Les jaloux
Chapitre 4
4
Aux petites heures du matin, je me retrouvai à côté d’une cabine téléphonique, sous un lampadaire cerclé d’humidité, quelque part à North Houston. J’avais quinze cents dans ma poche, et pas de billet dans mon portefeuille. L’air avait l’odeur du gaz d’égout, des scarabées morts dans les gouttières et d’une coulée d’huile là où le propriétaire d’une station-service en avait vidé des barils de deux cents litres. Je glissai un nickel dans la fente de la cabine, et réveillai Saber. « Il faut que tu viennes me prendre.
– Où es-tu ? » dit-il.
Je regardai les panneaux indicateurs par la vitre de la cabine, et lui dis ce qu’on y lisait. « Je crois que je ne suis pas loin de North Shepherd. J’ai des trous noirs dans ma tête.
– Tu as encore eu une de tes crises ?
– Pendant à peu près trois heures.
– Mes vieux vont se chier dessus.
– Je peux rentrer à pied.
– Reste où tu es. L’Armée de Bledsoe n’abandonne pas ses blessés sur le terrain. Est-ce que tu as fait quelque chose dont on devrait s’inquiéter ? »
Je plongeai la main dans ma poche arrière. Le couteau était encore là. Je le sortis de ma poche, et appuyai sur le cran d’arrêt. La lame bondit, propre et brillante de lubrifiant, telle que je l’avais achetée. « Tout va bien.
– Keep cool. J’arrive. »
*
* *
Mes parents étaient furieux. Je leur dis que je m’étais endormi dans le hamac du jardin de Saber, et que ses parents et lui avaient pensé que j’étais rentré à la maison, jusqu’au moment où j’avais frappé à la porte-moustiquaire, gêné et dévoré par les moustiques.
« Pourquoi n’as-tu dit à personne que tu allais chez Saber ? » demanda mon père. Il était en pyjama ; les lumières étaient allumées dans toute la maison.
« Je suis désolé que vous vous soyez fait autant de souci, dis-je.
– On parlera de ça plus tard », dit-il, la bouche aigre.
Ma mère avait les yeux pleins de larmes, les ongles enfoncés dans ses paumes. « Tu vas me faire avoir une dépression. J’ai passé ma vie à voir ton père boire, et maintenant voilà ce que tu fais. Je le sens sur toi. Où es-tu allé ?
– Tu as vu Saber me ramener à la maison, dis-je.
– Ne mens pas », dit-elle.
Mon père entra dans son bureau, alluma sa lampe et fixa les pages manuscrites sur le sous-main. Il en prit une, et la lut, puis s’assit au bureau et, par la fenêtre, regarda l’obscurité, comme un homme pour qui passer son existence dans le noir était un mode de vie.
Le lendemain matin, je loupai les trois premières heures au lycée, et arrivai de justesse à l’atelier de métallurgie avant la sonnerie. Je laissai tomber mon sac sur mon établi. Avec un peu de chance, Mr Krauser me donnerait un bon de sortie pour aller aux toilettes, de façon à pouvoir me laver le visage, m’asseoir sur le siège et me vider délibérément la tête. Mais bon de sortie ou pas, j’étais à l’abri de mes parents et des conséquences de mes actes, quelles qu’elles pussent être, jusqu’à trois heures. Je m’assis à mon établi, baissai les yeux et essayai de somnoler. Les fenêtres de l’atelier étaient entrebâillées, et le vent m’apportait une odeur d’herbe coupée, comme une touche pastorale annonçant les vacances d’été et ma libération de tous mes problèmes au lycée. Quand j’ouvris les yeux, je vis Mr Krauser encadré dans la porte ouverte de son bureau, un doigt pointé sur moi. « Entre, Broussard », dit-il.
Il referma la porte derrière moi, et tourna la clef dans la serrure. Il avait le visage zébré de rouge et des gouttes de sueur sur sa lèvre supérieure, comme s’il s’était tenu longtemps au-dessus de la fonderie.
« J’ai fait quelque chose de mal, monsieur ? dis-je.
– Je veux mettre les choses au point avant de t’accompagner de l’autre côté de la rue au poste de River Oaks.
– Au poste de police ?
– Vous ne me mettrez pas dans votre merde, les gars. C’est compris ?
– Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur.
– Un agent en civil vient de passer. Il a appelé chez toi, et ta mère a répondu que tu t’étais réveillé trop tard, et que tu étais en route pour le lycée. Je lui ai dit que je te conduirais au poste. Je lui ai dit aussi que tu n’avais jamais eu d’ennuis, et que tu étais un bon garçon. Je t’ai fait une grande faveur.
– Qu’est-ce qu’un flic peut me vouloir ?
– Là n’est pas le problème. Le problème, c’est la conversation que nous avons eue avec les quatre voyous dans la Ford trafiquée. Je leur ai dit qu’ils étaient sur le territoire du lycée sans autorisation. Je leur ai dit de sortir du campus. Voilà toute la substance de notre conversation. D’accord ? »
Il hochait de la tête en parlant, attendant que j’acquiesce, ses yeux aussi durs que des billes fixés sur les miens. Il n’y avait pas de fenêtres dans son bureau, et son odeur corporelle semblait absorber tout l’oxygène de la pièce.
« Vous m’avez fait passer pour un mouchard. Vous m’avez piégé, monsieur Krauser. Il s’est passé quelque chose ?
– N’essaie pas de me mettre ça sur le dos, espèce de petit fils de pute.
– Vous avez dit à Loren Nichols que vous alliez lui arracher les tripes et les lui entortiller autour du cou, dis-je. Est-ce que quelqu’un lui a fait du mal ? Est-ce que c’est pour ça que vous avez si peur ?
– J’espère que ce flic t’enfoncera un bâton dans le cul si profondément que tu cracheras des échardes. »
Au poste de police, un policier me poussa dans une petite pièce et me laissa seul avec un homme énorme à la nuque épaisse qui, par la fenêtre, regardait le campus du lycée, de l’autre côté de la rue. Il portait des bottes de cow-boy, un costume marron, une chemise blanche et une cravate décorée d’un crépuscule marécageux. Derrière lui, un feutre était posé à l’envers sur un bureau en métal de l’armée, dont la surface était nue. Il se retourna et me regarda fixement, les yeux couleur de plomb. Un revolver chromé à canon court et un badge étaient accrochés à sa ceinture. « Je suis l’inspecteur Merton Jenks. Assieds-toi, dit-il.
– Est-ce que mes parents sont là ? »
Il se tapota la joue, sans jamais me quitter du regard. Autour de ses yeux, sa peau était grenue, comme des écailles remontant en éventail jusqu’à ses cheveux. Il me faisait penser à un reptile sortant de sa coquille, il y a peut-être des millions d’années. Il n’avait pas répondu à ma question. J’essayai de soutenir son regard.
« Tu as une lame sur toi ? demanda-t-il.
– Un couteau ? Non, monsieur.
– Retourne tes poches. Pose tout sur le bureau.
– Oui, monsieur.
– Je t’ai dit de te lever ?
– Non, monsieur. »
Tandis que je vidais mes poches, mes mains tremblaient. Il s’assit sur le coin du bureau et me regarda. « Comment est-ce que tu appelles ça ? demanda-t-il.
– C’est un canif. Pour couper les ficelles à l’épicerie.
– Tu remplis des sacs ?
– Et ensuite je les porte. Il m’arrive aussi de travailler dans une station-service.
– Pour un garçon, c’est un bon boulot. Pomper de l’essence, réparer des pneus, et tout le toutim, dit-il avec un demi-sourire. C’est ce que tu fais, non ?
– Oui, monsieur. Et je fais des vidanges, aussi.
– Qu’est-ce que tu as fait hier soir ?
– Pas grand-chose. J’ai fait une petite promenade.
– Dans quel coin t’es-tu promené ?
– Je ne peux pas le dire exactement. J’ai des crises.
– Quel genre de crises ?
– Comme si j’avais le blues. Ça passe. C’est de famille.
– Tu sais qui est Loren Nichols ?
– Un type avec qui j’ai eu des ennuis dans les Heights. Hier, il est venu au lycée avec ses amis. » Je me redressai, et inspirai profondément. Peut-être cette affaire ne me concernait-elle pas moi, mais Loren Nichols et ses copains.
« Étaient-ils dans une Ford 1941 appartenant à Loren et à son frère ?
– C’était une Ford 41. Je ne sais pas à qui elle appartient.
– Tu n’aurais pas vandalisé sa voiture, n’est-ce pas ?
– Non, je ne fais pas de choses comme ça. Mes parents vont venir ?
– Tu veux dire “Non, monsieur”.
– Oui, monsieur, c’est ce que je voulais dire.
– Loren dit qu’il t’a vu dans les Heights hier soir, pas loin de chez lui. Es-tu allé dans les Heights ?
– Je n’ai jamais fait d’ennuis à ces types. C’est eux qui s’en sont pris à moi. Je ne sais pas ce qui se passe, monsieur Jenks.
– Inspecteur Jenks. Tu n’as pas répondu à ma question. Es-tu allé dans les Heights, ou pas ?
– Je ne sais pas où je suis allé. Est-ce que quelqu’un a tailladé leurs pneus ? C’est pour ça que vous m’avez demandé si j’avais un couteau ?
– Tu n’as aucun souvenir de là où tu es allé, ni de ce que tu as fait ? Je ferais bien de noter ça. » Il tâta ses poches, comme s’il ne savait pas où se trouvaient son stylo et son bloc-notes, puis il les sortit de la poche de sa chemise et se mit à écrire, appuyant le stylo fort sur le papier, mettant un point sur un i comme s’il avait lancé une flèche.
« Je sais que je n’ai tailladé les pneus de personne, dis-je.
– Si tu as eu un black-out, comment sais-tu ce que tu as fait ? »
Il m’avait eu.
« Est-ce que tu mettrais le feu à une voiture ?
– Non, c’est un truc de dingue.
– Parce que quelqu’un a fait ça. Couper les valves n’était pas suffisant.
– Loren Nichols dit que j’ai mis le feu à sa voiture ? »
Il jeta un coup d’œil à ce qu’il avait écrit sur son bloc-notes. « Une chose à la fois. As-tu crevé ses pneus, ou pas ?
– Je voulais voir une fille qui habite dans les Heights. C’est peut-être pour ça que j’étais dans le quartier. Elle s’appelle Valerie Epstein.
– Tu cherchais une nouvelle chatte ? C’est pour ça que tu étais dans les Heights ? Et le fait que tu aies été à proximité de la Ford appartenant à des types avec lesquels tu reconnais avoir eu des ennuis, c’est une coïncidence ?
– Vous n’avez pas le droit de parler comme ça de Miss Valerie.
– Lève-toi.
– Pardon ? »
Il faucha la chaise sur laquelle j’étais assis et la jeta contre le mur, me laissant crouler au sol. « Tu crois que je suis venu du centre à propos d’une voiture brûlée, appartenant à deux voyous qui ont été à Gatesville ? Tu es stupide à ce point ? »
Je me relevai, titubant, les genoux flageolants. « Vous n’aviez pas le droit de dire ce que vous avez dit. »
Cette fois, je soutins son regard, et mes yeux restèrent secs. D’une main, il redressa la chaise et la fit claquer devant le bureau. « Assieds-toi. » Comme je ne bougeais pas, il ouvrit un tiroir et en sortit un annuaire. « Je vais t’arracher la tête, mon garçon. »
Je m’assis, sans jamais détourner les yeux, même si je n’arrêtais pas de cligner. Il sortit de la poche de sa veste une photo en noir et blanc de sept sur cinq, et la posa sur le bureau. « Tu connais cette fille ?
– Non.
– Regarde la fille. Ne me regarde pas, moi.
– Je ne la connais pas. »
Sur la même épreuve, il y avait deux images, un portrait de face et un de profil de la même jeune femme. Elle portait un sweat-shirt en coton trop grand pour elle, rayé de gris et de blanc. Sous la photo de face était inscrit son numéro d’écrou. Elle avait à peine vingt ans, et encore. Elle avait les cheveux emmêlés, comme des fils pris dans un peigne. Ses yeux semblaient un puits de tristesse et de désespoir.
« Tu ne l’as jamais vue nulle part ? Tu en es bien sûr ?
– Oui, j’en suis sûr.
– Tu n’as pas essayé de tester une chagatte mexicaine ?
– Pourquoi me posez-vous des questions comme ça ?
– Elle s’appelait Wanda Estevan. Elle se prostituait à Galveston.
– Se prostituait ?
– Quelqu’un lui a brisé le cou. Elle a peut-être été jetée d’une voiture. Ou alors quelqu’un lui a brisé le cou dans la voiture, puis l’a balancée dans la rue. À peu près à deux rues de là où la Ford a été brûlée.
– Quel rapport entre sa mort et la voiture ?
– Elle avait de l’essence et du détergent sur son jean. Le même mélange qui a servi à brûler la voiture. Un sacré puzzle, non ? Tu as des bidons d’essence, à ta station-service ?
– Évidemment. Pour les gens qui sont en panne.
– Et dans ton garage ?
– Non, monsieur.
– Tu étais avec Saber Bledsoe, tôt ce matin ?
– Oui, monsieur. Il est passé me chercher dans les Heights pour me ramener chez moi.
– Tu as dit que tu ne savais pas si tu étais allé dans les Heights, ou non. Des rats ont dû creuser des trous dans ta mémoire. »
Il m’avait encore eu. Il se mit une Pall Mall entre les lèvres et gratta une allumette sur le bureau, la flamme brasillant sur sa cigarette. Il tira quelques bouffées, puis enleva un brin de tabac de sa lèvre. « On a trouvé un bidon d’essence dans son garage. Le bidon contient du détergent. Si tu veux mon avis, ton ami s’est foutu dans la merde. »
À mon retour à la maison, je vomis dans les toilettes. Puis je récupérai le poignard sous mon matelas, et libérai le cran d’arrêt. Sur un côté de la lame, à peine visible, je vis une trace de caoutchouc, le genre de trace qui aurait pu être laissée en cisaillant une valve. Mon père entra dans ma chambre sans frapper. « Tu veux bien m’expliquer ça ?
– Ce canif ?
– J’appellerais ça une arme que pourrait posséder un criminel. Où l’as-tu trouvée ?
– Chez un prêteur sur gages. »
Ses yeux s’attardèrent sur l’étagère au-dessus de mon bureau, où je conservais ma collection de flèches, de vieilles mouches, de balles Minié, un revolver rouillé privé de cylindre, et une boîte à cigares pleine de
pennies Indianhead 1. Il resta un long moment silencieux. « Pose-le sur l’étagère. Qu’il ne sorte pas de cette pièce.
– Oui, père.
– De façon générale, quand les membres du clergé de notre église parlent de péché, à quoi font-ils référence ?
– Au sexe.
– C’est exact. Ils ne parlent pas beaucoup de la guerre, ni de la violence en général. C’est pourtant le véritable ennemi, ça et la cupidité. Ne laisse personne te dire le contraire. Un homme qui a sur lui un couteau comme celui-là est un homme qui a peur. »
Quand mon père parlait de cette façon, c’était un homme très différent, plus majestueux, plus juste, à l’esprit plus clair, qu’aucun homme que j’aie connu. Il n’autorisait aucune arme à feu dans la maison et ne chassait le canard qu’une fois par an, avec le président de sa société, dans un abri de chasse près d’Anahuac. Après qu’un rôdeur s’était introduit deux fois dans notre garage, mon père avait mis une brique dans un carton à chapeau, avait emballé le carton à chapeau dans du papier satiné qu’il avait décoré d’un ruban, avant de poser le carton sur le siège avant de la voiture. Il avait ajouté un mot, sur lequel on lisait :
Cher Cambrioleur,
Pendant que vous voliez cette brique, vous aviez un fusil à canon
scié pointé dans le dos. Si vous revenez, vous ne serez pas reçu
aimablement. Je ne voudrais pas vous vexer, mais vous me paraissez
plutôt incapable. Je vous suggère de fréquenter une église, ou d’aller
pratiquer votre métier ailleurs. Réfléchissez-y sérieusement.
Bien à vous,
Votre victime,
James Eustache Broussard
Notre ami le cambrioleur n’est jamais revenu.
Je refermai le poignard, le posai sur l’étagère et m’assis sur mon lit. Ma Gibson était étendue à l’envers sur le couvre-lit. Je la pris, posai l’arrondi de la caisse sur mon genou et formai un accord de mi sur le manche. « Je me sens un peu nauséeux, papa.
– C’est ton estomac qui te joue encore une fois des tours ?
– Pas “encore une fois”. C’est toujours comme ça. Comme si j’avais quelque chose de bouillant sur la paroi interne. »
Une ombre glissa sur son visage. « Est-ce que cet inspecteur a posé la main sur toi ?
– Il a fauché la chaise sur laquelle j’étais assis, et m’a jeté au sol. Mais le problème n’est pas là.
– Si ce n’est pas ça, quel est le problème ?
– Il m’a dit qu’une Mexicaine, une prostituée, a été assassinée à deux rues de la voiture incendiée. Il pense qu’elle était mêlée à l’incendie de la voiture. Il dit que les flics ont trouvé le bidon d’essence utilisé pour faire ça. Il était dans le garage de Saber. »
Il y eut un long silence. J’étais incapable de le regarder. « Papa ? » dis-je. Mais il ne répondit pas. « Papa, dis quelque chose.
– Dans quoi nous as-tu fourrés, mon fils ? »
Le lendemain, Saber n’était pas au lycée. Je ne savais pas si son père l’avait tabassé, ou s’il avait juste séché les cours. Mr Bledsoe venait de l’Alabama rural. Ce n’était pas un méchant homme, mais il n’avait pas d’éducation, il n’était pas sûr de lui, il avait peur, et chaque jour il devait frotter, à l’aide d’Ajax, de savon Lava et d’une brosse à poils raides, la crasse de son boulot à l’usine d’équarrissage. Chaque fois que je voyais que Saber avait un bleu, je ne posais aucune question. Je pense que Mr Bledsoe n’avait pas l’intention de faire mal à son fils. Quand il était ivre, il m’évoquait un cochon aveugle prisonnier d’un cercle de javelots.
À trois heures, je fis du stop jusqu’à la petite maison préfabriquée de Saber, à la limite du district de West University. Il était sous sa Chevy, sur une planche à roulettes, les jambes sur la pelouse. Je l’agrippai par la cheville et le tirai de dessous la voiture. Il avait une clef anglaise dans une main ; il frotta un fragment de rouille qu’il avait sur l’œil. « Qu’est-ce qui se passe ? dit-il.
– Pourquoi n’étais-tu pas en cours ?
– Je n’avais pas envie de répondre à des questions sur tout le campus. Et en plus, je voulais installer mon collecteur séparé sur le moteur, et mettre en place mes nouveaux silencieux. J’ai commencé par les remplir d’huile et ensuite j’y ai mis le feu. Le carbone leur donne un son rocailleux.
– Tu penses à installer un double échappement sur ta caisse pendant que les flics essayent de nous expédier à Gatesville ? »
Il ramena ses genoux devant lui ; dans l’ombre de la voiture, sa peau était sombre. Il se servit de sa chemise pour essuyer la graisse sur sa joue. « Je ne sais pas d’où venait cette essence. Je l’ai dit à l’inspecteur. Et mon vieux aussi. J’étais fier de lui. Il a dit à l’inspecteur qu’il pouvait se la mettre au cul.
– Ça me gêne de te dire ça, Saber, mais ce n’est pas malin.
– Je pensais que si. Ils en ont après nous, Aaron. Je te l’ai dit.
– Qui, “ils” ?
– Demande-toi comment tout a commencé. »
Je secouai la tête.
« Ne fais pas l’idiot, dit-il. Tout ça, c’est à cause de Valerie Epstein.
– Non, elle n’y est pour rien.
– Tu vas la voir, et aussitôt Loren Nichols et ses métèques se pointent devant chez elle. Le lendemain les mêmes types se pointent au lycée et dans mon allée. Et pendant ce temps, Mr Krauser se l’agite dans le saladier de punch.
– Je ne peux pas te dire l’effet que cette image produit sur mon cerveau.
– Et devine qui est le mec qui passe tranquille au milieu de tout ça ? demanda-t-il.
– Tu vas me le dire.
– Arrête de faire le débile. Tu parles au Bledsoe, l’oracle de Delphes de Houston, Texas. » Il tourna la tête en arrière, et cracha en l’air, rattrapant la salive dans sa bouche quand elle retomba.
« Tu es incroyable.
– Je sais. Et je sais aussi que Grady Harrelson est un connard de la tête aux pieds. Je pense qu’on devrait faire quelques petites visites. »
Il se tira à nouveau sous la voiture et finit de monter un de ses deux silencieux sur un support, oublieux du reste du monde.
River Oaks était un territoire étranger. Il ne s’agissait pas uniquement d’une partie de la ville abritant certaines des plus belles maisons d’Amérique, et peut-être du monde entier ; c’était un état d’esprit. À la différence de celles du Garden District de La Nouvelle-Orléans, les demeures de River Oaks n’avaient pas de rapport avec le Sud d’avant la guerre, et n’étaient pas entachées d’associations avec la cravache, le fer à marquage ou les ventes aux enchères. À l’intérieur d’une forêt urbaine se trouvaient des maisons aussi blanches et pures qu’un gâteau de mariage, aux pelouses d’herbe de Saint-Augustin d’un bleu-vert profond à l’ombre, aux jardins, aux treillis et aux kiosques couverts de fleurs aussi grosses que des pamplemousses, presque tout ça acheté et payé par le pétrole qui jaillissait du sol comme un sirop de chocolat, des océans de pétrole mis en ces lieux par un Créateur aimant.
Dans ces rues-là, on voyait rarement des véhicules de patrouille. Ils étaient inutiles ; aucun criminel professionnel ne se serait introduit dans un sanctuaire tel que River Oaks. Tandis que nous roulions vers la maison de Grady Harrelson, les nouveaux silencieux de Saber grondant sur le bitume, l’après-midi fraîchissait, et l’obscurité tombait sur les rues. Je demandai à Saber comment il savait où habitait Grady.
« Il y a un an, il a balancé ma cousine, tout habillée, dans la piscine Shamrock. Le soir du bal de la promo, je les ai suivis jusqu’à sa maison, sa copine et lui. Ses parents n’étaient pas là et il pensait qu’il profiterait de l’occasion pour se faire polir à domicile. J’ai mis un putois mort dans un sac, et, avec un manche à balai, je l’ai fait passer par la fente de sa boîte aux lettres.
– Je ne te crois pas.
– Alors pose-lui la question. Sa petite amie hurlait, et quand je suis parti tout était allumé dans la maison. »
Je regardai son profil. Il avait l’air serein. Le Bledsoe ne mentait jamais, du moins pas dans la croisade qu’il menait seul contre l’hypocrisie et la bêtise. Il m’arrivait de vouloir connaître ses secrets, mais même à mon jeune âge, je savais qu’il les avait payés cher. « Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
– Il faut faire une reconnaissance, dit-il. Noter les numéros des plaques d’immatriculation. Voir qui entre et qui sort de la maison. J’ai des relations au service d’immatriculation des véhicules à moteur.
– Le père de Grady Harrelson nous réduira en bouillie.
– C’est justement mon but. On aura les coordonnées de ces types, et on fera donner l’artillerie.
– Tu as perdu la tête ?
– Grady a l’intention de te faire du mal, Aaron. Et je ne le laisserai pas faire. » Il posa la main sur mon avant-bras, et le serra, peut-être plus longtemps qu’il ne l’aurait dû. « Tu es ma seule vraie famille. »
Nous étions maintenant à la limite extérieure de River Oaks, dans une zone où les jardins étaient pleins de massifs et se mesuraient en hectares, où les maisons avaient deux étages, avec des galeries bordées de colonnes blanches, où les allées circulaires étaient ombragées par des arbres qui crissaient dans le vent. Le ciel était d’un bleu doux, les pelouses plongées dans l’ombre, l’air embaumait les fleurs, le chlore et la viande grillée. L’intérieur de chaque maison scintillait d’une lumière dorée.
Saber se mit à réciter les données encyclopédiques qu’il avait récoltées sur la famille Harrelson ; si je l’avais entendu de n’importe qui d’autre, j’aurais négligé presque tout ce qu’il me disait. Mais son cerveau était pareil à un papier tue-mouches, et il n’oubliait jamais rien.
« Tu vois, son père ne se contente pas de cultiver du riz et de forer des puits de pétrole. Il est mêlé aux mafieux de Galveston qui vont émigrer à Vegas, dit-il. Tu connais leurs noms.
– Qu’est-ce que tu veux dire par “tu connais” ?
– Ton oncle est copain avec certains de ces types. C’est pas grave, Aaron.
– Ne parle pas de ma famille de cette façon. Tu sors ces informations de magazines pour hommes avec en couverture des Japonais qui mitraillent des femmes nues attachées à des pieux dans l’Amazone.
– C’est la meilleure source d’informations de ce pays, dit-il. Rappelle-toi ce qu’on lisait à l’école, Silas Marner et La Maison aux sept pignons. Je parie qu’en enfer, c’est ce que les gens doivent lire pour l’éternité. Hitler, Tojo et les types comme ça. »
Il aborda un trottoir, sous les branches d’un vaste chêne, le moteur toussant comme un animal malade. Devant nous, des projecteurs brillaient devant la maison de Grady, et illuminaient une fête au bord de la piscine, sur le côté. Saber sortit une paire de jumelles de sa boîte à gants. Je sentais mon cœur résonner contre mes côtes. Il lut dans mon esprit. « Ils peuvent pas nous voir, dit-il. Je vais lire tout haut ces numéros d’immatriculation. Note-les.
– C’est débile.
– Retire tes œillères, Aaron. Comment tu crois que ces gens-là ont eu leur argent ? En travaillant dur ? Je parie que cet endroit est rempli de gangsters. Comment Grady a-t-il été libéré du corps des Marines ?
– Grady Harrelson a été dans les Marines ?
– Il s’est engagé après son diplôme. Sauf que lorsqu’il était sur le point d’être envoyé en Corée, il a découvert qu’il avait de l’asthme. Son vieux a tiré des ficelles. Ce n’est pas seulement une merde, en plus il est lâche.
– C’est peut-être un sale type, mais je ne crois pas qu’il soit lâche. »
Saber commença à lire à voix haute les numéros d’immatriculation, puis il s’interrompit, écarta les jumelles de ses yeux, essuya les objectifs et les porta de nouveau à ses yeux. « Je n’ai pas besoin de ça.
– Besoin de quoi ? »
Il se pressa l’entrejambe. « Mon grand galopin vient de se réveiller complètement excité. Regarde un peu. Tu as déjà vu une paire de melons comme ça ? Ces bongos ont été fabriqués au paradis. »
Je lui pris les jumelles des mains, et les réglai sur la piscine. Neuf ou dix types de l’âge de Grady nageaient, faisaient griller de la viande au barbecue ou sautaient du plongeoir. Le principal centre d’attention était une femme aux cheveux noirs, à la peau sombre, qui devait approcher des trente ans. Elle était allongée sur une chaise longue, son maillot de bain blanc pareil à un Kleenex humide.
« Qui c’est ? demandai-je.
– La Esther Williams mexicaine. » Il me prit les jumelles, et regarda de nouveau. « Je t’avais pas dit que les Harrelson avaient des relations à Galveston ?
– C’est une professionnelle ?
– Non, elle est institutrice en maternelle à St. Anne ! Fais une prière pour remercier de m’avoir pour t’escorter dans ce genre de situation. Oh, mec, je vais gicler. Regarde cette nana. Qu’une femme puisse être aussi belle, c’est un vrai crime.
– Tu connais ces types ?
– C’est sa bande habituelle. Des types qui ont fait l’école militaire parce que leurs parents ne voulaient plus les voir. Tu sais ce qui les rend différents de nous ?
– Ils sont riches ?
– Ils n’ont pas de sentiments. Quand on aura fini notre reconnaissance, je te conduirai chez Valerie. C’est ce que tu as vraiment en tête, non ?
– Je veux lui dire qu’on n’a rien à voir avec l’incendie de la voiture de Loren Nichols.
– Exact. Sinon, ça lui briserait le cœur.
– Arrête un peu, Saber. »
Mais son attention se portait maintenant sur un jeune qui était monté jusqu’au plongeoir du haut, et qui nous regardait.
« Démarre », dis-je.
Saber sortit une cigarette de son paquet. « Mal vu. Il y a un démonte-pneu sous ton siège. J’aimerais démolir un de ces types. Peut-être arroser les buissons de cervelle.
– Tu parles sérieusement ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Démarre.
– Trop tard. Ne tremble pas. Il faut les affronter. Considère ça comme une occasion. »
Une Cadillac vert marine avec des ailerons surgit de l’allée, et une Buick à la calandre pareille à une bouche chromée apparut derrière nous, bloquant la rue. Nous étions de la chair à pâté. Les amis de Grady sortirent des voitures. Grady, suivi par la femme, traversa les buissons de camélias de son jardin, ouvrit la porte d’une barrière hérissée de piques et s’avança sur le terrain en contrebas, en maillot de bain et sandales. Il se noua une serviette autour de la tête, comme un turban, laissant voir ses aisselles. Il était sans doute le jeune homme le plus beau que j’aie jamais vu. Je ne parvenais pas à comprendre comment un gosse qui avait autant pour lui pouvait être un tel salopard. Il se pencha pour voir qui se trouvait dans la voiture. « Bledsoe ?
– L’Élu en personne, dit Saber. Comment va, Harrelson ? J’adore ta baraque. J’ai entendu dire que t’avais défoncé la bonne dans ton abri antiatomique.
– J’adore ton tacot.
– J’ai toujours su que t’avais du goût.
– Mais pourquoi ton usine à merde est-elle garée devant ma maison ?
– Nous sommes dans une situation dont nous pensions que tu pourrais nous sortir, dit Saber. Aaron n’avait pas l’intention de te causer des problèmes au drive-in, mais tu lui as mis sur le dos ta rupture avec ta petite amie, parce qu’il se trouve qu’il lui avait dit bonjour au mauvais moment. Ça, c’est franchement pas cool. Et depuis, quelqu’un a essayé de nous planter un poteau téléphonique dans le cul.
– Un poteau téléphonique ? Quelle triste histoire, mec.
– En nous dénonçant pour incendie de voiture, en excitant quelques voyous dans les Heights, ce genre de choses. »
Grady posa les mains sur le toit de la Chevy et parut réfléchir aux paroles de Saber. La femme s’était passé une robe de soie bleue sur les épaules, et regardait depuis l’autre côté de la barrière. Ses yeux en amande et ses cheveux noirs bouclant, humides, autour de son cou, me faisaient penser à une actrice de cinéma perverse.
« Tu vois quelqu’un d’autre dans la rue, Bledsoe ? demanda Grady.
– Pas âme qui vive.
– Est-ce que ça te donne une idée de la situation dans laquelle tu te trouves ?
– Tu veux dire que vous pourriez nous mettre en pièces et nous fourrer dans l’égout sans que personne le sache ?
– Je peux te dire que personne ne te met quoi que ce soit sur le dos. Mais on ne veut pas te faire de mal. T’es un gentil petit mec. Alors je te repose la question. Que fais-tu avec ta machine à merde devant ma maison, petit mec ? »
Saber renifla l’atmosphère. « Vous avez des putois, dans le coin ?
– Quoi ?
– Tu sens ? L’un d’eux a dû sortir de la ravine ou de l’égout. Tu pourrais peut-être appeler les Marines pour faire du nettoyage. Tu sais, semper fi, fils de pute, on prend des noms, on botte des culs et on extermine ces petites vermines puantes avant qu’elles parfument tout le quartier et que les gens arrêtent de croire que notre merde pue pas. »
Ne fais pas ça, Saber. Je t’en prie, ne fais pas ça, ne fais pas ça.
« Tu t’es encore défoncé à l’essence de briquet, gros tas de merde ? dit Grady.
– J’ai entendu dire que t’avais passé un moment chez les Marines. Mon vieux aussi. Il était à Iwo Jima. T’as été en Corée, avant qu’on te renvoie chez toi ?
– Revenons à cette affaire de putois.
– Avant que tu t’en sois rendu compte, ils arriveront par ta boîte aux lettres, peut-être pendant que tu seras en train de fourrer. Comment on appelle ça… Un coitus interruptus ?
– Sors de cette bagnole.
– Va te faire voir », dit Saber.
J’ouvris la portière, descendis sur le bitume et, par-dessus le toit, je regardai Grady. « Cette affaire est entre toi et moi. Saber n’a rien à y voir. On n’aurait pas dû venir ici. On va s’en aller.
– Vous vous en irez quand je vous le dirai. Vous n’avez pas répondu à ma question. Pourquoi êtes-vous garés devant ma putain de baraque ?
– Je veux savoir si tu as envoyé Loren Nichols contre moi », dis-je.
Je vis un tic sous l’œil gauche de Grady, comme si quelqu’un lui avait effleuré la peau avec une aiguille. « Qui c’est, ce putain de Loren Nichols ?
– Le type dont la bagnole a été cramée, dit Saber.
– Sors de ton chariot, espèce de taré », dit Grady.
Son changement de ton fut pour ses amis comme un élixir. Ils rétrécirent le cercle autour de nous, leurs corps durs et bronzés perlés d’eau. Saber avait dit que les types du genre de Grady étaient différents, incapables d’empathie. Il n’avait pas tort. Ils balançaient des ordures par la vitre de leur voiture, se montraient grossiers avec les gens qu’ils pensaient inférieurs, étaient indifférents aux souffrances des pauvres et des infirmes. Mais à mes yeux, la plaie ouverte de chacun d’entre eux se manifestait par une cruauté inutile. Tandis que je les regardais, rassemblés autour du pitoyable succédané de hot rod de Saber, je me rappelai une scène vieille de plusieurs années. Derrière le Rivers Oaks Country Club, il y avait une ravine et un étang entouré de pins. Il contenait des brèmes et des perches-soleil, et des gosses d’autres quartiers venaient y pêcher avec des flotteurs et des cannes de bambou. Une semaine après Noël, par une journée chaude et ensoleillée, un petit garçon avait garé sa bicyclette Schwinn neuve en haut de la pente, et pêchait au milieu des nénuphars quand une voiture remplie d’adolescents du country-club s’arrêta. Un grand type en sortit, prit la Schwinn et la lança dans l’eau, en bas de la pente, éraflant la peinture, cabossant les garde-boue. Le petit garçon se mit à pleurer. Les chenapans dans la voiture partirent dans une accélération, morts de rire.
Je pensai à ce que Saber m’avait dit du démonte-pneu sous le siège, et j’y pensai non pas à cause du danger que nous courions, mais en souvenir de la bicyclette Schwinn.
« À l’amour comme à la guerre, tout est permis », dis-je.
Le regard de Grady se perdit dans l’espace. « Tu parles en code ?
– Ça veut dire : fais au pire.
– Je pense que vous méritez un plongeon dans la piscine, Saber et toi. »
La portière passager était encore entrouverte. Je me penchai à l’intérieur, tâtonnai sous le siège et en sortis le démonte-pneu. Je le laissai pendre à ma main droite, la poignée touchant mon genou.
Grady regarda ses amis. « Vous y croyez, à ce trou-du-cul ?
– C’est toi qui l’auras voulu, Grady, dis-je. Un petit boogie ?
– Avec un seul coup de fil, je peux te pourrir la vie, dit-il.
– Ma vie est déjà pourrie.
– Tu as peut-être besoin d’un tour du monde du sexe. Je vais appeler Valerie. C’est la meilleure que je connaisse. »
Je soutins son regard, sans ciller ni manifester la moindre émotion. Je sentais mes doigts se serrer sur l’arbre de la clef en croix. Il regarda de nouveau ses amis, comme pour partager son amusement avec eux. Aucun ne croisa son regard. Il ramena les yeux sur moi. « C’est quoi, ton problème ? Tu es débile ?
– Je n’ai aucun problème. Je ne serai en dernière année que la semaine prochaine. Toi, tu es déjà diplômé. Tu es un caïd. Tu as du charisme. Je ne suis personne.
– Tu essaies de provoquer un incident, pour faire un procès ensuite. Ça ne marchera pas, Broussard. » Il arrondit les épaules et tourna la tête, comme un boxeur qui se détend. Sa confiance commençait à s’effriter, et les autres le savaient.
« Décide-toi, Grady. Ou excuse-toi de cette remarque à propos de Valerie.
– Tu viens chercher la cogne chez moi, et c’est moi qui dois m’excuser ? C’est génial, mec. Tu m’as presque fait rire. »
La femme à la robe bleue fit un pas vers Grady. Elle était chaussée de huaraches. Il y avait une trace de rouge à lèvres sur l’une de ses canines. Elle mit ses mains autour de la nuque de Grady, lui chatouillant les cheveux d’un ongle pointu. Elle murmurait à son oreille, mais ne me quittait pas des yeux. Il semblait l’écouter comme un enfant aurait écouté sa mère.
J’entendis la voix de Saber. « Remonte dans la voiture, Aaron.
– Tout va bien, dis-je.
– Non, monte dans la voiture.
– Écoute ton ami, me dit la femme.
– Qui êtes-vous ? » demandai-je.
Elle me fit un clin d’œil, ses lèvres ne formant plus qu’une fleur rouge laquée, les yeux plus sombres et plus brillants qu’un instant plus tôt.
Je glissai le démonte-pneu sous le siège et quelques secondes plus tard Saber et moi descendions un long tunnel de chênes verts, son double échappement résonnant contre les troncs. Ma main droite tremblait, le manche du démonte-pneu imprimé en travers de ma paume, aussi rouge qu’une brûlure.
1. Pièce en cours de 1859 à 1909. Elle porte, gravée, une Liberté avec une coiffe amérindienne.
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