraise.

– Parce qu’il pensait que c’était quelqu’un envoyé par Clint Harrelson ou ses amis.

– Pourquoi ils auraient fait ça ?

– Je n’ai pas de réponse, Sabe. Ma mère n’est pas allée travailler. Elle est restée à la maison, et elle s’est rendue à l’église. Elle ne va jamais à l’église.

– Tu crois que Krauser n’a pas dormi pendant qu’on était en prison ? Tu crois que ça le préoccupait, que mon père se soit fait virer ? Il était en affaires avec le vieux de Grady Harrelson. Ils méritent tous ce qui leur arrive. »

Par la fenêtre, je voyais nos deux bagnoles dans le parking. Par hasard, nous nous étions garés l’un à côté de l’autre, nos capots dans des directions opposées. Une Studebaker était garée à côté de la caisse de Saber. Deux Mexicains en drapes se trouvaient sur le siège avant, portières ouvertes pour laisser entrer la brise.

« Hier, j’ai vu Jenks, dis-je. Il m’a posé des questions sur toi. »

Saber leva les yeux. Un gros ventilateur électrique oscillait près de l’éventaire des bandes dessinées, chaque souffle en feuilletant des centaines de pages. « Qu’est-ce que tu lui as dit ? demanda-t-il.

– Rien d’important.

– De toute façon, il peut aller se faire foutre.

– Ne fréquente pas ces types-là, dis-je.

– Quels types ?

– Ceux qui sont dans la Studie. »

Il poignarda son milk-shake avec sa paille.

« Ils l’ont piquée ? demandai-je.

– Qui va aller piquer une Studie ?

– Quelqu’un qui sait qu’elles sont déjà des pièces de collection. »

Il jeta un coup d’œil sur le parking, puis me regarda. Je pensai qu’il allait dire quelque chose suggérant que l’ancien Saber était toujours avec moi. Allez, Sabe. Deux ou trois mots. Ou juste un.

Mais je n’entendais pas d’autre son que celui des bandes dessinées feuilletées par le vent. Par la fenêtre, je regardai les deux Mexicains. Ils se détendaient, les sièges poussés en arrière, les yeux fermés. Ils avaient déboutonné leurs chemises, exhibant les poils et les tatouages sur leur poitrine. Pendant un instant, je les détestai, ou du moins je détestai ce qu’ils représentaient.

« Pourquoi tu les regardes comme ça ? dit Saber.

– Ce sont des fournisseurs de drogue, dis-je. Pires que des maquereaux. Ils trahissent leur peuple.

– Qui sont les pires ? Les mecs qui sont nés dans un champ de haricots, et qui passent leur vie à se faire traiter de chicanos ou de métèques, ou des tas de merde comme cet inspecteur qui a essayé de nous coincer ?

– Pourquoi est-ce que Krauser préférait croire que c’était nous qui étions entrés dans sa maison ?

– Quand on aura un peu de temps, on pourra le déterrer et lui poser la question. »

Je me levai. « À un de ces jours, Sabe.

– Aaron ? » dit-il.

Il tira une longue gorgée du fond de son milk-shake presque à sec. Je lui souris. Dis-le, Sabe. Sois le gamin pur que tu es. Sois mon pote de toujours.

« À Reynosa, j’ai perdu ma virginité, dit-il. Être hors la loi, ça a ses avantages. Le mauvais côté, c’est que j’ai sans doute chopé la chtouille. Krauser était un salopard. J’espère que le diable lui lancera une bière de temps en temps. »

Il sourit largement, comme s’il venait de combler le golfe qui s’étendait entre nous.

En sortant du drugstore, j’achetai une BD du Captain Marvel, pour faire semblant de la lire et de ne pas voir les Mexicains que nous avions eus comme compagnons de cellule. J’entendis l’un d’eux enfoncer un ouvre-boîtes dans une canette, puis je sentis la bière asperger l’air et éclabousser le bitume. Quand je regardai derrière moi, ils riaient tous les deux en secouant la bière de leurs cheveux, indifférents aux familles qui poussaient des chariots à travers le parking.

Je démarrai, et pris la direction de la maison de Loren Nichols.

Comme l’aurait dit Saber, je retournais en territoire indien, plus précisément sur la piste de terre menant chez Loren, à côté de sa maison XIXe à un étage, rongée par les termites, posée sur des parpaings. La vieille femme au regard fou était assise sur son rocking-chair, ses cheveux emmêlés comme du fil de fer. Je sortis de ma voiture. « Est-ce que Loren est là, m’dame ? »

Elle ne me répondit pas. Son corps était flétri, on voyait ses seins, ses mains n’étaient guère plus que des serres d’oiseau.

« Si tu veux me parler, je suis derrière », dit une voix.

Loren se tenait dans l’entrée d’un garage sans peinture, torse nu, un tournevis à la main. La femme ne fit pas attention à lui. Je ne savais pas si son visage était tordu par la peur ou par une rage muette. Mais je ne voulais pas me montrer grossier et m’éloigner d’elle comme ça. « Merci, m’dame, dis-je. Loren arrive. J’ai été content de vous connaître. »

Pourquoi me gênait-elle à ce point ? Parce que j’avais vu dans les yeux de ma mère le même regard, d’aussi mauvais présage qu’une grotte pleine de chauves-souris affolées. Je me dirigeai vers le garage. « C’est ta grand-mère ? demandai-je à Loren.

– C’est ma mère.

– Désolé. Ton papa est là ?

– Qu’est-ce que ça peut te faire ?

– Je ne sais pas. C’était juste une question. Je n’ai pas réfléchi.

– Il est à Huntsville.

– Il purge une peine ?

– Non, il est maton. Tu poses trop de questions. Tu viens à propos de ton prof qui a sauté d’un immeuble ?

– Je viens à propos de ta cousine Wanda Estevan.

– Tu me fais penser à une hémorroïde, Broussard. Où que j’aille, tu es là.

– Tu as envie que Vick Atlas et son père s’occupent de toi ? Il a menacé de me tirer derrière sa voiture. Tu sais qui est Vick Atlas, non ? »

Son attention paraissait vagabonder, s’attarder dans le vide. Il jeta le tournevis en l’air et le rattrapa. « Atlas t’a dit ça en face ?

– Plus ou moins.

– Raconte-moi ça pendant que je travaille. Ne t’appuie pas contre le mur. Toute cette baraque va s’écrouler. » Il s’avança dans le garage jusqu’à un établi sur lequel étaient posés un ampli, un fer à souder et une guitare électrique rouge cerise. Il s’appuya sur l’établi, et fixa les particules flottant dans un rai de lumière. Sa colonne se dessinait sous sa peau, les deux côtés de son dos zébrés de cicatrices, certaines aussi fines que des moustaches de chat. Quand nous nous étions battus, il était torse nu, mais je n’avais pas remarqué les dégâts que quelqu’un avait infligés à son corps.

« Je vais mettre les choses au point avec toi, dit-il. Si tu dis à n’importe qui qu’on s’est parlé, on se battra encore. Comprendo ? Wanda faisait le

tapin devant quelques clubs de Galveston, et parfois à Big D 1, parce que beaucoup de types dans la politique habitent là-bas. Les boîtes, c’était une combine pour faire chanter des politiciens et des gros bonnets du pétrole. C’est là qu’elle a connu Harrelson.

– C’était un client ?

– Non, il traîne avec Atlas, et il fait semblant d’être un loubard et un dur à cuire friqué. Il est sorti deux fois avec Wanda, et il a sans doute couché avec elle, puisque à elle, c’était son boulot. Sauf qu’elle est tombée amoureuse de lui. Alors il l’a larguée, et elle est devenue folle. C’est à ce moment-là que tu es arrivé.

– Au drive-in à Galveston ?

– Harrelson savait que tu irais chez Valerie Epstein, et il nous a demandé de t’enquiquiner.

– Et vous l’avez fait parce qu’il vous l’avait demandé ? »

Il commença à souder un fil à l’intérieur de l’ampli. Puis il posa son fer à souder. Les cicatrices dans son dos ressemblaient à des blessures mal soignées. « Harrelson a dit que si on le débarrassait de toi, il libérerait Wanda de son boulot et l’enverrait dans une école d’esthéticiennes. Et il avait promis à mon frère une carte du syndicat des camionneurs.

– Il la libérerait ?

– Où t’as été élevé ? Tu crois qu’il suffit de démissionner de la Mafia et de s’inscrire au chômage ?

– Qu’est-il arrivé à ton dos ?

– Sumac vénéneux.

– On t’a déjà dit que tu ressemblais à Chet Baker ?

– Ouais, j’entends ça tout le temps. C’est quoi ton problème, mec ? T’as une carotte noire qui te pousse dans la cervelle ?

– Je peux voir ta guitare ?

– Vas-y. »

Je la pris, et me passai la sangle sur l’épaule. Le vernis cerise était écaillé, mais le manche était droit, toutes les surfaces propres, les chevilles bien huilées, les cordes neuves, tendues au-dessus des frettes.

« Elle est un peu désaccordée. Ça ne te dérangerait pas, si…

– Fais ce que tu veux », dit-il avant de se remettre à travailler à l’ampli. Mais il regardait du coin de l’œil, et il était plus intéressé qu’il ne voulait le paraître.

« Tu sais ce que c’est, un problème de conscience ? dis-je en tournant les chevilles.

– Arrête ces conneries, mec.

– Je te comprends. Je ne supporte pas les gens mielleux.

– Tu ne supportes pas qui ?

– Quand nous nous sommes battus, j’avais envie de te tuer, Loren. Et si Saber ne m’avait pas arrêté, c’est ce que j’aurais fait.

– Je t’ai dit d’arrêter avec ça, non ? Je ne dois rien à personne, et personne ne me doit rien. T’as posé une question à propos de mon vieux. Ma mère m’a eu à quarante ans. Mon père l’a échangée contre une paire de jeunes. J’ai passé mon enfance à dévaliser des ivrognes et à vandaliser des distributeurs automatiques. Tout ce que Gatesville pouvait m’apprendre, je le savais déjà. À ce moment-là, j’ai dit : Allez tous vous faire foutre ; et maintenant je dis : Allez vous faire foutre. C’est mon drapeau, un grand “Allez vous faire foutre” en lettres capitales. Tu me suis ?

– Ouais. » Je sortis un médiator de ma petite poche, et formai un accord de mi sur le manche de la guitare. Je passai le médiator sur les cordes. « Où tu l’as achetée ?

– À la boutique d’Eddy Pearl, le prêteur sur gages, sur Congress.

– Elle a un bon son. Les frettes ne vibrent pas. »

Il fit de nouveau semblant de ne pas prendre garde à l’intérêt que je portais à sa guitare. Il se pencha sur l’ampli, la fumée du fer à souder lui montant au visage, ses cicatrices s’étirant en pâles filaments.

« Tu as déjà vu une photo du suaire de Turin ? demandai-je.

– Le quoi ?

– Oublie ça.

– Excuse-moi de te demander ça, mais est-ce que tu prends des pilules ? Parce que, franchement, t’es un peu bizarre. Non, ne parle plus. Branche la guitare. On va voir ce qui se passe. Je rigole pas, mec. Je crois que t’es devenu dingo quelque part en cours de route.

– Merci », dis-je. Il fit les yeux ronds.

Je branchai la guitare dans la prise de l’ampli, et fis résonner un nouveau mi. Les six notes de l’accord s’épanouirent, comme par magie. Pour la première fois depuis que je le connaissais, Loren Nichols sourit. « Waou », dit-il.

Je commençai à retirer la bride et à lui tendre l’instrument.

« Non, je connais le sol et le ré, mais c’est tout, dit-il.

– Je vais te montrer un truc, dis-je. Tu connais déjà le ré. Alors voilà comment on fait un mi sauf que tu le transformes en ce qu’on appelle un mi barré, et tu parcours le manche. Regarde, je ne me sers que du mi et du ré. »

Je commençai à jouer « The Steel Guitar Rag ». Il croisa les bras sur sa poitrine et leva les sourcils. « Ça, c’est quelque chose, mec.

– Tu connais “Malaguena” ? Encore un accord de mi. » Je formai les trois premiers accords de la célèbre chanson andalouse d’Ernesto Lecuona.

« Merde, mec, dit Loren.

– Essaie. » Je lui tendis la guitare.

Au début, il batailla pour faire les accords. Je plaçai ses doigts sur chaque corde, puis lui montrai comment faire glisser l’accord sur les frettes, en utilisant les six cordes.

« Tu es meilleur que tu le croyais, dis-je.

– Je n’en sais rien. » Il prit une cigarette derrière son oreille, et se la mit entre les lèvres. Il sortit de son jean une plaquette d’allumettes, puis la jeta sur l’établi sans allumer sa cigarette et essaya à nouveau de faire glisser l’accord sur le manche de sa guitare.

« Il faut que je t’avoue quelque chose, Loren. Si je te disais que la menace de Vick Atlas ne me fait pas peur, je te mentirais.

– T’as la trouille ?

– Appelle ça comme tu veux.

– Tu veux savoir la vérité ? » dit-il.

J’attendis.

« T’as raison d’être inquiet, dit-il. Atlas a la cervelle endommagée. Son vieux a dû le cogner sur la tête, ou un truc comme ça. Quand on a en face de soi un type comme lui, on ne le laisse pas distribuer les cartes.

– C’est moi qui dois l’attaquer ?

– Non, c’est ce qu’il veut. Attends qu’il s’en prenne à toi. Et, crois-moi, il va le faire. Un sac à merde comme lui a besoin d’un public. Alors laisse-le faire son show. Joue au con. Fais pas ton malin. Essaie pas d’être sympa. T’es S, S et S. Tu sais ce que ça veut dire, non ? »

J’acquiesçai.

« Alors, il bande. Il va prendre son pied. Peut-être que sa nana le regarde. Il pense que t’es en train de te chier dessus. Et c’est à ce moment-là que tu lui plombes le cul.

– Plombe ? »

Il posa la guitare sur la couverture et ouvrit un tiroir sous l’établi. « Voilà un calibre 32. Tous les chiffres ont été brûlés à l’acide. Le ruban adhésif est à l’envers, pour qu’on puisse pas relever tes empreintes. Tu lui en colles une entre les deux yeux. Si t’as le temps, tu lui en colles une supplémentaire dans l’oreille et une dans la bouche. Si tu le prends, remplis-le d’huile de moteur, et jette-le dans un bayou ou dans la mer. Prends-le. Il est à toi.

– Non, merci.

– Tu as tort.

– Je suppose que ça ne regarde que moi.

– Il y a un instant, tu as dit quelque chose à propos d’un suaire de je ne sais quoi. Qu’est-ce que c’est ?

– Le linge dans lequel le Christ a été enterré.

– Putain, t’es dingo ?

– Sans doute », dis-je.

Il laissa tomber le revolver dans le tiroir, qu’il referma. « Si t’as pas envie de fumer Atlas, c’est ton choix, Broussard. Il y a une possibilité dont on n’a pas parlé. S’il met la main sur Valerie ? Ferme les yeux, et laisse courir ton imagination. Dis-moi le genre d’image que tu vois. »

Une goutte de sueur me glissa comme une chandelle de glace le long du corps, dans mes sous-vêtements.

 

1. Dallas.

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