Les jaloux
Chapitre 6
6
Pour rentrer, je pris le bus municipal. Mon père, la veille, revenu tard de son travail, était allé chez le glacier. Il n’était pas au courant de mon absence de la table du dîner. Ma mère vint à ma rencontre à la porte, le visage comme une feuille de papier froissée, un grain de beauté pointant de son maquillage qui se dégradait sur son menton. « J’ai téléphoné partout.
– Je suis allé voir une fille dans les Heights et j’ai loupé mon bus. J’ai appelé deux fois. La ligne était occupée. Je suis désolé.
– Quelle fille ? Ton père ne veut pas que tu ailles dans les Heights. » Ses yeux papillonnaient, ses mains se tordaient.
Je pris la direction de ma chambre, épuisé, désireux de m’allonger sur mon lit à colonnes ; j’avais envie de dormir comme si j’avais été avalé par un trou dans la planète, à l’abri de la violence et de la cruauté qui m’entouraient. Ma mère emprisonna mon poignet entre son pouce et son index, souleva mon bras et observa mes articulations. « Tu as frappé quelqu’un ? »
J’étais surpris. Ma mère, en général, ne se préoccupait de la réalité qu’à doses homéopathiques. Elle avait subi une hystérectomie, elle avait fait une dépression nerveuse et été soignée par électrochocs, expérience qui l’avait laissée tremblante et terrorisée. Je savais depuis longtemps qu’il existe des gens qui, sans être des menteurs, sont incapables de dire la vérité, ni de s’en accommoder. Il y a entre les deux une énorme différence.
« Une bagarre avec un type, dis-je. Pas de quoi s’inquiéter.
– Le Dr Bienville a augmenté mon traitement. Ça me crée des confusions. Pourquoi t’es-tu bagarré avec quelqu’un ? Est-ce qu’une brute t’a embêté ? C’est pour ça que tu te conduis de façon si bizarre ? Va chercher ton père, tu veux bien ? Maintenant, chez le glacier, il y a la télévision. Encore un truc pour vendre plus de bière.
– Je vais le chercher, mère.
– Raconte-lui tes ennuis.
– Je vais le faire, dis-je.
– Et laisse tranquille cette fille des Heights. Ça ne plaira pas à ton père.
– Je comprends. »
J’allai chez le glacier, et rentrai avec mon père. Des éclairs de chaleur ridaient les nuages ; des avis d’ouragan étaient affichés le long de la côte Texas-Louisiane ; et un peu plus tôt j’avais perdu ma virginité et essayé de tabasser à mort un greaser. Mais il n’y avait aucun sujet, qu’il soit important ou insignifiant, dont mon père et moi puissions discuter. Je me demandais quelle impression ça pouvait faire de marcher sur un trottoir avec son père, comme deux amis sortis se promener par une chaude soirée embaumant les fleurs avec des arroseurs qui fouettent les pelouses. Peut-être que par un beau soir, ça se ferait, à condition d’y croire, me disais-je.
Allongé sur mon lit, je fixai le plafond jusqu’à une heure du matin, et m’éveillai à la journée dont je m’attendais à ce qu’elle soit la pire de ma vie – des flics à la porte, des menottes, une inculpation pour agression, ou, peut-être, Mr Epstein faisant irruption dans la maison, rendu enragé par ce que j’avais fait avec sa fille. Toute la journée, au lycée, j’attendis de voir un véhicule de la police tourner dans le parking, puis d’être appelé dans le bureau du principal. Ça ne se produisit pas. Le seul élément surprenant, ce matin-là, fut la conduite de Mr Krauser. Pendant l’atelier de métallurgie, il n’arrêta pas de nous regarder, Saber et moi, comme s’il avait voulu nous dire quelque chose, tout en étant incapable de le faire.
Ce soir-là, à sept heures et quart, je regardai par la fenêtre et vis Mr Krauser se garer le long du trottoir, sortir de sa voiture et se tenir, indécis, au bord de la pelouse, aplatissant sa cravate, redressant les épaules. Il y avait sur le siège passager un jeune type que je reconnus. Il s’appelait Jimmy McDougal ; c’était un gamin efféminé, au corps presque glabre, aux sourcils comme des cheveux blonds. Je l’avais vu au basket à la YMCA après l’école. Quand il sautait pour tirer, son short de sport lui collait à peine aux hanches.
« Qui est cet homme ? demanda ma mère.
– Satan, répondis-je.
– Qui ?
– C’est Mr Krauser », dis-je, plus à l’intention de mon père qu’à celle de ma mère.
Mon père lisait sous la lampe, Hommes sans femmes, d’Ernest Hemingway. « C’est le professeur qui a essayé de t’aider avec ces mauvais garçons des Heights ?
– Ce sont plus que des mauvais garçons, papa. Et Mr Krauser n’aide jamais personne, quoi qu’il arrive. »
Il jeta un coup d’œil à sa montre-gousset. Le match de base-ball allait bientôt commencer sur le petit écran de télévision du glacier, même si en général mon père s’asseyait à l’une des tables en planches sous le store en toile, buvait dans son coin et s’intéressait peu à la rencontre. « Voyons un peu ce qu’il veut », dit-il.
Il était évident que Mr Krauser ne s’était pas lavé, ni changé, avant de venir à la maison. Tandis que je lui tenais la porte, je sentais sur sa chemise une odeur de sueur séchée, une odeur aussi épaisse, grise et palpable qu’une serviette abandonnée dans un casier de gymnastique. Son sourire me fit penser à une large bouche dessinée sur un melon. « J’espère que je ne dérange personne, annonça-t-il au milieu du salon. Votre maison me plaît. Comment s’appelle cette saillie sur le côté ? »
Mon père posa son livre, et se leva pour lui serrer la main. « Je suis James Broussard, monsieur Krauser. En Louisiane, ça s’appelle une porte
cochere 1. Que puis-je pour vous ?
– Je crois que nous avons beaucoup en commun.
– Ah ? dit mon père.
– Mon tank a été le premier véhicule blindé à traverser le pont de Remagen. Pendant la Grande Guerre, vous étiez à…
– En aucun endroit d’aucune importance. Quelle est la nature de votre visite, monsieur ? »
Dans des moments comme celui-là, j’étais persuadé que mon vieux était le meilleur type sur terre, même s’il détestait le mot “type”.
« Je travaille comme conseiller dans l’un des camps d’été sur la Guadalupe, dans les collines, dit Mr Krauser. Il y a deux opportunités pour le poste d’assistant conseiller. Je pensais à Aaron et à son ami Saber. »
De nombreux répétiteurs du lycée et du collège travaillaient aux camps de vacances, et touchaient vingt-cinq dollars pour chaque élève qu’ils y faisaient venir. Je plaignais le gamin qui attendait le camp avec impatience, pour s’apercevoir à l’arrivée que le superviseur de sa cabane était Mr Krauser.
« C’est gentil à vous, dit mon père. Pourquoi avez-vous choisi mon fils pour un tel honneur ? Sans parler de Saber.
– Tous deux ont un potentiel de leaders. Beaucoup de potentiel. On commence la journée avec le réveil militaire à sept heures. Là-haut, les garçons apprennent la discipline, monsieur Broussard. Non pas qu’Aaron en ait besoin. »
Mon père avait des mains maigres, bronzées, couvertes de taches de rousseur et au dos parcouru de veines violettes qui évoquaient des vignes entremêlées. À chaque fois qu’il était agacé par une incohérence dans la bouche de quelqu’un, il se frottait les doigts d’une main sur le dos de l’autre, gardant ses pensées pour lui-même. « Si je voulais déclencher une seconde révolution américaine, j’en lâcherais dix comme Saber Bledsoe en plein milieu de Boston.
– Saber n’est pas un mauvais garçon. Un peu imaginatif, peut-être, mais c’est pour ça que j’aimerais travailler avec lui maintenant. Prendre les choses à temps.
– Que dis-tu de tout ça, Aaron ? demanda mon père.
– Cet été, je travaille à la station-service, répondis-je.
– Vous avez votre réponse, dit mon père à Mr Krauser.
– Cent dollars par mois, logé nourri », dit Krauser.
Il attendit. Ma mère se tenait à l’arrière-plan, le regard bizarrement fixé sur sa nuque.
« J’ai dit une chose qu’il ne fallait pas ? demanda Krauser.
– Absolument pas. Passez une bonne soirée, monsieur, répondit mon père.
– Que fait dans votre voiture le petit McDougal ? dit ma mère.
– Il m’aide aux tâches ménagères, et il tond ma pelouse, dit Krauser.
– Il est malade, dit ma mère.
– Pardon ?
– Ce garçon est un patient en ambulatoire dans une clinique. Il a connu une enfance difficile. Il a besoin de soins. »
Krauser secoua la tête. « C’est exact. C’est la raison pour laquelle je fais ce que je peux pour lui. »
Elle fit un pas vers lui. « Je connais les gens comme vous.
– Je vous demande pardon ?
– Les hommes comme vous. Je vous ai vus en bien des occasions. Les vêtements et la rhétorique sont différents, mais pas le personnage.
– Je ne comprends rien à ce que vous me dites, madame Broussard.
– Oh si, vous comprenez certainement. »
Krauser dévisagea mon père, puis moi. Par la porte-moustiquaire, il regarda notre jardin et l’ombre qui tombait sur nos deux chats blancs, Snuggs et Bugs, qui dormaient chacun sur son pot de fleurs, sur la galerie. « Je pense que je n’aurais pas dû venir ici, dit-il.
– Ce fut un plaisir, dit mon père. Amusez-vous bien au camp d’été, et venez nous raconter ça un de ces jours. »
Puis Krauser se retrouva dehors. Sa puanteur restait en suspension dans l’air, comme un drapeau sale.
« Tes vieux ont viré Krauser ? me dit Saber, tôt le samedi matin, à la station-service de West University où je travaillais à mi-temps.
– Je pense qu’il ne s’en est toujours pas rendu compte. »
Saber était venu à la station-service à sept heures du matin, muni d’une thermos de café, me pardonnant complètement d’être entré dans la maison avec Valerie et de l’avoir abandonné. Je me promis de ne plus jamais lui faire de mal.
« Qu’est-ce que Krauser mijote ? demanda-t-il.
– C’est bien la question. Il a peur de quelque chose.
– T’as raison, dit-il en regardant une fille aux longues jambes, en short, qui passait à vélo devant la station. Il sait probablement que j’ai des tuyaux sur lui.
– Quels tuyaux ?
– Mes sources l’ont vu traîner autour de l’Éléphant Rose. C’est peut-être un pédé refoulé.
– Allons, Saber.
– Je ne crache pas contre ces types. Ils ne font de mal à personne. Je crache sur cette raclure de pelle à merde qui nous a déclaré la guerre. Qu’est-ce que j’ai fait à Krauser, à part passer ma bite par un trou du plafond de sa classe ? Tu as remarqué comme il a toujours l’air constipé ? Je parie qu’il a une espèce de blocage au fond de la tête. Il faut que je te pose une question.
– À quel propos ?
– De Valerie Epstein. » Il détourna les yeux, puis les ramena sur moi. « Alors, tu l’as fait ?
– Si j’ai fait quoi ?
– Tu sais bien.
– Fin de la conversation.
– Est-ce que je suis ton meilleur ami, ou pas ? Qui te tire toujours d’affaire ? Hein ? Réponds un peu à ça.
– J’apprécie tes efforts.
– Tu n’as pas besoin de ce genre de problèmes. Quand ça devient urgent, contente-toi de te secouer la queue.
– La ferme, Saber. »
Parfois Saber avait certains penchants, et disait des choses sur lesquelles je n’avais pas envie de m’étendre. Saber n’avait jamais eu de petite amie, ni n’avait invité une fille à danser. Il ne se rattrapait même pas avec des rancards pour prendre un verre. Il parlait d’actrices de cinéma, mais s’écartait du groupe quand nous assistions à une soirée pyjama ou que nous traînions avec une faune mêlée aux derniers rangs du drive-in, à boire de la bière, à nous léchouiller, et parfois à devoir soulever un pare-chocs pour se libérer d’une situation gênante.
« Loren Nichols ne nous a pas donnés, dit-il.
– Il a peut-être du caractère.
– Garde ça pour la messe. C’est loin d’être terminé. »
Une Cadillac s’arrêta à l’une des pompes ; le chauffeur klaxonna. Je l’ignorai, et dis à Saber : « Tu veux bien parler clairement ?
– C’est à propos de Grady Harrelson. Il s’agit toujours de types comme Harrelson, et pas de greasers de North Houston.
– Tu n’aimes pas les riches, Saber.
– Pourquoi je les aimerais ? »
Je réfléchis à ça. Je ne trouvai aucune réponse.
*
* *
L’inspecteur Jenks s’arrêta à la station, dans une voiture banalisée, à six heures du soir, juste au moment de la fermeture. Les deux seuls autres employés, deux Noirs, jouaient aux dés dans l’arrière-salle, sans enjeu, sur un carton aplati. À cette époque, des gosses blancs étaient embauchés dans les stations-service parce qu’il n’était pas permis aux Noirs de manipuler de l’argent ou de traiter avec les clients. En dehors de rendre la monnaie, nous n’avions quasiment rien à savoir. Le propriétaire de la station était déjà rentré chez lui. Je regardai les deux Noirs, en me posant des questions sur leur calme perpétuel en dépit des épreuves qu’ils avaient traversées. Le plus jeune avait fait la Corée avec le Big Red One, et en avait ramené une Bronze Star et un Purple Heart. Le plus vieux avait à l’arrière de la nuque une cicatrice pareille à une corde tressée, là où il avait été poignardé par un mari trompé, dans le Mississippi. Tous les deux, comme la plupart des hommes de couleur à cette époque, reconnaissaient un flic quand ils en voyaient un. Ils écartèrent leurs dés et se mirent à faire la vaisselle sous un robinet, nous tournant le dos à Jenks et à moi. J’étais livré à moi-même.
« Monte », dit Jenks.
Je jetai mon éponge dans un seau, et balançai ma peau de chamois sur l’épaule. J’essayai même de sourire. « Pour quoi faire ?
– Ne me force pas à le répéter deux fois. »
Je montai sur le siège avant. À l’intérieur de la voiture, il faisait chaud et ça sentait la poussière et le vieux tissu. Avec son feutre, sa cravate et sa veste de costume, il donnait l’impression qu’il ne tiendrait pas dans la voiture ; qu’il allait, avec son poids et sa taille, enfoncer le siège, ou le plafond, ou le volant. « Referme la portière.
– Oui, monsieur.
– Tu as tabassé le petit Nichols ?
– Je me suis défendu.
– Tu t’es servi d’une planche ?
– J’ai eu de la chance. Comment va-t-il ?
– Pas bien, grâce à toi. Tu devrais faire de la boxe. Tu sais qui est Lefty Felix Baker ?
– Le meilleur boxeur de Houston. Champion poids moyen des Golden Gloves du Texas cinq années de suite.
– J’ai été l’un de ses entraîneurs. Lefty est un bon gosse. Il aurait pu prendre un mauvais chemin, comme la plupart des gamins avec lesquels il a grandi. Mais il ne l’a pas fait.
– J’ai des ennuis, inspecteur Jenks ?
– En tant qu’inspecteur, je couvre toute la zone métropolitaine. Tu sais qui sont les gosses qui me posent le plus de problèmes ? Vous, les péquenauds de Southwest Houston. Vous vous croyez meilleurs que les autres. Je préfère sans hésitation avoir affaire aux négros et aux chicanos. Il leur arrive de voler, mais certains n’ont pas trop le choix. Alors que vous, vous vandalisez des propriétés parce que vous pensez en avoir le droit. Il m’arrive de rêver que je vous fourre tous dans une broyeuse à bois.
– Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Pour commencer, tu ferais bien de mieux choisir tes mots. »
Là-dessus, coup de malchance, la Chevy 1936 de Saber déboucha de la rue dans un grondement et rebondit par-dessus le fossé sur le parking de la station. Saber tenait à la main une bouteille de Jax, tandis que la radio hurlait dans les haut-parleurs volés au drive-in. Quand il me vit dans la voiture avec l’inspecteur, il blêmit.
« Coupe ton moteur, balance cette bière et monte sur le siège arrière », dit Jenks à Saber.
Saber sortit de sa voiture, et posa sa bière près de son pneu avant.
« J’ai dit : balance cette bière.
– Oui, inspecteur », dit Saber. Il jeta la bouteille sur la bande de gazon le long du boulevard, ouvrit la portière arrière de la voiture de Jenks et s’assit, comme s’il s’installait dans la cage d’un tigre.
Jenks se retourna. « Tu vas me poser des problèmes, Bledsoe ?
– Non, inspecteur, dit Saber.
– Quand on aura fini, ramasse cette bouteille et mets-la dans une poubelle.
– Oui, inspecteur.
– Alors, les garçons, vous aimeriez continuer à faire du dragster, à peloter les filles au drive-in, à claquer votre fric en bières et en putes, et peut-être même à être diplômés de cette usine à morveux que vous appelez un lycée ?
– Oui, inspecteur, on s’est inscrits pour faire tout ça », dit Saber.
Saber, la ferme.
Jenks alla au coffre de la voiture, et en revint avec un sac à dos en toile rempli de dossiers. Il s’assit au volant, portière ouverte, et commença à trier des liasses de pages tapées à la machine et de photos en noir et blanc. « Voilà une photo d’identité judiciaire que vous avez déjà vue. Je veux que vous la regardiez à nouveau. Et cette fois-ci, pour la seule fois de votre vie, vous n’allez pas mentir. Avez-vous déjà vu cette fille ?
– Elle s’appelle Wanda, c’est la cousine de Loren Nichols, celle à qui on a brisé la nuque, dis-je.
– Où est-ce que tu l’as vue ?
– Je l’ai vue sur cette photo que vous m’avez montrée, dis-je.
– Et nulle part ailleurs ? Tu n’as pas changé d’avis ?
– Non, inspecteur.
– Parce que je crois qu’elle a plus d’une fois servi de locomotive à une bande de garçons du lycée. Vous savez ce que je veux dire, par servir de locomotive ?
– Non, dis-je.
– Et toi ? demanda-t-il à Saber.
– Pareil qu’Aaron. »
Jenks se gratta le bout du nez. « C’est bizarre, qu’elle finisse avec la nuque brisée à deux rues de l’endroit où il se peut que vous ayez incendié la voiture de Loren, les garçons.
– On n’a pas fait ça, inspecteur, dis-je.
– Je reconnais que ça pourrait demander d’être plus malin que vous ne semblez l’être, tous les deux, dit-il. J’ai d’autres photos là-dedans. »
Il en sortit une quinzaine, toutes de taille et d’origine différentes, comme des photos que quelqu’un aurait jetées dans une boîte, et enfermées dans un placard : des hommes et des femmes élégamment vêtus dînant dans un restaurant boîte de nuit, les robes du soir scintillant comme un sorbet fondu ; un homme en smoking d’été, aux cheveux coiffés avec la raie au milieu, serrant la main de Tommy Dorsey ; un cheval de course dégoulinant de roses dans la zone du vainqueur, et dont le propriétaire portait des lunettes rondes aussi sombres que celles d’un soudeur ; un casino en construction dans le désert ; la photo d’identité judiciaire d’un homme portant un feutre à large bord ; une femme nue aux seins somptueux à demi allongée sur une peau d’ours polaire devant une cheminée, un œil fermé en un clignement lascif.
Jenks nous fit observer les photos une par une. Nous ne dîmes rien, ni l’un ni l’autre.
« Un grand trou noir ? dit Jenks.
– Je reconnais l’homme sur la photo d’identité judiciaire », dis-je.
Jenks regarda le boulevard, l’air ennuyé ou amusé, je n’aurais su le dire. « Ça te dérangerait de me dire son nom ?
– Benjamin Siegel.
– Dans quel magazine as-tu vu sa photo ?
– Mon oncle me l’a présenté à l’hôtel Shamrock. Et mon père ne le lui a jamais pardonné.
– Comment s’appelle ton oncle ?
– Cody Holland. Mr Siegel était au Shamrock avec Frankie Carbo. »
Jenks ouvrit des yeux ronds. « Cody Holland le promoteur de boxe ?
– Il est aussi dans le pétrole.
– Tu sais qui est Frankie Carbo ?
– C’est l’associé en affaires de mon oncle.
– Associé en affaires ? Où as-tu appris à t’exprimer comme ça, mon garçon ? Frankie Carbo appartenait au Murder Incorporated.
– C’est pour ça que mon père n’était pas content.
– Tu reconnais quelqu’un d’autre, sur ces photos ? »
Du coin de l’œil, je pouvais voir Saber. Sa lèvre supérieure était humide de sueur. « Pas exactement, dis-je.
– Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
– Il se peut que j’aie vu la dame assise sur le tapis devant le feu.
– Elle est sur ta feuille de route et elle te paie en nature ?
– Je ne pense pas que ce soit ce genre de dame.
– Est-ce que le médecin de ta mère t’a sorti au forceps, mon garçon ? Où as-tu vu cette femme ?
– Je ne me souviens plus. Je me rappelle juste avoir vu une femme qui paraissait gentille et qui lui ressemblait, c’est tout.
– Cette femme était gentille ? La femme sans vêtements ?
– Je dois sans doute confondre, dis-je.
– Cette photo a été trouvée dans la mallette d’un homme mort. Il a été gelé dans une congère à six cents mètres au-dessus de Reno, dans le Nevada. Il avait tellement la trouille qu’il avait essayé de traverser les Sierra Mountains pieds nus et sans manteau. Tu as vu cette femme à Houston ?
– Dans la maison de Grady Harrelson, à River Oaks », dit Saber.
J’aurais voulu hurler sur Saber, lui enfoncer un tire-bouchon dans la bouche, me servir de sa tête comme timbale.
« Tu es en train de parler de la résidence de Clint Harrelson ? » demanda Jenks.
Saber acquiesça. « Il y a deux jours. Ils faisaient une fête autour de la piscine. Grady a une dent contre Aaron, parce qu’il pense qu’Aaron lui a piqué sa petite amie. On pensait aller mettre les choses au point.
– Tu es sûr que c’était bien elle ?
– Il y a combien de femmes comme ça ? dit Saber.
– Tu t’y connais en femmes ? dit Jenks.
– J’ai pas mal roulé ma bosse », dit Saber.
Jenks posa la photo sur le tableau de bord, et l’observa. « C’est Cisco Napolitano, les gars. Elle a baisé avec tous les principaux macaronis de la Mafia. Quels liens avez-vous avec le fils Harrelson ?
– Aucun, dis-je.
– Vous êtes juste passés comme ça chez lui à River Oaks pendant qu’il faisait une fête autour de sa piscine ?
– Je crois que Grady m’a mis Loren Nichols aux trousses, dis-je.
– Pourquoi Harrelson aurait-il des rapports avec un voyou du Northside comme Nichols ? dit Jenks.
– C’est ce qu’on ne comprend pas, dit Saber.
– Pourquoi ne voulais-tu pas me dire que tu avais vu la femme nue ? demanda Jenks.
– Elle paraissait gentille. Elle a écarté de nous les gars de Harrelson, dis-je.
– Il est entouré de durs ?
– Je les ai vus écarteler un type sur un capot, et l’assommer. »
Jenks froissa un paquet de Pall Mall vide et le jeta par la fenêtre, puis farfouilla dans la boîte à gants pour en trouver un autre. Il retira la bande de cellophane rouge tout en regardant dans le vide, et mes mots se perdirent dans le vent.
« Vous m’avez entendu, inspecteur ? dis-je. J’ai vu Grady et ses amis s’en prendre à un type et lui faire sacrément mal.
– OK, j’ai compris.
– Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, monsieur ? »
Sa peau avait la texture d’une couenne de porc. « Sortez. Et tant que vous y êtes, ramassez cette bouteille de bière.
– On a dit quelque chose ? demandai-je.
– Ne vous approchez pas de Cisco Napolitano. Vous vous retrouveriez démembrés sur des crochets de boucher. Jusqu’à quel point êtes-vous mêlés à ça, sacs à merde ?
– À mon avis, le problème, ce n’est pas nous », dis-je.
Il me jeta un sale coup d’œil, puis s’éloigna comme si nous n’étions pas là. Saber prenait des notes sur le carnet qu’il avait sur lui. « Il a dit Cisco Napolitano ? Comment tu écris ça ? Pour le restant de ma vie, je resterai hanté par ces jolies aubergines.
– Elle est liée à Vegas et au syndicat, dis-je.
– Et alors ? Elle semble apprécier les types plus jeunes. Elle est peut-être nympho. T’as vu comment elle matait ma caisse ? Je pense qu’on la bottait. »
1. Tel dans le texte original.
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