Les jaloux
Chapitre 18
18
C’était un soir de semaine, et il y avait peu de circulation sur la deux-voies qu’elle prit vers le nord de la ville. Le ciel était sombre, crépitant d’électricité, comme si quelqu’un froissait de la cellophane. Ses vitres étaient baissées. Elle sentait l’odeur de propre d’un orage, et la fraîcheur de la poussière qui soufflait dans les rues. Puis, à un stop, à une intersection où il n’y avait pas d’autres voitures, elle sentit une odeur d’essence. Le feu changea ; elle passa en première et traversa l’intersection, puis regarda dans le rétroviseur à l’instant où un éclair éclata dans les nuages. Pendant un instant, elle crut voir sur le goudron une ligne de gouttes menant à son pare-chocs arrière. Elle regarda la jauge d’essence. Elle indiquait « vide ».
Il y avait de part et d’autre de la route un terrain vague plein de mauvaises herbes, une maison abandonnée à un angle, un large chêne à un autre, quelques maisons éclairées à une rue de là. Elle était à trois kilomètres de chez elle, mais elle se souvint qu’une station-service à trois rues derrière elle était encore ouverte. Elle fit demi-tour et roula lentement en direction du feu. Puis son moteur toussa, une secousse, et s’arrêta. Elle passa en seconde et appuya plusieurs fois sur l’embrayage, de petits coups, pour essayer de redémarrer. Son pneu avant droit heurta le trottoir, ses phares se voilant tandis que la batterie se vidait. Une voiture passa, qui allait dans la même direction. Elle essaya de faire signe au chauffeur, mais il ne s’arrêta pas. Le vent se mit à souffler plus fort, secouant sa voiture, les premières gouttes heurtant son pare-brise, dures comme des grêlons.
Elle remonta toutes les vitres. Deux feux apparurent au coin de la rue, et s’approchèrent de l’arrière de sa voiture. Le conducteur était en pleins phares. Il s’arrêta le long du trottoir à cinq mètres d’elle et coupa son moteur, mais laissa les phares allumés. Le ciel était noir, les gouttes de pluie sur le pare-brise aussi grosses que des pièces de monnaie. Personne ne sortit de la voiture.
Elle pompa sur l’accélérateur et appuya sur le starter, puis abandonna, retira les clefs du démarreur et les serra dans sa main droite, laissant une clef dépasser entre son index et son majeur. Elle fixa son rétroviseur jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Le conducteur coupa ses phares. Les vitres de la voiture étaient noires comme de l’ardoise, complètement opaques. De la fumée montait du capot. Elle ouvrit sa portière et sortit sous la pluie.
« Qui êtes-vous ? » cria-t-elle.
Pas de réponse.
« J’ai un pistolet. Je vais m’en servir », dit-elle.
La voiture était une Ford ’49 ou ’50, avec un feu extérieur du côté du chauffeur. Quand un éclair fendit le ciel, elle aperçut un visage d’homme au volant. Il portait une casquette sombre à la visière laquée. Quand il ouvrit la portière, elle crissa. Il avait un lourd imperméable en caoutchouc, des chaussures noires pas cirées, et un pantalon avec une rayure le long de la jambe. Un autre homme sortit du côté passager. Lui aussi portait un imperméable, et une casquette à visière ; il tenait une lampe-torche et un bidon d’essence de quatre litres. Les deux hommes s’approchèrent d’elle. Le chauffeur était grand, dans les trente ans, avec un visage en lame de couteau, l’air calme, rassurant. Il se tenait à un mètre d’elle.
« J’ai vu couler des gouttes. J’ai pensé que c’était un problème d’essence », dit-il. La pluie coulait de sa casquette et de son imper. Il tâta sous le pare-chocs et sentit sa main. « Vous devez avoir un trou dans votre réservoir, dit-il.
– Vous n’êtes pas des flics, dit-elle.
– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
– Vous n’avez pas de manteaux de flics.
– On n’est pas des flics de Harris County, mais on est des flics, dit-il. Vous avez de la chance qu’on soit passés par là. C’est un mauvais quartier.
– J’habite ici. Ce quartier n’a rien de mauvais. »
Une voiture remontait la rue. L’autre homme lui fit signe avec sa lampe-torche.
« Je peux marcher jusque chez moi, dit-elle.
– On va vous y conduire, dit le chauffeur.
– Non, pas question.
– Vous avez une drôle d’attitude, mam’selle. On est des officiers de police, et on essaye de vous aider. Il y a dans votre voiture une chose que vous ne voulez pas qu’on voie ?
– Vous n’êtes pas des flics, dit-elle. Vos chaussures ont des œillets. Ils reflètent la lumière. »
Les deux hommes se regardèrent. « Il faut que vous vous abritiez, dit le chauffeur. Et il faut qu’on jette un coup d’œil dans votre voiture.
– Écartez-vous de moi », dit-elle.
Le chauffeur lui tordit le poignet et lui prit les clefs de la main. Puis il les jeta sur le sol de la voiture, et la poussa à l’intérieur. Quand elle essaya de sortir, il la repoussa violemment et la menotta au volant. Il regarda derrière lui. Une voiture arrivait, ses pneus miaulant sur le goudron. Ses phares éclairèrent brièvement son visage. Ses cheveux n’étaient pas coupés et il avait les dents en avant ; il était plus vieux qu’elle ne le pensait. Tandis que son ami faisait signe à la voiture de continuer, il bloqua la vue à Valerie.
« Mon père va me chercher, dit-elle. Il sait par quelles rues je passe pour rentrer. »
Le chauffeur lui passa sur la joue le dos de sa main. « Ça ne me plaît pas de vous faire ça, mam’selle. Mais un boulot est un boulot. Vous auriez dû vous en tenir à vos études, et aux trucs comme ça. »
L’autre homme ouvrit la portière passager et se pencha à l’intérieur.
« Qu’est-ce que vous faites, tous les deux ? » demanda-t-elle.
Elle entendit le deuxième homme dévisser le bouchon du bidon, et sentit l’essence éclabousser le sol et le plastique des sièges. Elle rua contre ses menottes.
« Écoutez-moi, mam’selle, dit le chauffeur. Je veux vous faciliter les choses au maximum. Je vais vous faire une piqûre. Je vous garantis que dans dix secondes, vous ne sentirez plus rien. Fermez les yeux. »
Elle crut que son cœur grossissait au point de lui obstruer les poumons. Ses yeux se gonflèrent de larmes. « Pourquoi est-ce que vous faites une chose pareille ?
– Les gens essaient toujours de gagner du temps. Ça change rien au résultat, mon cœur.
– Je vous interdis de m’appeler comme ça.
– Vous êtes mal placée pour donner des ordres. »
Elle lui cracha au visage.
« Je ne vous en veux pas », dit-il. Il s’essuya la joue et la bouche. « Mais maintenant, vous vous débrouillez toute seule. Recule, Seth. »
L’autre homme reboucha le bidon et fit un pas en arrière sous la pluie, puis referma d’un coup de pied la portière passager, prenant garde à ne toucher aucune surface. Le chauffeur sortit de sa poche de chemise une plaquette d’allumettes, et il en détacha une. Il abrita de son corps la plaquette, et passa l’allumette sur le frottoir.
Elle garda les yeux fixés sur ceux de l’homme et, de ses deux avant-bras, appuya sur le klaxon. Elle ne cilla pas, même lorsque toutes les allumettes s’enflammèrent en une torche miniature.
« Tu aurais dû me laisser te faire une piqûre, dit-il. T’es mignonne. Ça ne me plaît pas du tout de faire ça. Mais tu l’as cherché, fillette. »
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